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Il faut toujours se méfier des choses que l’opinion prend pour entendues, allant de soi, normales, voire naturelles. Ainsi du ‘Père’, notion galvaudée, bradée et mise à toutes les sauces idéologiques et religieuses. On croit savoir, alors qu’en fait on n’a jamais saisi le fond des choses, parce que les apparences ont été familières, habituelles, évidences occultant la vérité. Alors, vous dites, vous aussi, que Dieu est Père? Et vous pensez que tout le monde comprend? Cela va-t-il tellement de soi? Voici une expérience pénible qui m’aura marqué, encore jeune, dans ma marche vers le sacerdoce. Trente ans après, l’écharde est toujours fichée comme un rappel prophétique et une exigence éthique. Jugez-en donc vous-mêmes.
La leçon Séminariste théologien de 2ème année au Grand Séminaire JEAN XXIII de KINSHASA, en 1969 je suis stagiaire auprès du mémorable initiateur qu’était le Révérend Père Guyaut, jésuite sérieux et curé de choc de la belle paroisse du Sacré Cœur. J’étais aux prises hebdomadaires avec des enfants à préparer à la première communion (la chose la plus redoutable pour moi: parler aux petits avec le ton juste du Mystère fondateur de la Vie: Dieu Père d’amour et de miséricorde. La leçon portait ce jour-là sur ‘Dieu le Père qui nous aime’. Essayant d’user d’astuces oratoires pour faire mouche dans le cœur vibrant et attentif de la douzaine de gosses de 9 à 13 ans qui constituaient mon auditoire, je suis tout sucre et tout miel - je croyais tenir mon sujet - pour expliquer aux petits catéchumènes que Dieu est vraiment leur Père et qu’ils pouvaient en avoir la preuve à travers la bonté de leurs pères à la maison… Une adorable frimousse nie catégoriquement chacune de mes ‘propositions théologiques’ en agitant violemment sa petite tête joliment tressée, qu’elle tient courbée, les bras fortement croisés sur la poitrine, penchée vers l’avant… Intrigué par ce manège qui perduraient, j’arrêtai mon bavardage théologique (et prétentieux, de quelqu’un qui sait? Pour m’intéresser à ce ‘cas curieux’. Réponse de la petite: ‘Toi, tu dis que Dieu est notre Père? Non! Dieu ne peut pas être Père, ne peut pas… ne peut pas…’ insistait-elle, accompagnant ses affirmations de mouvements violents de négation de la tête, et en pleurant silencieusement toutes les larmes de tristesse du monde. Pressée de s’expliquer, entre deux hoquets, elle m’éclaire et me donne la plus belle leçon de théologie qui me soit restée gravée dans le cœur comme un tourment éthique et spirituel: ‘Dieu ne peut être Père parce que notre papa à la maison est méchant, il tape maman tous les jours et nous aussi; il crie tout le temps et nous fait peur: nous tremblons quand il rentre à la maison; il ne nous donne jamais des bonbons: notre père ne nous aime pas, maman et nous. Alors pourquoi toi, tu dis que Dieu est Père? Dieu n’est pas Père, les pères sont mauvais. Dieu est comme notre maman, pas comme notre papa. Notre maman nous aime et nous donne des bonnes choses. Elle m’achète des robes et me tresse les cheveux!’ Abasourdies par cette ‘théologie positive’ d’une gamine qui souffrait du fait d’un ‘père-sans-amour’ mes entrailles ont frémi de sa détresse profonde et je me suis senti perdu, désarmé, sans arguments; toute ma faconde d’apprenti sorcier théologien s’était envolée, évaporée par ma bouche demeurée béante… Il fallait réagir et gagner ce petit cœur blessé à mort à l’Amour brûlant du Cœur Paternel de Dieu.
‘Ce qu’ils font’ J’en ai eu des sueurs vertes, et j’ai compris que je n’ai pas été convaincu, ’parce que finalement, me suis-je demandé: est-ce que moi-même je connaissais Dieu comme Père pour moi? Je voulais me faire prêtre, mais qu’est-ce que je savais vraiment de ce Père Céleste à qui je pensais consacrer ma vie pour être Père avec Lui, tandis que mille épines douloureuses des désirs mondains me brûlaient le cœur à 24 ans?’ C’est la vie qui est notre premier champ de découverte de l’Amour du Père généreux et tendre, bon et miséricordieux et qui entend voir les papas de nos familles humaines briller de mille feux pour témoigner que ‘toute paternité vient de Dieu’. Nos pères sont de ‘Dieux’ pour nous et devraient penser à faire penser à Dieu le Père et à nous aider à aspirer à Son Amour. Gravissime est la responsabilité des pères (et des mères: Dieu est à la fois le Masculin et le Féminin qui s’harmonisent parfaitement en Lui et imparfaitement dans le cœur humain - sauf dans le Sacré Cœur de Jésus!). Et leur conscience devrait demeurer vive et pointilleuse: ce qu’ils font comme Pères accuse ou promeut la divine paternité de Dieu dans le cœur des enfants et des conjoints, dans les cœurs des ouailles quand les ‘Pères? Sont des prêtres. C’est pourquoi Dieu se présente toujours comme un Père ou une Mère de famille (Cf. Jér. 3,19; Is. 9, 15-16; Osée 11, 1-4; 2 Sam. 7, 14-15). La logique inaltérable de cette paternité de Dieu doit toujours et partout commander toute paternité terrestre, spirituelle autant que charnelle. Sinon… Eh bien! Sinon nous assisterons chaque jour à ce genre de dialogue, un lundi matin, quelque part dans la cour d’une école primaire: ‘Hier dimanche notre papa nous a conduits en voiture, nous sommes allés à Kinkole, on a mangé des ‘maboke’ (poissons cuits à l’étouffée dans des grandes feuilles de forêt), et papa nous a acheté beaucoup de Djino Ananas et de Fanta (boissons sucrées). Le soir nous sommes rentrés à la maison pour dormir avec notre papa!’ Oh! Toi, tu es une menteuse!’ réagit un petit garçon: ‘Est-ce que les papas dorment à la maison?!?’
‘Papa-bonheur’ Et la maitresse qui a rapporté ce dialogue de commenter: «c’était le fils d’un 2ème bureau: leur père jamais ne passait la nuit chez eux, parce qu’il devait chaque soir retourner tardivement auprès de la légitime! Et ces enfants du 2ème bureau ont été instruits par leur maman - depuis leur berceau - que les papas ne dorment jamais à la maison! Ainsi justifiait - elle auprès des enfants déçu le départ tardif et nocturne de ‘Papa-bonheur’! Tenir des propos contraires c’est donc mentir, contrefaire la vérité dont ils font l’expérience quotidienne avec leur père si superficiel, si irresponsable, si inconscient…» Sérieusement, j’en suis là à me demander jusqu’à ce jour si Dieu le Père n’éprouvait pas quelques fois de la nostalgie du temps où avant les temps. Il était Père tout seul et le faisait bien: ni le Fils ni l’Esprit, et plus tard ni les oiseaux du ciel ni les fleurs des champs ne lui en ont jamais fait grief. Je me demande, toujours dans ma courte vue, si ce n’éTait pas erreur de sa part d’octroyer le redoutable don de la paternité-maternité à la horde de lourdauds qui forment les rangs de toutes espèces de ‘pères’ (et de ‘mères’, car c’est le même Mystère Divin) laïcs et religieux dans ce bas monde. Je me demande.
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Dieu n’est pas Père! |