logo afriquespoirAe 35Zone de Texte: Home page  - Qui est Afriquespoir - Comment avoir Afriquespoir 
Zone de Texte:   Numéros on line

Les sans-papiers du troisième millénaire

 

Désormais on est appelé à vivre avec des gens qui n’appartiennent pas à notre race, famille, religion et qui, ignorant nos traditions, ne partagent pas notre vision de la vie. Un monde où les frontières seront chaque jour plus difficiles à contrôler. Perspective fascinante, mais qui pour l’instant n’aplanit pas les inégalités et ne raccourcira pas la liste de demandeurs d’emploi, clandestins, forcés,

 

J’ai voyagé tout récemment de Kampala à Nairobi. Dix heures de trajet en autobus. Une longue promenade, agréable malgré les mouvements brusques que le chauffeur multipliait pour éviter les trous. J’ai été frappé

par la variété des passagers. Une trentaine, représentant au moins une dizaine de pays et quatre continents. Certains ont bavardé tout le temps, d’autres ont sommeillé ou contemplé les champs de thé. Grâce à son cellulaire, un indien recevait de temps en temps des appels. Après avoir tenté en vain d’écrire des chiffres

sur un cahier, une dame vendeuse de tissus à Mombassa, s’était endormie si profondément que, à la frontière,

la police dût la secouer. Un autobus image du monde qui est devant nous, brassage de peuples et cultures, village planétaire, maison commune.

 

Le monde à venir

On sait que les phénomènes migratoires connaissent une accélération mondiale. Désormais on est appelé à vivre avec des gens qui n’appartiennent pas à notre race, famille, religion et qui, ignorant nos traditions, ne partagent pas notre vision de la vie. Un monde où les frontières seront chaque jour plus difficile à contrôler. « Comment allez-vous illustrer le 50è anniversaire de la proclamation des Droits de l’Homme ? », a-t-on demandé au manager de la compagnie qui assurera la campagne publicitaire de l’événement. « Nous avons choisi des images de jeunes de tous les continents, mais d’une seule race, la race humaine » a-t-il répondu.

 

Au-delà des frontières

Cependant la réalité n’est pas si rose. L’air que nous respirons est celui d’un cosmopolitisme grandissant.

La culture des jeunes est beaucoup plus internationale que celle des générations précédentes. Le langage,

la mode, la technique, la musique, le cinéma, tout transmigre. Réfugiés, travailleurs qui se déplacent à la recherche d’une occupation, hommes d’affaires et touristes, le tout crée un nouveau genre de nomadisme.

Les migrations actuelles tendent à ignorer l’idée même de « frontière », en dépassant les structures politiques, historiques, juridiques existantes et bouleversant l’ordre auquel on était habitués. Même la plupart des guerres ne sont plus une affaire seulement nationale. Les conflits que l’Afrique a connus tout dernièrement ont obligé des millions de gens à chercher un refuge au-delà des frontières nationales.

À ce propos, le HCR affirme que 1997 a été un « annus horribilis » pou les réfugiés refusés, harcelés, tués, morts de faim ou renvoyés sans ménagement. Il « s’occupent actuellement du bien-être de quelque 22 millions de personnes dans le monde entier » ; mais, à ce chiffre « on peut ajouter d’innombrables êtres humains déracinés qui ne reçoivent aucune forme de protection ou d’assistance internationale, et dont la majorité restent à l’intérieur des frontières de leur propre pays. En tout, ce sont quelque 50 millions de personnes qui peuvent légitimement être qualifiées de victimes de déplacement formé ». Selon la Banque mondiale, entre 1985 et 1994, plus de 80 millions de personnes ont été déplacées de force dans le monde pour permettre la création d’infrastructures (barrages, mines protection de l’environnement, urbanisation, etc.). C’était en 1985 que, dans le but de regrouper les populations en villages, l’Éthiopie déplaça environ 4 millions de personnes.

 

La communauté internationale s’inquiète de plus en plus des nouvelles sources d’instabilité et donc d’émigration : pauvreté, chômage, terrorisme organisé, incapacité d’un État d’assurer la vie de ses concitoyens. L’Europe, d’où partirent des dizaines de millions d’émigrés (environ 50 millions d’européens traversèrent l’Atlantique de 1846 à 1932) accueille aujourd’hui 15 millions d’émigrés et voudrait pouvoir stopper la marée de clandestins. On parle de « nouveau désordre mondial », d’ »avènement de l’anarchie »,

de « choc inévitable des civilisations ».

