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Une distraction organisée |
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D’où viennent nos malheurs ? La situation des Africains est plus dramatique qu’avant les indépendances. Mais leur misère n’est pas une fatalité : malgré tout, l’Afrique est le continent de l’espérance. Propos prononcés par Mgr Joseph Banga Bane au cours d’une conversation (Réseau CIAM 1998).
Quand ils parlent de notre continent, beaucoup d’analystes puisent dans l’encre noire. Comment voyez-vous la situation ? On pourrait dire qu’elle se présente comme paradoxale. Il me semble que dans ce qui se passe en Afrique, même de très tragique, il y ait quelque chose de bon, de positif d’encouragement. Les conflits, les bagarres même les plus meurtrières sont l’éTalement au grand jour d’un mal profond qu’on voudrait hypocritement cacher, mais l’histoire, qui n’est pas faite pour le mal, refuse de se résigner à être complice de notre hypocrisie et elle fait voir que ‘ça ne va pas’ Devant le panorama négatif, macabre même, nous pensons – nous croyons – que l’Afrique est fondamentalement le continent de l’espérance de l’espérance de libération des peuples, des pauvres.
D’où vient alors l’impression que très peu de choses marchent ? L’Afrique moderne est bâtie sur une fausseté historique, elle est erronée – souvent délibérément -, et tant qu’il en sera ainsi, elle enfantera le mal et ne se portera jamais bien, et le monde qui l’a mise dans cette fausseté ne pourra jamais avoir bonne conscience. Il ne faut pas prendre l’Afrique en pitié, la plaindre tout le temps, car même cela peut être hypocrisie ; il ne faudrait même pas faire de l’Afrique l’objet d’une compassion, de charité, il y a risque que ce soit une fausse charité, de cette même fausseté-hypocrisie qui marque beaucoup de ces choses qu’on appelle aujourd’hui «projets d’aide au développement», «coopération». Il ne faut pas trop s’émouvoir sur l’Afrique, sur le génocide, sur des réfugiés qui crèvent de choléra, de faim ou qui sont massacrés. Ça pourrait être hypocrite ou devenir même une diversion, une distraction organisée qui empêcherait les gens de situer les problèmes là où ils sont réellement.
Comment devions-nous voir nos problèmes ? Le plus évident, c’est que les Africains, dans tous nos pays, sont en majorité pauvres. Au départ, cela n’est de la faute de personne : les paysans africains vivent dans leurs maisons en chaume, travaillent avec des outils rudimentaires, sont en mesure de produire en petite quantités et peuvent être victimes des caprices de la nature (sécheresse, maladies…). Avant le contact avec l’Europe par le fait de la colonisation, cette pauvreté n’éTait peut-être pas vraiment un drame. Les gens vivaient au niveau de leurs moyens et savaient répondre aux besoins qui étaient les leurs. Et on peut dire dans une certaine mesure que l’Afrique traditionnelle n’était pas «sous-développé», si «sous-développement» veut dire incapacité de se doter des moyens nécessaires pour vivre».
Mais quand on parle de pauvreté aujourd’hui on emploie des termes différents… Oui, la situation des Africains est plus dramatique qu’avant la colonisation, car aujourd’hui, ils sont confrontés à des besoins nouveaux et coûteux face auxquels la plupart d’entre eux ne disposent encore que des moyens rudimentaires qui étaient ceux de leurs ancêtres. Par exemple, l’Afrique doit avoir des ‘États modernes’ au fonctionnement aussi complexe et coûteux que celui des États européens ou américains, mais avec des citoyens dont la majorité vivent toujours mentalement et matériellement – comme à l’époque de leurs ancêtres organisés politiquement sur une dimension familiale, clanique, ethnique. Il y a à l’évidence un déséquilibre, voire un désordre culturel et une impasse matérielle: les États africains doivent dépenser des ressources que leurs citoyens ne produisent pas.
Avec quelles conséquences ? Historiquement les Africains se sont trouvés mis devant une situation sans avoir les moyens adéquats pour en assumer les exigences. L’Afrique est artificielle : on a fait en Afrique des choses que les africains n’ont pas assumées, des choses des autres pour lesquelles les Africains eux-mêmes n’ont pas les moyens et qui finissent nécessairement par devenir sur leur dos des poids insupportables, des faillites et des ruines. Tous les gros investissements qui ont été faits en Afrique ont été des investissements des autres (agriculture, mines, communication, etc.) ; ce n’étaient pas des capitaux des Africains. Les Africains n’ont pas été partenaires responsables de ce qu’on a fait chez eux ; ils ont été tout au plus des assistés ou des employés (ouvriers, ingénieurs, cadres).
Et le rôle des pouvoirs publics en tout cela ? À plus de trente ans des indépendances africaines et de la naissance des États africains modernes, dans la majorité des pays africains, la majeure partie des populations sont plus pauvres, plus misérables que durant la colonisation. C’est signe que généralement les pouvoirs africains n’ont pas travaillé pour soulager le poids de la pauvreté des populations et leur offrir une réelle chance de développement, de bien-être partagé. Au lieu de cela, le mode de gouvernement en Afrique s’est caractérisé par l’enrichissement des dirigeants au détriment des populations, le gaspillage des ressources, les détournements des fonds publics… Beaucoup de dirigeants travaillent pour des intérêts extérieurs et imposent à leurs propres peuples des situations d’injustice : salaires de misère ou même inexistants, budget social insignifiant parce qu’il faut assurer le « service de la dette.
En quelque sorte on est pris au piège Les dirigeants africains ne font pas cela parce qu’ils seraient nécessairement mauvais, mais parce qu’ils n’ont souvent aucun choix : ils sont eux-mêmes «placés» dans des ‘systèmes de pouvoir» dont ils n’ont pas de moyens propres. Ils sont généralement «chefs» par procuration et ils doivent obéissance à leurs patrons, parrains ou «bailleurs des fonds» étrangers. Et s’ils ne sont pas dociles, la déstabilisation, assassinats politiques, coups d’états, voire guerres civiles… sont, sans scrupule, financés et soutenus par des multinationales, ouvrant ainsi en même temps des débouchés intéressants pour le trafic d’armes. Dans ces conditions, la tourmente africaine est l’expression du mécontentement, des frustrations, des ressentiments des peuples, des pauvres sacrifiés, trahis, exploités, volés. La situation est incertaine, instable, trouble, conflictuelle parce que les peuples africains n’y trouvent pas leurs comptes et ne se résignent pas à subir la misère injuste. Cela ne fait que nourrir les tensions et engendrer la confrontation. Ae |