

|
Libérer l’Afrique des peurs (2) |
|
L’harmonie du groupe Le bon sorcier est protecteur du village. Il est très estimé et parfois craint. Tout le monde se réfère à lui pour avoir des conseils, pour conjurer les malheurs ds envieux d’autres clans et les calamités naturelles qui pourraient frapper le village ; pour garantir leur santé physique, morale et spirituelle, et surtout pour défendre l’harmonie du clan. Il est le conseiller privilégié du chef du village,e t souvent il cumule lui-même les deux rôles. Il est comme le guide ou le «directeur spirituel» du village révélant, grâce à sa double vision, les causes visibles, cachées, spirituelles et mystérieuses des maladies ou des malheurs qui accablent sa communauté. Il ne sera porté à «faire le mal» qu’au moment où, par légitime défense, il devra s’opposer, «en sorcier» à qui veut affaiblir l’état et l’harmonie du clan. Dans notre village – et nous supposons qu’il en est de même dans d’autres villages africains de tradition «sorcière» - le « sorcier » (bon) est très aimé à cause de son engagement positif pour son village. Je voudrais rappeler ici mon papa, Henri Bibaki, mort il y a 16 ans. Il habitait dans la maison la plus en vue du village Nkondo-Nlundu parce qu’il était un bon sorcier, protecteur du village. Il était très estimé et parfois aussi craint. Tout le monde se référait à lui pour avoir des conseils, pour conjurer les malheurs des envieux d’autres clans et les calamités naturelles qui pouvaient frapper le village ; pour garantir leur santé physique, morale et spirituelle, et surtout pour défendre l’harmonie du clan. Par contre, le mauvais «sorcier» suscite la peur. Il est rejeté pour éviter qu’il utilise ses capacités de sorcier dans le clan. Il est toujours haï. S’il ne craignait pas les contre-attaques éventuelles de son collègue le bon sorcier, le mauvais sorcier ferait sans doute encore plus de mal.
Quoi faire ? D’après notre expérience en la matière, la libération des peurs suppose d’abord une lecture sérieuse et sereine des faits sur la sorcellerie, la magie, le fétichisme. Une lecture qui exige donc écoute, esprit critique et honnêteté intellectuelle. Écoute. Par expérience nous savons que les récits des faits de sorcellerie sont kilométriques, fort articulés, pleins de rebondissements. Des avions qui décollent tout de go avec enthousiasme mais atterrissent péniblement, à contrecoeur. Il faut donc savoir écouter jusqu’à bout un récit d’un fait de «sorcellerie» pour en saisir les points forts, les lieux communs, les incohérences et les absurdités. Évitez l’hilarité, l’impatience. Ne taxez pas tout de suite le narrateur, surtout engagé à la première personne, de naïveté, de prélogique, de retard mental, de primitivité, de bêtise! En effet, en ce domaine de la sorcellerie, le connaisseur n’est pas toujours, ironie du sort, celui qu’on croit, celui qui rit quand on en parle, l’idiot (le bougre) est souvent celui qui y croit le moins ! Esprit critique. Que de contrevérités, de mensonges, d’assertions gratuites et fantastiques dans notre Afrique assoiffée de merveilleux ! La sorcellerie délie aisément les langues dans les villes africaines. Tenez pour seul exemple ceci. Dans un quartier de Kinshasa, Bandal, la radio-trottoir et la presse écrite avaient rapporté il y a deux ans la nouvelle d’une jeune épouse, victime d’un oncle «mauvais sorcier », qui avait accouché d’un python. Avec deux de nos étudiants, nous nous rendîmes sur le lieu. L’accoucheuse nous garantie que la jeune maman avait simplement avorté; à seulement deux mois, un fœtus humain, vu grossièrement, peut tout aussi bien ressembler à un embryon d’un singe ou d’un python… honnêteté intellectuelle. N’est pas seulement réel ce qui est palpable, touchable. Le ‘Kuanga’ (pain de manioc) n’est pas plus réel que la joie, que le pardon, que l’amour, qu’une parole. «Une blessure causée par une parole est plus redoutable, écrit Zamenga, que celle causée par une machette… une parole méchante tue».
