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Je n’aurais jamais cru qu’il y avait encore place pour des missionnaires en Afrique.
N’avaient-ils pas fait leurs temps, ces fonctionnaires coloniaux en soutane, qui se sont efforcés d’humaniser au mieux le régime qu’ils incarnaient et qui ne subsistent plus dans nos missions devenues paroisses, dans nos vicariats apostoliques devenus diocèses, que sous le signe de quelques rejetons? Vestiges d’une espèce en voie de disparition, ces rescapés, dans l’ensemble grisonnants mais parmi lesquels, ici et là, quelques jeunes, reflètent encore bien l’identité originelle du groupe, par son double statut religieux et de visage pâle. Pour lire la mutation dans cette trop grande assurance du déjà connu, il aura fallu que je sois mêlé à l’aventure de formation des missionnaires grâce à un ami de toujours, Benoît Kabongo, mais surtout grâce à celui qui incarna cette confiance au quotidien, Giovanni Santolini. En compagnie de ses confrères et des étudiant(e)s de ce qui n’est encore que l’Institut de Mazenod, le padre avait fait irruption, voici quelques bonnes années, dans mon univers familial, avec toute la chaleur et la fraîcheur innocente du Blanc d’Europe (à ne pas confondre avec celui d’Afrique ?, non déformé par les consignes de retenue et les conseils des confrères formés à l’école coloniale. Donc, il estima que moi, … du Congo belge et Rwanda-Urundi (non, il ne pouvait comprendre que cela voulait dire !), de surcroît laïc, j’avais à former des missionnaires. L’idée se matérialisa en un Institut africain des sciences de la mission avec un double cycle de formation pour missionnaires et de formation permanente. Un corps enseignant local pour former des missionnaires venus du lointain! Deux sessions par an depuis 1994. Au total six vagues d’envoyés dans le Congo profond. Ils le sont, à chaque fois, avec pour bagages, du kaolin blanc sur le front, les bras et les pieds, en signe de communion de cœur et d’esprit, pour que ce qu’ils ont reçu de l’Institut comme enseignement soit un outil précieux pour leur travail apostolique et pour que sur leur route, «leurs pieds ne piétinent ni serpent ni scorpion, mais simplement de l’herbe fraîche et de la terre molle» (F. Kabasele, célébration africaine de l’envoi en mission).
« Rien n’est plus beau » Les promotions sont constituées des hommes et des femmes, religieux et religieuses, de toute provenance, africaine (Sénégal, Centrafrique), américaine (USA, Brésil, Venezuela, Canada), antillaise (Haïti), européenne (Portugal, Espagne, Italie, Pologne, France), asiatique (Indes) voire Philippines.
Sans être indispensables, ils assurent à coup sûr, parmi nous, au sein de notre Église particulière qui se veut inculturée, une certaine présence indispensable, celle-là même qui proclame par son témoignage que l’amour vrai est sans limite et que le Christ lui-même est finalement le sentier qui conduit d’une culture particulière à une autre et qui fait de l’ensemble du monde la maison de chacun et de tous. Dans cette optique, rien n’est plus beau je parle de moi personnellement – que la messe congolaise célébrée par un prêtre étranger, dans ses hésitations , ses maladresses et ses faux pas! Rien n’est plus consolant, sur les rues de Kinshasa, qu’un canadien, un Philippin ou une indienne, debout à l’arrêt du bus, en quête d’un transport, partageant les conditions de tout autre Kinois ou, cet Haïtien, au volant de sa jeep missionnaire, aux prises avec les gendarmes qui lui réclament le « madesu ya bana » ! Ils sont là parmi nous, discrets mais présents, s’occupant des « enfants de la rue », animant des paroisses périphériques dans l’arrière-pays, s’investissant dans l’enseignement secondaire ou primaire ou dans les soins médicaux dans les infirmeries. eu importe la tâche, l’essentiel est d’être là, présent et, de « vivre avec » les hommes et les femmes du pays et de s’investir avec eux à la solution des multiples problèmes de la société. Il fallait, en vérité, ces missionnaires de la troisième génération, ceux qui dès le départ ont accepté de se laisser modeler par l’Afrique, pour venir affermir l’œuvre commencée depuis des siècles, panser les plaies du passé dissiper les malentendus qui sans doute étaient encore pendants. De plus, la vie a ses caprices. Il est de ces images qui ne se font perceptibles que sous le regard de l’étranger, de ces vérités qui ne se laissent découvrir que par eux, de ces dépassements qui leur sont plus familiers.