 

« Le temps béni »

D’un côté donc la mondialisation, de l’autre les groupes qui n’arrivant pas à s’entendre ou ne voulant pas disparaître se déplacent ou s’entrechoquent. L’unification du monde s’accélère grâce à la technique et à la communication et il semble que nous serons bientôt citoyens du monde à part entière. Perspective fascinante, mais qui pour l’instant n’aplanit pas les inégalités et ne raccourcira pas la liste de demandeur d’emploi, clandestins, forcés, apatrides, sans-papiers. Malgré les progrès enregistrés, le nombre des « misérables de la terre » contraints de se déplacer, ne diminue pas. Les pays nantis attirent. Ils ont d’ailleurs besoin de la main-d’œuvre des plus pauvres. Aux frontières USA arrivent chaque jour 12.000 mexicains. Plus de 90.000 professeurs et professionnels africains ont quitté le continent pour des contrats lucratifs en Europe et en Amérique. La peur du chômage ou d’être envahis par des tribus errantes de pauvres pousse parfois l’opinion publique à invoquer la fermeture des canaux d’immigration. L’œil rivé sur les frontières, elle exige qu’on endigue « l’invasion » et qu’on traque les clandestins. Un quotidien de la capitale congolaise se plaignait récemment : « Dans le domaine des mouvements migratoires, la RDC est une vraie pétaudière.

La RDC ne peut à elle seule recueillir toute la misère du monde. Il est grand temps q’on inverse la tendance.

Aux congolais et aux étrangers, il est clairement rappelé que le temps béni de l’impunité et du gain facile sur le dos du grand Congo est révolu.

 

Le problème de l’immigration sauvage en RDC se pose avec acuité. Des milliers de maliens, camerounais, sierra-léonais, sénégalais, mauritaniens, nigérians et j’en passe ont envahi Kinshasa, la capitale. Tous, commerçants. Mais alors quel commerce ? Vendeurs de kola, de jeans, vendeurs de montre à la sauvette mais aussi trafiquant en tous genres. Nombre d’entre eux, chassés du Gabon, de l’Angola et du Congo Brazzaville par la guerre ont, laisse-t-on entendre, trouvé l’eldorado en République Démocratique du Congo.

Ils ne sont pas seuls, la diaspora européenne et asiatique aussi. Ils viennent au Congo en culotte et repartent riches comme Crésus après avoir exhalé des années durant dans la fraude douanière, les trafics en tous genres, le non respect du code du travail congolais avec la complicité de nos concitoyens ». Presque le même jour, cependant, une autre feuille kinoise annonçait que cinq congolais avaient été jugés pour « immigration illégale en Namibie » !

 

En Afrique du Sud, première puissance économique du continent, on demande aux autorités de reconduire les intrus à la frontière. Il y a quelques mois les habitants de Johannesburg ont protesté contre les abusifs zimbabwéens et mozambicains qui vendent n’importe quoi au bord des rues en concurrence avec les locaux : « Les marchepieds de cette ville sont pour nous. Ils vendent des produits chinois, moins cher que les nôtres… Ils nous volent notre travail ». L’Afrique du Sud dépense chaque année 210 millions de rands (42 millions de dollars) pour expulser ou rapatrier les immigrés clandestins. Les estimations du nombre d’immigrés clandestins oscillent entre 500.000 et 4,1 millions. La plupart de ceux-ci viennent des pays voisins, Mozambique, Zimbabwe et Lesotho. L’année dernière il y avait 6.400 Britanniques, 6.000 Allemands, 5.500 Français et 2.200 Américains en situation irrégulière sur le sol sud-africain ».

 

Et ils refoulent

La tentation d’arrêter le flux de cette masse qu’on a défini « les esclaves aux portes du troisièmes millénaire », n’épargne aucun pays. Certains sont tellement protectionnistes que tout en pénétrant, grâce aux médias

et aux réseaux de communication et de transport internationaux, dans les endroits les plus reculés de la planète, chez eux n’accepteraient que des touristes. C’est normal : on ouvre plus facilement les portes à des hommes d’affaires, un réfugié millionnaire ou un souverain détrôné qu’à des saisonniers agricoles ou des démunis qui fuient la guerre. C’est la discrimination par l’argent ou les relations.