Pourquoi pas un autre ? Dans nos milieux africains, plusieurs maux et morts attribués aux sorciers, aux féticheurs et aux magiciens ne sont physiquement que conséquence d’un manque criant d’hygiène ou de prévention sanitaire. Les maladies dites des mains sales comme la typhoïde, la dysenterie, la verminose ne tuent-elles pas plus que la sorcellerie ou que la magie? Informer et former la population sur la propreté domestique, sur l’évacuation des flaque d’eau, des véritables auberges de moustiques, sont des actes éminents de libération de l’Afrique des fausses peurs des sorciers là où l’on devrait avoir peur plutôt des insectes, par exemple. L’alphabétisation fait assurément reculer l’ignorance des gens sur ce domaine délicat. Malgré cela il se trouvera toujours des gens qui continueront à croire qu’une personne morte de typhoïde a été mangée par un tel membre de son clan. En effet en Afrique noire il n’y a pas de mort naturelle que celle des personnes âgées que les Seigneur rappelle au village des ancêtres. À un moment donné la mort par le sida était considérée une mort naturelle. Aujourd’hui la mentalité africaine resurgit ; devant une personne morte du sida, l’on se demandera «pourquoi est-ce nécessairement lui qui devait attraper le sida et en mourir plutôt qu’un autre» ? À mentalité coriace, formation deux fois coriace ! Il faut aussi condamner les accusations et dénonciateurs des sorciers, surtout des enfants-sorciers. Les vrais sorciers, bons ou mauvais, sont rares. Ainsi un tiers des enfants de la rue à Kinshasa, déclarés sorciers est accusé abusivement. Pendant les dix ans que nous avons accompagné les enfants abandonnés, seulement en deux enfants, nous avons cru déceler des capacités extraordinaires d’influence sur les autres, aptes à accomplir des choses plutôt surprenantes. Nous pouvons évoquer le seul cas suivant : je ramenais un des deux enfants avec des capacités réellement «sorcières» à son école pour un supplément d’informations sur son compte auprès de ses éducateurs. Nous franchissions à peine la grille de l’école quand nous assistâmes à un spectacles ahurissant : à la simple vue de l’enfant «sorcier», plusieurs élèves, enseignants et même le chef d’éTablissement escaladèrent, en un clin d’œil, le mur de l’école, laissant les bureaux et les locaux des classes ouverts. Il nous est arrivé d’autre part de faire arrêter un adulte qui avait enfermé dans un local trois enfants à qui il faisait mémoriser des récits de sorcellerie dont ils seraient des acteurs : comment ils mangent des hommes, comment ils voyagent la nuit, avec qui ils sont en «ristourne sorcière»… des récits fortement ponctués et impressionnants qui font dire à ceux qui les entendront : «Si un petit enfant déclare ces choses si terribles, c’est que cela ne peut être que vrai».
«Plutôt rares» L’expérience nous a montré qu’il est facile d’obtenir des petits-enfants une telle performance. Pour expérimenter l’efficacité de cette pratique, j’ai fait apprendre à deux enfants de la rue en lingala et en français, en deux jours et par cœur, les cinq pages de la prière eucharistique numéro deux du canon de la messe catholique. Ils la débobinent parfois mieux, gestes à l’appui, que certains prêtres. Et je leur dis de conclure chaque fois en disant qu’ils sont prêtres. Et ils le font. Sont-ils pour cela prêtres ? Cette pratique des adultes qui corrompent ainsi les enfants est fortement répandue à Kinshasa aujourd’hui. A chaque coin de la rue, on vous signale un enfant « sorcier ». Quand nous fûmes enfants à Kinshasa, il y a de cela plus d’une trentaine d’années, nous n’avions jamais entendu parler d’enfants « sorciers »… Sans doute parce que chaque matin, après nous être lavés à eau abondante et savon parfumé, nous allions à l’école le ventre plein d’un déjeuner lourd et fait de pain, de beurre, de fromage, de lait et parfois d’omelette. Notre culotte était toujours bien repassée, des souliers luisants de cirage, des chaussettes blanches immaculées, une chemise sans tâche avec toutes ses boutons au complet… La famille de l’oncle maternelle qui m’hébergeait, était pourtant de classe moyenne. Nos parents allaient au travail et étaient payés régulièrement et justement. C’est donc la crise économique et les misères multifaciales du pays qui contribuent à l’accouchement du « sorciers » et de magiciens en grand nombre.
