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Les réfugiés m’embêtent... |
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Les propos qui vont suivre risquent de heurter. Sans doute. De quoi s’agit-il au fait ? De l’accueil des réfugiés dans notre vie, tiens ! Cette nouvelle race des citoyens du monde engendrés par les incohérences des peuples et de « ces Malades qui nous gouvernent », et qui se donnent « chez vous » tous les droits (ou les exigent en tout cas) parce qu’ils auront perdu le leurs dans leur région ou leur pays d’origine ! Comme si c’était de ma faute à moi ou de la vôtre ! Est-ce cependant de leur faute s’ils sont obligés de tout quitter pour sauver leur vie ? Je n’en sais diablement rien, et tout cela est en fin de compte fort difficile à juger : aimer et accueillir plutôt que de juger…
Par flots entiers Ainsi nous, les Kinois, avons eu à subir notre lot d’émigrés – immigrés – réfugiés déplacés. Ceux venus de l’Est de la RDC, par flots entiers, depuis Octobre 1996 et ceux de vrais envahisseurs – venus par-delà les eaux tumultueuses du Grand Fleuve Majestueux, fuyant Brazza la Folle Suicidaire. Les Kinois, jouisseurs intempérants, ont voulu se voiler les yeux et se boucher les oreilles pendant que ça bardait sec dans l’Et du Pays : « ces gens-là » on se les figurait « si loin de KIN l’Insouciante », on ne les voyait qu’à la télévision, c’était du cinéma, et peut-être même des « montages » (Eh ! On fait de TOUT aujourd’hui avec ces sorcelleries des Blancs : ordinateurs, satellites, duplex, images virtuelles…). Bref : on ne se sentait pas vraiment concerné par ceux de l’Est et leurs problèmes ; nous, on avait les nôtres dont personne ne se préoccupait… Et puis un beau matin un jeune homme, la trentaine à l’allure débraillée, se présente à moi, à l’École de prière, son balluchon à bout de bras. Je reconnais le gars : « J’ai fui les bombes de Brazzaville, je n’en pouvais plus : je suis au bord de la rupture ! ». « Et alors ? Il fallait m’aviser ! ». Telle fut ma réaction spontanée, brutale, teigneuse. Totalement illogique mais ça donne de la contenance (on prend les choses de très haut !), ce qui permet de réfléchir rapidement pour savoir comment se débarrasser de l’intrus à très bon comte, c.à.d sans lui donner l’impression (mauvaise pour notre réputation !) qu’on ne veut pas l’accueillir. « Je suis fort occupé, moi ! Et en plus je vis au taux du jour, comme tout le monde ! Les ennuis commencent, c’est sûr ! Ah ! Ces réfugiés, ça vous embête!» Tout ceci a défilé en mon cœur en l’espace de quelques secondes, juste le temps de lui serrer la main en le gardant par-dessus l’épaule. Mais aussitôt de penser à ses père, mère, frères et sœurs (c’est une famille très amie à moi) m’a gêné au fond de moi… Ce n’est pas d’avoir songé en cet instant-là que Dieu veut que l’on fasse œuvre de miséricorde dans l’accueil de l’émigré, la veuve et l’orphelin, que j’ai varié mon baromètre intérieur pour évacuer l’orage qui bouillonnait en moi et retrouver quelque sérénité. Je mentirais. Obligé par convenances humanitaires (et non par charité) de loger l’intrus, je lui cédai mon petit bureau dans mon deux-pièces au 20 mai : une vieille mousse dégotée dans une remise lui servirait de litière » la nuit. J’ai supporté difficilement que cette promiscuité – à 53 ans je suis un vieux célibataire fort jaloux de mes intimités -, et ce pendant 15 jours : on utilisait (sans consensus préalable) les mêmes toilettes, les mêmes serviettes de bain et savons ; probablement que resté seul au petit matin Monsieur se servait royalement de ma Gillette Sensor II, ce beau gosse, et de mon Eau de Toilette TSAR de Van Cleef & Arpels ! Quand on est réfugié, on ne se refuse vraiment rien, quoi !