D’ailleurs tous les États sont protectionnistes. Vive l’abaissement des protections chez les autres, mais pas chez moi ! Il y a des pays qui ne sachant comment bloquer l’arrivée des réfugiés, mettent en avant même l’épouvantail de la dégradation de l’environnement. On construisent des murs : à partir de 1981, le Maroc édifia un mur pour stopper le Polisario. Entre 1985 et 1990 la Cambodge a élevé un mur de 700 km le long de la Thaïlande…

D’autres, n’étaient pas en condition de contrôler entièrement leurs frontières, ont de temps en temps des sursauts d’indignation qui se traduisent par des expulsions massives.

En 1983, le Nigeria expulsa 2 millions d’étrangers clandestins (ghanéens, camerounais togolais). Le Gabon, 150.000 en 1995. la Libye, 300.000 travailleurs soudanais en 1994. en 1995, l’Arabie Saoudite expulsa 100.000 « étrangers en situation irrégulière » ; en octobre 1997, 100.000 soudanais.

 

Qui pourra raconter les conditions indignes dans lesquelles se déplace souvent l’émigrant, le réfugié, la demandeuse de travail ? De 1977 à 1994 environ 1.300.000 vietnamiens sont arrivés par mer (Boat people) dans les pays voisins. Presque 400.000 se sont noyés en chemin ou ont été massacrés par des pirates.

En France, il y a 12.000 prostituées ghanéennes, en Italie, 5.000 nigérianes : par quel mirage ont-elles été attirées ?

Aidés et exploités par des mafias qui gèrent les filières des clandestins et de la main-d’œuvre à bon marché, kurdes, albanais, marocains, chinois, somaliens, etc. fuient leurs pays vers les terres au-delà des mers.

 

Dépassement des préjugés

Si on doit croire ce que disent les rapports de la Commission des NU pour les Droits de l’Homme, la xénophobie, l’hostilité envers ce qui est étranger, ne cesse d’augmenter dans pas mal de sociétés. Ce qui est arrivé dans la région des Grands Lacs ou ailleurs peut confirmer que notre continent n’est pas tout à fait protégé contre le virus du refus de l’étranger. Toutes les sociétés ont des traditions d’accueil. Mais, en même temps, les masses d’étrangers qui en arrivant semblent menacer le bien-être ou la stabilité, leur donnent des crispations. Dans toutes les cultures, l’étranger est celui dont patrie, couleur, langue, mœurs sont différents.

La possibilité d’encadrer quelqu’un que nous ne connaissons pas nous met à l’aise immédiatement et nous permet de l’identifier. Les frontières, tout en renforçant la cohésion à l’intérieur de notre groupe, nous aident dans l’œuvre de séparation et distinction entre nous et les autres. Les frontières répondent au principe suivant : si chacun reste à sa place, l’ordre est assuré et les conflits seront plus rares. Un proverbe Ibo dit que « le monde, c’est comme quand nous rendons visite à un ami : à la fin, nous devons rentrer chez nous ».

 

Combien des blagues ne construit-on sur la façon que les autres ont de parler, de manger, de s’habiller ?

On rit volontiers de la prononciation maladroite que les étrangers font des sons de notre langue. On croit facilement aux lieux communs, qui d’une génération à l’autre répètent que les voleurs, les menteurs, les avares, les escrocs, les lâches habitent tous au-delà de nos frontières.

« Quand je fais quelque chose de bon, les Allemands disent que je suis un allemand et les Français que je suis un juif. Quand je fais quelque chose qui n’est pas bonne, les Français disent que je suis un allemand, et les allemand que je sui un juif » (Albert Einstein).

L’univers qui nous attend nous invite à un profond changement d’attitude : au lieu de souligner ce qui nous sépare, on devra magnifier ce qu’on a en commun. Un pays ne sera décent que s’il apprend à ses sujets à accueillir plutôt qu’à exclure. Sous peine de créer des prétextes à de nouveaux conflits et à des exclusions absurdes.