La palabre Nous avons eu à traiter plusieurs cas d’enfants et adultes accusés de «sorcellerie», d’envoûtement… Pour libérer ces personnes concernées et leurs familles, nous avons monté un modus faciendi qui utilise la sagesse palabrique africaine, en procédant en six temps. On convoque d’abord autour d’un cercle les membres des familles concernées. L’enfant accusé de sorcellerie, victime ou sujet de pouvoirs fétichistes ou magiques, s’assied à un endroit où tout le monde peut le voir. Un sage, bon orateur résume pour tous l’objet de la rencontre. On fait ensuite écouter un des enfants de la rue qui a mémorisé la prière eucharistique. Il la débobine et à la fin, l’enfant déclare qu’il est prêtre, ordonné à une telle date, à tel endroit, par tel évêque. Une désapprobation générale suit toujours : Toi qui n’a que 7 ans comment peux-tu être prêtre ? Qui t’a appris ce que tu viens de raconter ? C’est de la supercherie ! Oui, les vrais «sorciers», «bons ou mauvais», qui ne sont pas produits de telles supercheries, sont plutôt rares. Que cela soit de la sorcellerie, de la magie, du fétichisme ou de la supercherie, la rencontre doit toujours culminer à une réconciliation : se pardonner, revenir à l’amour familial et fraternel. Chacun lave ses mains dans un bassin d’eau placé au milieu du cercle. Après, tout le monde s’embrasse ou du moins se salue avec un geste culturel approprié. L’on peut brûler ici avec ostentation les objets qui aurait servi aux sorciers, aux féticheurs ou aux magiciens… L’on boit un verre de vin de palme, de bière ou du sucre ensemble, le verre de réconciliation. L’on met de la musique et on danse ensemble. Le pas de danse devra être lancé par l’accusé et la personne qui a été la plus lésée par l’accusé.
Le vainqueur de tout A maman Anne, une sorcière, que nous avons sauvée d’une lapidation il y a quatre ans devant un grand camp militaire à Kinshasa, nous avons demandé si elle pouvait aussi «manger les sœurs et les religieux que nous étions». Elle répondit qu’il est difficile, voire impossible pour un sorcier de manger ceux qui ont l’habitude de prier. Elle ajouta : «Voici les pères (prêtres, frères et sœurs), vous êtes comme dans une bergerie bien fortifiée dont le gardien Dieu ou Jésus-Christ est très vaillant, vigilant, fort et bien armé. Qui peut s’approcher alors de cet enclos ? La meilleure manière de se protéger contre les mauvais sorciers est donc d’entrer et d’essayer de rester dans cet enclos. Et quand, par mégarde, on en sort, il faut chercher avec opiniâtreté à revenir. C’est la seule voie du salut». Cette leçon de catéchisme nous fit penser aux paroles de Jésus et de Saint Paul : « Je suis le bon berger… Mes brebis, personne ne peut me les ravir… Qui nous séparera de l’amour de Dieu, les puissances… ?» Dans l’Afrique des sorciers et des peurs de toutes sortes, les christianisme devient réellement évangile, une bonne nouvelle. Voilà une christologie heureuse pour l’Afrique : le Christ «le meilleur Bon Sorcier» est capable de culbuter tous les autres «sorciers», toutes les peurs… (Rm8, 31ss, Jn 10,1-18). Être dans l’enclos protégé du Christ, c’est aussi être fidèle aux sacrements de la réconciliation et l’Eucharistie, qui purifient en nourrissent en carapaçant la personne contre les microbes et les intempéries des forces de la nuit. C’est le Christ, Vainqueur de tout, à qui l’on doit se confier. En effet n’est-il pas plus fort que tous les «sorciers», bons ou mauvais, tous les magiciens et tous les féticheurs ? |