
|
Il peut arriver que « la vie religieuse soit vécue dans un climat où l’on respire un air qui tend à diviser les gens sur le clivage ethnique… Il faut essayer d’aller au-delà de tout ça, si nous croyons à ce qu’on appelle le côté prophétique de la vie religieuse ». Interview au P. Metena M’nteba Simon-Pierre, supérieur provincial des Jésuites en RDC.
La dimension internationale: est- ce quelle présente des problèmes particuliers pour un africain ? Dans l'ensemble, je dirais non. Je ne vois pas de grands problèmes d'insertion, par exemple, pour un francophone qui va dans un pays anglophone et vice-versa. Cela dépend beaucoup de la solidité humaine, nerveuse, de la personne qu'on envoie à l'étranger. Si on lui impose une expérience de déracinement trop forte, eh bien, on sera obligé de le ramener à la maison. C'est un problème lié à telle ou telle personne plutôt qu'au fait d'être africain ou non. D'ailleurs les modalités d'accueil peuvent jouer un grand rôle. Quand la personne se sent à l’aise, les difficultés d'insertion sont aplanies. Il me semble que ce qui marque les jeunes que nous recevons actuellement dans nos communautés c’est qu'ils sont beaucoup plus ouverts à l'internationalité, plus sensibles à la globalisation que ceux d'autrefois.
On parle beaucoup de vie communautaire. Mais on pane aussi de tensions et de conflits. Je crois que ces conflits étaient plus ou moins prévisibles et qu'ils front grandissant si on n'y réfléchit pas. Pourquoi? Peut-être dans le temps ces conflits n'émergeaient pas, puisque dans pas mal de congrégations, il n'y avait pas une logique d'affrontement entre ceux qui étaient des autochtones et ceux qui venaient d'ailleurs. Maintenant cette dimension du conflit tend à se réabsorber, surtout dans les congrégations où l’élément étranger tend à diminuer. Le supérieur ou le responsable à qui l’on s’oppose ce n’est plus un étranger. C’est quelqu’un d’ici. Dans certains cas, alors, les problèmes qui relèvent purement de la dynamique communautaire ou qui relèvent de la discipline religieuse sont repris dans un autre langage, qui est le langage ethnique Dans un contexte comme le nôtre de troubles et de méfiance vis-à-vis de autres, on utilise ce langage-là puisque c'est un langage que les personnes comprennent et qui permet de parler des problèmes mais sans aller au fond des choses. Le langage ethnique réveille des sentiments. Il s'agit de mobiliser des gens autour de moi en accusant l'autre d'être tribaliste.
Quelles pourraient être les causes d'un certain malaise? Que, dans une communauté, je me sente mal à l'aise ou que j'aie peur puisque je ne suis pas de l'ethnie du supérieur, ce sont des choses qui normalement ne devraient pas avoir cours dans la vie religieuse. Mais d'autre part, les événements que nous avons vécus nous ont profondément perturbés et montré jusqu'à quel point tout le monde est encore à évangéliser autour de nous. À mon sens, il faut passer par-là. Il faudra aussi réfléchir davantage sur la notion d'autorité et de responsabilité. Et insister davantage sur la dimension service et fraternité. Je crois qu'ici en Afrique, et peut-être particulièrement au Congo, on a une notion d'autorité religieuse qui est fortement colorée par les traits de l'autorité traditionnelle et les traits surtout de l'autorité politique. Là il faudrait que nous arrivions à percevoir l'autorité religieuse pour l'édification, pour la construction. Loin d'être quelqu'un qui impose ses diktats d'en haut - bien sûr, de temps en temps il faut faire respecter la règle - que le responsable de la communauté soit un "confrère" capable d'assurer un climat d'ouverture et de confiance. D'ailleurs nos constitutions insistent là-dessus.
La vie religieuse devrait indiquer des chemins nouveaux? En effet, c'est vrai que nous sommes, chacun de nous, ethniquement situés. Ce n'est pas de notre faute. Même le Fils de l'homme a dû prendre une ethnie: c'est la loi même de l'incarnation. Mais il ne faudrait pas que cette loi de l'incarnation qui nous situe dans le monde, soit un prétexte de division pour nous. Au contraire. Comme a fait Jésus, de juif qu'il était, il est devenu tout à tous. Et cela signifie dépasser certaines dimensions. Je crois que dans la vie religieuse c'est possible. Mais la vie religieuse est vécue dans un climat où nous respirons un certain air et cet air-là tend plutôt à diviser les gens sur le clivage ethnique. Je crois que les supérieurs et les formateurs devraient insister justement sur ça. Essayer d'aller au-delà de tout ça. Si nous croyons à ce qu'on appelle le côté prophétique de la vie religieuse, c'est justement ces choses-là qu'il faut prendre au sérieux.
Des faits inattendus se produisent: par exemple, une guerre qui prend des allures interethniques. Avec quelles conséquences pour les religieux concernés ? Il y a eu de graves problèmes. Non pas que des confrères ou des consoeurs aient trahi. Le problème c'était: comment gérer tout cela? Est-ce qu'on peut garder une consoeur, un confrère alors qu'on sait que cela peut constituer une menace pour l'ensemble de la communauté? Ce sont des questions que nous nous sommes posées même au niveau de l'assemblée des supérieurs (es) majeurs (es). Je crois que la première chose à faire c'est de poser à la personne intéressée la question: comment te sens-tu? Si elle trouve qu'elle doit partir, bien, qu'on l’aide à partir. Si elle dit "Je veux rester", que les supérieurs et leurs conseils examinent cette option de rester. Au niveau des supérieurs majeurs des démarches ont été faites pour signaler à l'autorité responsable que dans nos communautés nous avons des confrères de telle ou telle nationalité et que nous sommes sûrs qu'ils ne sont pas des agents infiltrés. Mais il faut distinguer entre la compréhension de l'autorité et celle de la population. Avec certaines réactions de la population, l'intervention de I'autorité risque d'arriver trop tard. Dieu merci, nous n'avons pas eu des cas qui ont atteint cette proportion-là. Mais effectivement, tout ça pose des problèmes.
Le synode a affirmé que la famille africaine pourrait être un modèle pour l'Église. Est ce qu'on pourrait dire la même chose pour les communautés religieuses ? Je suis tout à fait d'accord. Ce que le synode africain proposait de la famille africaine comme modèle, c'est la dimension de la solidarité, de la joie de vivre, de I'espérance, d'une foi qui continue à croire à la résurrection. Seulement j'ajoute une chose: il faut aussi savoir que la famille africaine, telle qu'elle existe, c'est un lieu non seulement de résurrection mais aussi un lieu de mort, de péché. C'est donc un lieu à évangéliser.
|
|
Il faut passer par là |