Au Kenya on assiste périodiquement à des campagnes qui invitent les indiens, qui contrôlent une tranche remarquable de l’économie du pays, à rentrer chez eux. Pour qu’on arrive à une solution radicale du problème, un journaliste du grand hebdomadaire East African a imaginé tout dernièrement cette plaisanterie. D’abord que tous les Indiens mettent les voiles vers leur pays d’origine. Mais pourquoi s’arrêter là ? Que tous les Kikuyu qui font leurs affaires partout, rentrent chez eux, dans la Province Centrale. Que les Luo rentrent au Nyanza.

Que le centre de la ville de Nairobi soit rendu aux Massai autochtones. Mais il ne faut pas s’arrêter en si bon chemin ! Les fameux Massai aussi sont arrivés au Kenya provenant du Haut Nil, avec leurs cousins Kaledjin. Renvoyez-les tous là-bas. Les Luo non plus ne sont originaires de la région de Nyanza, leurs racines étant au Soudan. Et quoi dire de toutes ces populations bantoues dont la maison paternelle se trouve au Zaïre-Congo ? Encore, il ne faut pas oublier les Arabes et les Somaliens de la côte : embarquez-les sur les bateaux qui vont vers les pays du Golfe et Mogadiscio. Les Dorobos pourront finalement vivre en paix et ne harmonie »

(Les Dorobos : groupe estimé autochtones, de 24.363 personnes, représentant de 0.11% de toute la population) !

Un pays sera moderne quand il saura résoudre les problèmes de ses classes marginalisées au lieu de les jeter au-delà de ses frontières ou à la périphérie de la société. En effet nous assistons à des phénomènes d’exclusion qui n’ont rien à voir avec la langue ou la peau ou l’histoire ou la culture des individus. Les bidonvilles autour des grandes mégalopoles révèlent des formes d’exclusion et de refus même de nos concitoyens. Ils occupent les décharges, singe ultime de refus.

 

S’attacher aux causes

On sait que la pauvreté est une des causes majeures de déplacements forcés et que le phénomène migration n’est pas destiné à disparaître ou à baisser rapidement. Dans les prochains 20 ans la force-travail connaîtra une augmentation de 723 millions de personnes, qui se concentrera surtout dans les pays en voie de développement. Les pays riches où la natalité est très faible n’arriveront pas à limiter effectivement l’immigration clandestine. Toutefois la pauvreté n’est pas un mal nécessaire. « Eradiquer la pauvreté absolue au cours des premières décennies du XXè siècle est réalisable. Nous en avons les moyens et c’est un impératif moral » (Rapport mondial 1997 sur le développement humain).

Erreurs politiques, corruption, gestion désastreuse, partage injuste des ressources, voilà autant d’explications de la mauvaise santé de bien des pays. Un souci plus grand d’équité s’impose, afin de réduire le fossé, qui ne cesse de s’élargir, entre les sociétés «gagnantes» et les «perdantes».

 

L’évêque Pedro Calsaldaliga a dit qu’au Brésil – où sur cent hectare cultivés, 92 appartiennent à des grands propriétaires – 20 millions de pauvres paysans pourraient trouver une vie digne et un travail convenable s’il y avait une réforme agraire. Démocratie, droits de l’homme, conflits armés, déplacements forcés, survie, sont inextricablement liés.

«Nous sommes tous embarqués sur le même bateau, car le système économique qui régit notre vie comme la vôtre nous pose à tous la même question. Et c’est devenu, à cause des répercussions graves sur l’environnement, une question de survie pour l’humanité » (Don Samuel Ruiz, évêque du Chiapas, Mexique).

Il faut avoir l’humilité de repenser ensemble, dans une société où plusieurs héritages sont appelés à cohabiter, nos institutions et notre compréhension de l’être humain. L’objectif ultime de toute politique ne peut être que celui d’instaurer un monde dans lequel les générations présentes et futures puissent vivre ensemble, dans la paix, la sécurité et la dignité.

Le monde bouge. Et si, plutôt que de cultiver le sentiment d’être moins craintifs ? « Le futur ? Construire des nouvelles relations fondées sur le respect mutuel » (Rigoberta Menchù Tu, Prix Nobel 1992).

Ae