« Pas du tout étranger » Autre fait nouveau dans l’histoire. Ceux qui exportent des missionnaires en importent aussi. Les visites dans l’Église sont désormais réciproques. Effectivement, pendant que les témoins d’ailleurs viennent partager notre condition, les nôtres vont assurer la même présence chez eux et ailleurs. Cet autre exercice d’envoi en mission, celui des jeunes missionnaires locaux, s’effectue à Kintambo, chaque début août. L’innovation est riche de symbolique mais aussi d’enseignement pour les familles et l’ensemble du peuple de Dieu qui prend part à la cérémonie d’ordination sacerdotale. Celle-ci ne s’arrête pas sans que le nouveau prêtre reçoive notification de son provincial de sa mission. Génération après génération, les voilà partis au loin, au point que, de nos jours, les missionnaires congolais sont éparpillés sur tous les continents, dans les pays d’Afrique comme ceux d’Europe, d’Asie et d’Amérique. Il faut être à l’écoute de ces missionnaires congolais en Afrique, au Cameroun, au Nigeria, en Namibie ou en Angola. On se rend compte combien l’Afrique s’ignore, que ses peuples ne se visitent quasi jamais et que les voyages pour affaires et pour des raisons scientifiques ou techniques sont artificiels et n’autorisent pas de réels contacts. Quelle émotion de rencontrer ces jeunes missionnaires, hier congolais, qui arrivent à s’intégrer presque totalement, jusqu’à parler les langues locales et de vibrer à toutes les pulsations de leurs communautés d’adoption. En Europe, notamment en Belgique, en France et en Italie, que de témoignages des prêtres congolais tellement adoptés, au point que, pour rien au monde, leurs chrétiens n’accepteraient de les lâcher. Tenez, dans un village dans le midi de la France, une femme âgée se plaindra auprès de son congolais de curé de « l’envahissement des étrangers qui lage ». Quand le prêtre, sans doute gêné par cette franchise, lui fera remarquer que lui-même était étranger, la vieille protestera. « Vous, mon curé, vous n’êtes pas du tout un étranger! » Les « envahisseurs » ? Ce sont des citadins (français) qui viennent acheter des maisons (de campagne) dans le village, au détriment des villageois eux-mêmes. Autre témoignage. « En Belgique, on constate une présence grandissante de l’église du Congo dans les paroisses du Brabant et d’ailleurs, on s’est habitué à la présence des prêtres congolais. Plusieurs de ceux-ci, sont des curés, fort appréciés. Des chorales, des groupes de chrétiens congolais, sont sollicités de tout côté ». Ce propos est de Jan Dumon, lors du colloque de Bruxelles sur la coopération Belgique-Zaïre, en 1993. Des congolais, en mission dans des pays qui n’ont rien à envier au Congo, voilà, dégagé, le caractère insensé de ces visites réciproques au nom de l’Évangile. On aurait, en effet, décidé d’affecter chacun chez soi, pour de basses raisons économiques qu’on perdrait de faire prévaloir la dimension de la catholicité de l’Église, signe du temps qu’il nous est donné aujourd’hui de vivre plus pleinement, à l’heure où se décrète la mondialisation.
Partout À la vérité, le Congo n’avait jamais cessé d’être pays des missions, puisque le monde entier lui-même n’est que terre de mission où chacun est envoyé vers l’autre, où les cultures se visitent, se rencontrent et s’enrichissent mutuellement. Ceux qui partent comme ceux qui viennent sont donc engagés, selon l’expression heureuse d’une religieuse missionnaire à l’adresse de l’auteur de ces lignes, à « écrire une nouvelle histoire » d’Afrique et du monde, une histoire certainement plus édifiante et plus stimulante que celle qui est déjà passée. Isidore Ndaywel è Nziem |
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Pour écrire une nouvelle histoire |