

|
Autrefois c’était comme ça. Lorsque les hommes voyaient une catastrophe naturelle, un volcan en éruption, un tremblement de terre, un tourbillon ou une inondation, pensaient que la fin du monde était proche. Beaux temps ceux-là! Aujourd’hui, je n’ai pas besoin de ces signes pour voir la fin du monde.
J’allume le poste de télévision dans ma chambre d’hôtel à New-York. On transmet une émission sur El Niño. Je suis attentif. D’un côté il y a les inondations, de l’autre la sécheresse. On montre des gens morts noyés, et d’autres morts à cause de la chaleur; inondations et holocaustes. Un véritable désordre. Soudain, le documentaire s’interrompt pour laisser la place à un télévangéliste qui, bible à la main (la bible n’est pas forcément gage d’intelligence), annonce la fin du monde. « Le Christ va revenir bientôt » dit-il, avec la certitude d’un psychopathe (les psychopathes sont toujours très sûrs). Puis il continue: « Comment puis-je le savoir? C’est très simple. El Niño me l’a dit. Car El Niño signifie ‘l’enfant’. Et l’enfant, c’est l’Enfant Jésus-Christ. El Niño annonce que la venue du Christ est proche. La fin du monde est arrivée ».
Un sachet de papier Autrefois c’était comme ça. Lorsque les hommes voyaient une catastrophe naturelle, un volcan en éruption, un tremblement de terre, un tourbillon ou une inondation, ils pensaient que la fin du monde était proche. Beaux temps ceux-là! Aujourd’hui, je n’ai pas besoin de ces signes pour voir la fin du monde. Il suffit que je regarde ma poubelle. C’est elle qui annonce: « La fin du monde est proche ». Je prends un sachet de papier. Je ne sais pas quoi faire avec. Si j’avais une cuisinière à charbon, je le garderais pour allumer le feu. Mais j’ai une cuisinière à gaz. Après quelques seconds d’hésitation, je jette le sachet de papier dans la poubelle. Je fais cela en demandant pardon à l’arbre qu’on a coupé inutilement pour permettre à ce sachet d’exister. Je rentre au bureau. J’ouvre la boite aux lettres et je suis submergé par un flot d’enveloppes: imprimés, publicités, dépliants… tout avec le but de me convaincre à acheter quelque chose. Puisque je ne veux rien acheter, je n’ouvre même pas les enveloppes. Je les jette directement dans la poubelle, sans les ouvrir ni livre. Mais je ne reste pas tranquille. Je pense aux arbres qu’on a coupés afin que ces papiers puissent exister.
Les nouvelles ou les forêts Noël est le temps de faire des cadeaux. Les cadeaux sont mis dans des paquets et ensuite enveloppés avec de beau papier. Beauté éphémère. Ils seront déchirés en peu de temps, sans pitié et jetés dans le coin. Ils finiront dans la poubelle. Après Noël, il y aura une montagne de papiers. Et les journaux, dans le monde entier, chaque jour? C’est un horrible spectacle: de grands rouleaux de papier qui, dans les imprimeries, seront transformés en journaux. J’imagine le désert d’arbres coupés afin que les nouvelles soient imprimées. Je me demande: « Ça vaut la peine? Les nouvelles valent-elles plus que les forêts?»
Où finissent-ils les millions de sachets, d’emballages, de bouteilles, de verres plastiques que nous utilisons chaque jour? Des fabricants de boissons annoncent comme une découverte éblouissante le fait que les bouteilles en plastique ne peuvent pas être recyclées. C’est comme si on te disait: «Ne prends pas la peine de récupérer la bouteille, jette-la dans la poubelle!». Le papier est biodégradable. Il se décompose immédiatement et est réintégré dans la nature, mais le plastique non. Les experts disent qu’il faut de millions d’années pour qu’il se décompose. Le plastique reste. Où ? Dans les forêts, dans les fleuves, dans les mers. Les plastiques ont des attributs divins. Ils sont éternels et omniprésents. Ils se trouvent dans les lieux les plus éloignés, dans les bouteilles en plastique, que nous utilisons chaque jour? Des fabricants de boissons annoncent comme une découverte éblouissante le fait que les bouteilles en plastique ne peuvent pas être recyclées. C’est comme si on te disait: « Ne prends pas la peine de récupérer la bouteille, jette-la dans la poubelle! ». Le papier est biodégradable. Il se décompose immédiatement et est réintégré dans la nature, mais le plastique non. Les experts disent qu’il faut de millions d’années pour qu’il se décompose. Le plastique reste. Où? Dans les forets, dans les fleuves, dans les mers. Les plastiques ont des attributs divins. Ils sont éternels et omniprésents. Ils se trouvent dans les lieux les plus éloignés, dans les bouteilles en plastique que les personnes ont jetées. Et quoi dire de millions de boîtes d’aluminium vides? Il serait tellement beau si Coca-Cola, Skol, Kaiser, Bralima, lançaient une campagne pour la récupération des boîtes vides. Ça serait très simple: il suffirait d’offrir une réduction de 20 centimes à toute personne qui rend une boîte vide.
Si tu ne fumes pas Le comportement humain n’est pas mû par l’amour de la nature. Il est poussé par l’amour de l’argent. Les boîtes vides récupérées ne favorisent pas l’économie. On gagne plus si elles ne sont pas récupérées. Dans le monde capitaliste, ce qui compte c’est le gain et pas la sauvegarde de la création. La sauvegarde de la création est antiéconomique—ce qui importe c’est la loi de l’Admirable Monde Nouveau, d’Huxley: « Jeter c’est mieux que réparer ». Les gens ne se scandalisent pas quand quelqu’un jette des mégots par terre. Cela est vu comme une chose naturelle. C’est normal et naturel de salir la nature. Et ainsi nous continuons à jeter des plastiques, des bouteilles, des cigarettes, des boîtes de bière, partout où nous passons, d’une façon naturelle. De tous les dangers, il semble que le plus grand ce sont les véhicules, qui sont en train de transformer les villes en chambres à gaz. Les Américains du nord—peuple qui pour assurer sa propre identité a besoin de se mêler des croisades pour sauver le monde—ont lancé une campagne contre les fumeurs. Nous reconnaissons qu’ils ont bien raison. Celui qui veut fumer doit avoir le droit de fumer. Mais ceux qui ne veulent pas fumer ont le droit de ne pas fumer contre leur volonté. C’est vrai, parfois ils exagèrent en tout. J’ai trouvé sur la porte d’un appartement l’inscription suivant: « If you don’t smoke, I will not fart » (Si tu ne fumes pas, moi je n’aurais pas d’inarctus). Mais ils n’ont pas encore eu le courage de lancer une campagne semblable contre les véhicules. Il serait logique de traiter les chauffeurs comme ils traitent les fumeurs. En effet, tous remplissent l’air de gaz toxiques.
Les personnes religieuses craignent que Dieu viendra détruire le monde. Qu’elles restent tranquilles. L’arc-en-ciel, c’est la preuve qu’il ne fera jamais cela. Moi, au contraire, j’ai peur que par notre bêtise, nous détruirons ce monde, pour nous enrichir. Qu’on le veuille ou non, la dégradation écologique est le revers du progrès économique. Je n’ai pas besoin de lire les prophéties de Nostradamus. La fin du monde, c’est ma poubelle qui l’annonce. Rubem Alves, Théologien et poète brésilien Sem Fronteiras, 98.
|
|
La fin du monde: |