Loin de chez moi Et j’ai craqué ! Je l’ai, avec quelque rudesse, fichu dehors (je ne pouvais même plus regarder CNN ou le J.T de TV5 tranquille, le soir, en me mettant par ces chaleurs en petite tenue relax… Non! Monsieur avait ses goûts télévisuels !). Décidé de le tenir avec une perche physiquement loin de chez moi, je le relogerai ailleurs, toujours à mes frais (Noblesse oblige !) mais ailleurs ! Les mauvaises langues ont couru rapporter à Brazza que mon intrus d’hôte a reçu auprès de moi un accueil des plus « chaleureux et familiaux » et que je l’avais vraiment « mis à l’aise, à l’abri de tout souci ». Mauvaise publicité dont je me serais passé volontiers, car au seuil de la 3ème semaine, trois autres de ses frères ont fait irruption chez moi, dont deux avec femme et enfant en piteux état de santé. Sans sommation (sinon ils ne seraient plus des « réfugiés », n’est-ce pas ?) Cette fois j’éTais tout sourire. Hypocrite mais souriant toutes dents dehors (le moyen d’affaire autrement on a à défendre sa réputation « internationale » d’Humaniste !) Cette fois-là il m’a fallu assumer sérieusement et avec la plus grande lucidité. Et lentement – très lentement, comme une fumée se dissipait de mon cœur pendant qu’il me fallait aller de-ci de-là jongler pour emprunter des dollars qui m’eussent permis de couvrir le séjour de « mes réfugiés » dont le sort devait être différent de ceux de Kinkole… Eh bien oui !?! Ils commençaient à être « miens » et non plus « des intrus » : je m’en sentais de plus en plus responsable, oubliant mes propres fatigues de nos longues journées de travail, pour les rendre gais et presqu’heureux, malgré les grondements sinistres des canons et les obus aveugles qui pleuvaient aussi sur Kinshasa.
Ils n’étaient plus des « Réfugiés » mais ces frères et sœurs dans la détresse mais que pendant des semaines mon égoïsme profond m’empêchait de voir avec les yeux de l’amour qui offre, s’offre et souffre pour mieux aimer encore. Comme Dieu nous voit si souvent. Moi, prêtre, je me suis surpris à poser des gestes extérieurs d’accueil, d’amour apparent mais qui n’avaient pas d’entrailles : simple secours extérieur. Or l’amour sans miséricorde n’est pas de l’amour. Je me suis effrayé de cette découverte inouïe d’une partie de mon cœur que je ne connaissais pas, moi qui me faisais une certaine idée de ma « sainteté » personnelle : pendant un moment la détresse des autres m’a laissé indifférent au plus profond de mon cœur de prêtre (cf. Lc. 10, 31-32)!
Et ce sont ces réfugiés qui dans leur faiblesse et leur humiliation m’ont réappris Dieu, non pas celui que je me suis fabriqué – une idole – à longueur d’années de vie tranquille, mais l’AUTRE, LE VRAI DIEU, celui-là qui, véritable intrus, s’est exilé dans notre monde pour que nous «on s’en sorte », celui-là qui a donné sa vie en rançon. Et quelle vie, celle d’un Dieu déplacé, perdu loin de ses privilèges divins, livrés à la merci de ceux qui l’accueillaient : un « Dieu Réfugié » ! Alors je me suis tragiquement imaginé en Égypte et qu’une pauvre famille de juifs errants – père, mère, bébé – soit venue frapper à ma porte. Je m’imagine avoir eu exactement cette même attitude spontanée de dureté de cœur, et les mêmes gestes hypocrites d’accueil sans amour : une chaleur « froide » qui ne réchauffe le cœur ni de celui qui donne ni de celui qui reçoit. Inoubliable leçon, cette rencontre des Émigrés ! A.M.K.
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