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L’image du sauveur

 

Aux yeux de Laurenti Magesa, théologien tanzanien, le troisième millénaire pourrait être pour les chrétiens une opportunité pour corriger et purifier leur représentation des Jésus. Comment remplacer l’image d’un Sauveur en papier mâché par celle d’un libérateur qui fait face aux démons qui réduisent en esclavage le continent ?

 

L’approche du troisième du troisième millénaire est pour les chrétiens un kairos (temps favorable) qui les invite à mieux réfléchir sur leur identité, à mieux comprendre la présence de Jésus dans le siècle à venir. Si nous ne voulons pas que notre foi en Jésus et notre engagement apparaissent ridicules ou totalement inadéquats à la ‘folie de la croix’, nous devons actualiser notre image de Lui avant l’an 2000.

C’est une tâche qui revient à tous les membres de l’Église – famille, et pas seulement aux théologiens ou à ceux qui ont un certain leadership. Nous sommes appelés à croître comme communauté famille, en dialogue. Et qu’est-ce que le dialogue sinon le partage respectueux de nos visions ? Le Jubilé offre aux chrétiens la raison pour partager cette vision. Cela est vrai en particulier pour nous en Afrique. Notre continent a besoin, plus que jamais, d’une image de Jésus crédible. En tant qu’africains, nous pouvons nous demander si notre tradition peut nous aider à réviser notre image de Jésus pour répondre aux questions du XX siècle.

Nous croyons que dans notre tradition il y a un capital capable de marquer le présent et donner forme à l’avenir. Qu’est-ce que nous dit la présence de Jésus en Afrique au-delà de l’an 2000 ?

La vie et la prédication de Jésus, selon ce que nous disent les Écritures, furent consacrées totalement à briser les divisions sociales, économiques, religieuses ou de classe.

Alors que certains isolaient les pauvres et les prêcheurs, Jésus les embrassait et leur pardonnait. Alors que le système méprisait les femmes et les enfants comme une ‘propriété’, Jésus les valorisa comme des êtres humains, amis de Dieu ; il déclara que le royaume de Dieu était à eux. Alors que la religion séparait les êtres humains, Jésus commanda aux siens la communion dans l’amour. Alors que certains prêchaient la vengeance, Jésus proposait le pardon dans l’humilité. Il dit non seulement que les pauvres sont bénis, mais aussi que ne peuvent se sauver que ceux qui ont des attitudes de pauvre.

 

«Blasphématoire»

L’Écriture n’a pourtant aucun doute sur la nature révolutionnaire de la vie et de la prédication de Jésus. Les chefs religieux de son temps l’appellent « blasphématoire », les autorités politiques jugèrent qu’il était un rebelle dangereux. Lui, il était convaincu que ses attitudes étaient une expression de la volonté de Dieu. «Dieu, dit-il, veut un nouvel ordre social et spirituel où il n’y ait différence entre maître et subalterne. Dans ce nouvel ordre, les gens sont appelés à entrer en relation avec la même dignité et en dépassant les classes de tout genre. N’importe quelle autre attitude est contraire à la volonté de Dieu ». Nous devons actualiser en Afrique notre image de Jésus. Il faut que nous regardions bien – pour faire cela – la situation actuelle de notre continent. Qui sont ici les pauvres ? Qui sont les marginalisés ? Qui est aujourd’hui considéré pécheur et contaminé physiquement et spirituellement ? Jésus est venu pour guérir ces gens-là.

Cela reste toujours sa mission et son ministère. Cela est aussi la mission des chrétiens et de l’église. En Afrique les pauvres, marginalisés et lépreux on les retrouve dans certaines réalités très présentes, parmi lesquelles on peut citer la globalisation économique, l’anarchie politique et le fondamentalisme religieux. Elles sont entremêlées et détruisent le sens de dignité des africains et de leur propre identité ; empêchent la mémoire des valeurs traditionnelles.

Le résultat est la faim qu’expérimentent des millions d’individus et le nombre de réfugiés le plus grand du monde ; la souffrance indicible de femmes, d’enfants et de personnes âgées, la présence massive d’infirmités, dont la moindre n’est pas le sida.

 

Repenser Jésus

Comment repenser Jésus, aidés par la tradition? Pouvons-nous continuer à imaginer un Jésus souriant et en train de bénir ce destin d’Afrique? Pouvons-nous l’imaginer indifférent à notre destin en condamnant la ‘paresse’ des africains? Devons-nous rester résignés devant les effets destructifs de la globalisation, comme inévitables et irréversibles? Est-il possible de réconcilier notre image de Jésus comme libérateur avec l’anarchie et la destruction des vies innocentes?

Dans les circonstances actuelles, je crois que nous devons voir Jésus comme une négation.

Le Christ du XXI siècle nie qu’on puisse accepter le dilemme dictature ou anarchie. Il refuse l’accumulation de la richesse entre les mains d’un petit groupe aux dépenses de la mort et de la faim de millions d’enfants ; il nie qu’on puisse accepter la discrimination fondée sur le sexe,

la couleur, les croyances, la tribu ou n’importe quelle autre distinction voulue ou créée par Dieu.

Il s’oppose à une Église qui oblige par des sanctions et menaces à une certaine compréhension de la divinité. Si Jésus n’accepte pas ces situations, c’est clair que nous ne pouvons pas le trouver en elles.

 

Où le trouver

Selon les paroles du Pape Jean Paul II et du Synode africain, nous pouvons le rencontrer dans une Église qui s’emploie à «exclure tout ethnocentrisme et tout particularisme excessif, en prônant la réconciliation et une vraie communion entre les différentes ethnies, en favorisant la solidarité et le partage en ce qui concerne le personnel et les ressources entre Églises particulières, sans considérations indues d’ordre ethnique » (L’Église en Afrique, n.63.) Au fur et à mesure qu’elle s’approche de la solidarité universelle, l’Église s’approche de l’activité libératrice de Jésus, montrée dans sa prédication, sa vie et sa mort et continuée aujourd’hui par l’Esprit Saint.

 

Vous serez témoins

Il y a quelques années, un théologien asiatique écrivait un livre intitulé : « Plus jamais un Jésus-Christ en papier mâche ». C’est un titre prophétique, aussi pour nous en Afrique, à la veille du troisième millénaire. Comment Jésus ferait-il face aux forces toujours envahissantes de la prostitution, de l’alcoolisme, du sida, de la malaria, du choléra, la discrimination qui sévit sur les femmes, les enfants, les vieux, les masses d’exilés et d’émigrés, l’anarchie, l’autoritarisme et l’abus du pouvoir ? Une chose est certaine : il ne sourirait pas comme les vieilles images de papier mâché. Il serait plutôt un Jésus sérieux, concentré, fâché et impatient, décidé à chasser de l’Afrique les diables dont on vient de parler. Chaque chrétien et l’Église entière doivent aider Jésus dans cette tâche. L’Afrique veut entendre de nouveau les cris de ces démons qui en quittant le continent proclament à l’adresse du Christ : « Nous savons qui tu es: le Christ de Dieu». Et à l’Église ils disent : «Tu es témoin du pouvoir que le Christ de Dieu a sur nous».

Voilà les signes qui devraient accompagner la présence de Jésus et de son Église dans l’Afrique du XXIè siècle.

Laurenti Magesa