

|
Séduits par une utopie |
|
Conversation avec P. Pierre Lefebvre, Pendant vingt ans ce missionnaire Scheutiste, professeur de théologie, a travaillé au CIAM (Centre International d’Animation Missionnaire) et aux Éditions l’EPIPHANIE de Kinshasa (environ 300 titres de livres en français et en lingala).
Þ Vingt ans d’activité au CIAM: est ce que vous pourriez résumer le sens de tout ce qui a été fait au cours d’une si longue période? J’ai été personnellement mêlée de très près à cette aventure qui a vu autour de l’équipe du CIAM – Limete tout un réseau interafricain de collaborateurs et de correspondants. Le CIAM n’aurait jamais été ce qu’il a été si tant d’amis n’avaient pas entouré de leur dynamisme le petit noyau des débuts celle-là. On n’est rien tout seul.
Þ Le CIAM: qu’est-ce que c’est? On peut dire qu’il est d’abord un projet. Affirmer cela n’est pas du tout banal. Avoir et vivre avec un projet c’est très important. C’est un aspect fondamental de la modernité: penser l’avenir, faire du neuf, inventer. La société traditionnelle se reproduit, ses sages sont les anciens, l’éducation initie à la vie comme elle doit être c’est-à-dire comme les anciens l’ont faire. Un proverbe kiyombe dit cela très bien «l’enfant apprend la musique à bouche en regardant son aîné». C’est une façon de vivre qui continue la tradition, le passé. En modernité, le petit ne s’intéresse pas à la flûte de son grand frère, mais il rêve d’apprendre la guitare que personne dans le village ne connaît.
Þ Ce n’est pas du rêve tout cela? Mais oui! Au cours des années, le CIAM a nourri dans son cœur un rêve. Je crois que nous avons commencé à comprendre cela vers les années 80. Vivre un projet comprend une première phase, que je pourrais appeler mystique. C’est une phase essentielle dans un projet et bien des révolutionnaire échouent parce qu’il leur manque une base mystique solide; ils ne sont pas séduits par une utopie, ils cherchent un profit immédiat.
Þ On dirait que le CIAM est connu grâce aux livres publiés… Oui, on aurait pu penser que nous sommes une équipe qui fabrique et vend des livres et qui anime des sessions. Cette façon de voir les choses est beaucoup trop courte. Notre groupe poursuivait l’utopie de l’Évangile, qui a bouleversé la vie de millions d’êtres humains depuis 2000 ans, sans que jamais aucun ne puisse dire qu’il l’a vécu pleinement. L’image de la société que Jésus veut faire exister nous séduit parce que nous y retrouvons ce que nous portons de meilleur au fond de notre cœur: le rêve d’un monde autre, un monde fraternel, sans frontières, réconcilié dans la justice, où les hommes et les femmes sans discrimination seront promus intégralement dans leur dignité et leurs droits.
Þ Mais dans toute utopie est-ce qu’il n’y a pas un côté dangereux? Sans doute faut-il se méfier des idées en l’air. Malheur aux utopistes qui bavardent sur des théories et se gargarisent d’idéologie. On dit, par exemple, qu’on veut une société fraternelle, égalitaire, juste et démocratique. C’est un peu utopique, mais c’est une utopie nécessaire. A condition qu’au quotidien de la vie on lutte pour établir partout un enseignement primaire obligatoire et gratuit, qu’on invente un système qui donne à tous et toutes les mêmes chances d’entrer à l’université s’ils en sont intellectuellement capables, qu’on lutte pour établir un système de sécurité sociale fiable qui assure les soins médicaux même aux plus pauvres… Tant que ces structures sociales concrètes ne fonctionnent pas, la société fraternelle et la démocratie dont on parle, sont des farces, des rêves en l’air, des impostures.
Þ Et à propos de l’Église, quel a été le rêve? Nous avons formulé des modèles de l’Église que nous voudrions être. Nous avons essayé de nous démarquer des modèles ecclésiastiques que nous estimons contradictoires du Règne, Église pyramidale, autoritaire, centralisée, cléricale, privilégiant le culte et les rites. On a rappelé l’engagement de l’Église dans les luttes sociales, économiques et politiques, selon la volonté expressément exprimée par le Synode africain.
Þ Pourriez-vous donner quelques exemples? Le CAIM est reconnu comme un groupe des groupes partenaires africains les plus actifs dans le mouvement mondial pour l’annulation de la dette internationale. On a dénoncé la Banque Mondiale. Nous avons fourni des instruments de choix pour l’initiation à la démocratie, aux droits humains, à la non-violence active, à la parité dans le partenariat hommes-femmes. Les publications de l’Épiphanie sur les problèmes de la femme ont traversé les océans et sont reconnues par beaucoup d’instances internationales.
Þ Y a-t-il un secret pour faire passer une idée? Il faut que le projet soit exécuté et régulièrement évalué. Pour arriver à cela, on a réalisé un programme intense de rencontres et de sessions, c’est-à-dire de «formation permanente». La forme la plus évoluée en a été données 29 fois, dont 17 fois à Brazzaville. Ça aurait été 30 si la guerre ne nous avait pas obligés d’annuler une session à Brazzaville. Nous avons parcouru une foule de diocèses dans 10 pays d’Afrique francophone. Il est impossible, d’imaginer le nombre de sessions de formation, de retraites et de rencontres de tous genres qui ont répercuté la vision d’Église qui anime le CIAM.
Þ Êtes-vous heureux? Dieu est bon qui a produit dans la faiblesse de ses collaborateurs un remarquable instrument d’éVangélisation. Je suis le dernier témoin de l’équipe fondatrice des années 80. je suis heureux de passer le relais à une nouvelle génération. Que Dieu qui fait toujours du neuf l’aide à aller plus loin. Ae
|
|
|