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L’Afrique, continent cruciforme (qui a la forme d’une croix) est un continent de peurs : peurs des sorciers, peurs des féticheurs, peurs des magiciens, peurs des esprits mauvais, peurs des mânes, peurs des empoisonnements, peurs des envoûtements… sans compter la peur des soldats, de l’opposant politique, du hutu pour le tutsi et vice-versa, pour symboliser nos peurs ethniques, peur du lendemain…

Une bonne connaissance de ces peurs, les désamorce quelque peu.

 

La vie quotidienne

Les manifestations de la sorcellerie, de la magie, du féticheurs, de la divination, de la nécromancie… tous des phénomènes proches, sont innombrables en Afrique. En voici quelques exemples tirés de la vie quotidienne, tant à la cité qu’en milieu rural :

·  Un jeune homme veut forcer la main d’une jeune fille ! Il coupe un petit bout de son habit, espérant ainsi la « dominer »

·  Un chasseur veut se mettre à l’abri de la morsure des fauves, il porte sur lui des amulettes qui contiennent des griffes et des dents de ces fauves. Ainsi il se sent sur de réussir la chasse.

·  Il y a des gens qui se procurent un peu de salive de leurs ennemis pour leur nuire.

·  Une femme veut « dompter » son mari ! Elle met un peu de ses excréments dans la nourriture du mari, etc.

·  L’on veut maintenant un poste ministériel ou évincer son opposant politique au vote, votre oncle vient vous proposer de recourir à un féticheur ou à un magicien connu

·  Pour gagner un match de football au mondial une équipe africaine est allée en Europe avec des féticheurs rompus, choisi parmi les féticheurs officiels présidentiels

·  Des catcheurs africains, non simplement pour pimenter davantage le spectacle, utilisent visiblement des gris-gris sur le ring…

·  Des écoliers et même des étudiants universitaires veinards recourent également aux gris-gris avant un examen important.

Des guitaristes de grands orchestres même sont invités par leurs voyants à loger, leurs guitares à la main, au cimetière sur la tombe d’un ancêtre ou d’une idole, avant un grand concert…

 

Surprenante dichotomie ou harmonie à l’africaine suis generis : toutes ces personnes peuvent aller consulter les magiciens et les féticheurs et aller de suite après à la messe ou au culte religieux.

 

Un brin de magie

Toutes ces manifestations, dira-t-on, ne sont pas propres à l’Afrique. En effet, de nombreuses pratiques apparentées à la sorcellerie, à la magie, au fétichisme, qui se vérifient dans le reste du monde, confirme l’universalité de ces phénomènes occultes. Qu’on songe à l’interprétation des influences télépathiques, au croisement des doigts pour éviter un malheur, à l’utilisation des amulettes dans une voiture toute neuve pour la préserver des accidents, à la pratique qui consiste à allumer une bougie – pas toujours avec une intention purement chrétienne – devant l’autel d’un saint avant un examen. J’ai une fois vu, en Italie, avec un brin de surprise, des gens toucher à leurs clefs ou au premier fer qu’ils voyaient dès qu’un prêtre était entré dans leur compartiment de train. J’allais assister quelques fois en Italie à la bénédiction des nouvelles voitures par un prêtre qui avait cela comme champ apostolique ; dans la tête des certains propriétaires des voitures, cela cache sans doute un brin de magie. Même si ces phénomènes sont universels, ils sont plus virulents en Afrique où ils forgent des peurs vécues plus viscéralement par les gens.

 

Le bouc émissaire

La meilleure approche de ces phénomènes, ce sont les faits. En voici quelques-uns. Premier fait. Travaillant à Kinshasa avec les enfants de la rue, nos enquêtes révèlent qu’un tiers de ces enfants sont jetés à la rue accusés de sorcellerie. Kalunga, un de ces petits de la rue, raconte son aventure. Depuis trois ans, il était hébergé chez son oncle F. Tout allait bien jusqu’au jour où l’oncle fut « assaini » de son travail, où le petit commerce de sa tante commença à péricliter et où ses cousins ne purent plus aller à l’école faute de pouvoir payer le minerval évalué en FB. L’oncle ne trouva pas mieux que d’accuser Kalunga d’être sorcier, responsable de tous ces malheurs. En se débarrassant du garçon – après tout une bouche en moins à nourrir – il se mettait lui-même en sûreté; car personne ne pouvait lui reprocher de jeter Kalunga, bouc émissaire de tous les malheurs, dans la rue. Grâce à cette accusation, l’oncle se sentait libéré et était en fait déchargé de sa responsabilité envers l’enfant. A partir de ce moment-là commença pour Kalunga un drame de destruction psychologique ! Rejeté par sa famille, il le fut aussi par les autres enfants de la rue parce qu’eux aussi savaient qu’il était sorcier. Il s’isola donc, et plus il s’isolait, plus «il cultivait des instincts sauvages» comme disait un musicien congolais de renom, Kofi Olomide. Et plus il manifestait des attitudes insociables, plus il était rejeté. Que va-t-il faire alors ce garçon ? Il jouera le rôle du sorcier. Dorénavant il est sous la domination du système maléfique de la sorcellerie. Va-t-il pouvoir en sortir ? Cela deviendra presque impossible. Si le code pénal congolais ne punit pas la «sorcellerie», il devrait punir les « dénonciateurs » des sorciers, tel l’oncle de Kalunga, qui, peut-être sans le vouloir, a poussé son neveu dans la sorcellerie. Par leurs accusations, les dénonciateurs entament la destruction des personnes souvent innocentes et socialement faibles comme les enfants, les vieillards, les handicapés. Ils ne se rendent pas compte, d’ailleurs, qu’eux-mêmes deviennent ainsi des éléments de destruction, et donc des éléments décisifs dans la chaîne de la sorcellerie.

En République Démocratique du Congo et dans le reste de l’Afrique, plusieurs chefs des sectes et des pasteurs, souvent pour des motifs qui ne sont pas exclusivement religieux, se forgent une renommée à partir d’une pratique spirituelle de détection des sorciers. Ils suggèrent et contraignent des enfants même en bas âge de se déclarer ‘sorciers’ et de raconter des histoires qui vous font dormir debout. Les enfants expliquent par exemple « qu’ils quittent leur maison la nuit, laissent sur le lit leur jambe. Ils s’envolent vers le cimetière où a lieu une rencontre de sorciers. Parfois c’est dans un champ, sous un arbre. Les sorciers, après avoir tué, festoient. Ils mangent la chair et boivent le sang de leur victime, - ce qu’ils appellent dans leur jargon « le café ». Ils ont des grades :

une sorcière, par exemple, était considérée comme «colonelle», l’épouse du «général»,

le grand chef de sorciers.

 

N’importe quel moyen

Deuxième fait. Torse nu, drapant une grosse culotte, n gros essuie-mains au cou, une radio torturante ouverte au maximum, Pascal revient d’une région minière du Kasaï, Tshikapa. Sa pêche de diamant a été miraculeuse. Il a ramené beaucoup d’argent dans son village natal au diocèse de Kikwit. Tout le monde accourt vers lui, même les vieux du village sont presque à pieds. Il vient de lancer du jour au lendemain une boutique, une boulangerie et une secte… Il se croit vite tout-puissant ; toutes les jeunes filles du village, croit-il, sont à lui. Il s’attire ainsi la «jalousie» des garçons du village, surtout de ceux qui se disent « fiancés » à quelque fille de ce groupe.

La lutte entre Pascal et les autres garçons va être âpre. La force physique ne suffisant plus, il faudra recourir aux fétiches. Pascal, puisqu’il a de l’argent, peut, croit-il, tout. Il envoie un jeune à la messe que le prêtre qui passe une fois tous les quatre mois dans ce centre paroissial, est en train de célébrer. (En effet, ce prêtre a 180 villages à visiter chaque année, seul). A la communion, l’enfant sort avec «l’hostie consacrée», il doit la remettre à Pascal qui va la mêler aux autres ingrédients et décoctions dans un pot de fétiches déjà prêt, pour rendre le fétiche plus efficace et plus puissant. Après avoir entendu cette histoire, un vieux chrétien s’écria : «Pauvre Christ, à quelle fin ne te fait-on pas servir !» Troisième fait. On en parle en Afrique de l’Ouest. Au Sénégal, par exemple, on a signalé ‘les agissements’ de ceux qu’on appelle «les réducteurs de son sexe». Ils seraient des individus dotés, croit-on d’un pouvoir magique et qui, serrant la main à un homme, provoqueraient un rétrécissement de son sexe. Les auteurs – réels ou présumés – ont été lynchés par la population, certains jusqu’à ce que mort s’ensuive. Les prétendus auteurs seraient venus du Nigeria et auraient opéré dans d’autres pays africains avant d’échouer au Sénégal. Au Tchad, on dénonce la présence de gens qui arrachent les organes génitaux pour s’enrichir par la magie. Le 26 mai dernier, le tribunal de première instance de N’Djamena a condamné deux chercheurs d’organes humains. A l’origine de l’affaire : un homme est allé consulter un marabout pour qu’il aide à devenir invisible, afin de pouvoir voler sans être vu.

 

Sorcellerie et sorcier

Pour commencer, il faudrait exorciser le mot « sorcellerie » et lui enlever la ‘charge’ négative qui lui vient des vocables européens : « sorcier », «wizard», etc. Qui est le sorcier ? Le sorcier est «un esprit» (nganga), quelqu’un qui possède des qualités (dons, talents) aptes à influencer en bien ou en mal les autres, puisqu’elles lui permettent d’avoir un ascendant sur eux.

On sait que dans le domaine de la connaissance, des sciences, des arts, etc. certains individus sont plus talentueux que d’autres. D’ordinaire la plu part des gens peuvent résoudre un calcul d’addition très simple. Mais quand on dit de quelqu’un qu’il est fort en maths, on veut affirmer qu’il est en condition de résoudre des fonctions très complexes. On l’appelle « mathématicien ».

Il y a des gens forts au football, en chant etc. Il y a des génies du football comme Pelé et Maradona. Il y en a par contre quine seraient capables de bien placer le ballon qu’à une toute petite distance.

Il y a des génies du chant et d’autres qui chantent comme des casseroles fêlées. En ces domaines l’homme est perfectible bien sûr, mais certains hommes possèdent des facultés naturelles innées, appelées dons ou talents. Si dans les domaines des maths, du football ou du chant, on accepte qu’il y ait, parmi les hommes, des différences assez remarquables, on doit l’accepter également dans d’autres domaines, comme dans celui qui nous concerne ici : le domaine de «l’influence sur les autres», ou d’un certain «ascendant sur les autres». Puisque tout homme peut de quelque manière influencer un autre, nous avons tous quelques degrés de ‘sorcellerie’, mais ne sera appelé «sorcier» que celui qui franchit un niveau élevé dans le domaine de ‘l’emprise sur autrui’. En ce sens, comme dans tous les autres domaines, les vrais sorciers sont rares. Le fait de penser qu’on en trouve à tous les coins de quartier semble donc une aberration. A Kinshasa par exemple, 30% des enfants de la rue ont été jetés dans le vagabondage, accusés de sorcellerie. Ce sont là certainement des accusations abusives pour la plupart d’entre eux.

 

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Libérer l’Afrique des peurs