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Venus de tous les coins |
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La planète se compose d'environ 190 états et 8000 groupes ethniques. D’une part, cette réalité manifeste la richesse et la variété des cultures; d’autre part, elle explique une multitude de conflits en cette fin de millénaire. En effet, des 82 conflits armés de la dernière décennie, trois ou quatre seulement ont été des conflits entre États. Les autres ont été des conflits internes, souvent des luttes à dimension ethnique, exploitées par des pouvoirs dressant les ethnies les unes contre les autres. Comment prévenir ou résoudre ces conflits? Quelle stratégie mettre en œuvre afin de favoriser la cohabitation pacifique des peuples, quelles que soient leur ethnie, leur race, leur famille d'origine, leur histoire, leur langue, leur religion? La question doit préoccuper les hommes et les femmes qui rêvent d'un monde où la tolérance permettra aux différentes communautés de vivre ensemble.
Des volcans endormis Les violences ethniques n’épargnent aucun continent: la Bosnie, le Soudan, l'holocauste juif durant la dernière guerre mondiale, les mouvements nationalistes basques, corses, irlandais, la question kurde, les démêlés en Inde, les Tigres Tamouls, les tensions entre Blancs et Noirs aux USA, les revendications des Indiens au Mexique, celles des aborigènes en Australie, la résistance des Berbères en Algérie, la guerre du Congo-Brazzaville et de la Rép. Dém. du Congo… Ces conflits, produits dans le temps et dans l’espace en des lieux et à des moments parfois bien éloignés les uns des autres, présentent néanmoins des traits communs enracinés profondément dans l’histoire. Ainsi les questions ethniques semblent-elles avoir leur racine dans la nature profonde des hommes: leur destin collectif, leurs préjugés, leur approche des autres. La mémoire des groupes et des peuples se charge de garder ouvertes les plaies de l'histoire. Des affrontements anciens que l'on estimait dépassés se réveillent avec vigueur, comme des volcans endormis entrant en éruption. En Bosnie, on se réfère à la domination ottomane durée sept siècles, à l'occupation étrangère durant la guerre de 1939-45 ou aux trente ans de dictature communiste. La question juive-palestienne a ses racines dans une histoire millénaire. Au Rwanda, beaucoup ont cru qu'en 1959-1963, le problème avait été résolu puisque “la majorité était au pouvoir”. Ils se sont trompés; car ils ont négligé la minorité qui avait été privée de patrie. Cela a débouché sur un génocide. En République Démocratique du Congo, les événements du Katanga, pendant la période de transition (1992-1994), ont vu se réveiller les tensions des années de l'indépendance. Les conflits interethniques du Kivu nous renvoient à des mouvements de populations très anciens, avant, pendant et après la colonisation. Le 2 juillet de l'année passée dans le nord-ouest du Kenya des affrontements entre Pokot (Kenya) et Karimojong (Ouganda) ont fait 84 morts. Malgré la modernisation, pour certains groupes nomades ou d'éleveurs, la razzia est encore un "mode de vie", une façon de confirmer leur contrôle du territoire ou leur suprématie sur les voisins. Depuis toujours.
Pour mieux dominer Un deuxième trait commun: plusieurs conflits modernes portent la marque de la colonisation. L'Afrique précoloniale a eu ses conflits: ceux qui ont opposé entre eux des monarques locaux de nos forêts et savanes; ceux qui ont opposé ces derniers aux négriers, ceux qui ont opposé nos M'Siri (chefs) aux agents de la colonisation. Avec elle la géographie humaine a été sérieusement modifiée. Pour mieux dominer les populations, on les a définies, divisées, classifiées. Aux conséquences néfastes de la période coloniale, l'Afrique moderne en ajoute d'autres. Au nom de l'ethnie, un hôpital rejette un médecin parce que “étranger” à la localité; une université se dépouille de ses professeurs, parfois les meilleurs, quitte à se rabattre sur des fils du terroir de moindre qualité. Le choix des responsables politiques, administratifs ou des collaborateurs ignore le critère de compétence. Au nom de la tribu et sous le prétexte de la promotion d'une culture majoritaire, on met en place de nouveaux mécanismes de domination d'une ethnie sur les autres. On parle beaucoup de village global, mais "en Afrique comme ailleurs, les attitudes xénophobes dominent encore trop le monde des relations humaines" (L’Église en Afrique, 79).
"Gros sous" Troisième trait commun. La question ethnique a des liens profonds avec d'autres aspects de la vie d'un groupe, tels que la démographie, l'économie, la politique. Lorsque l'on ajoute aux termes "tensions sociales, démographiques, économiques ou politiques" l'expression “ethnique”, on souligne que ces tensions ont un caractère dramatique, celui de la vie et de la mort. Dans la région des Grands Lacs, par exemple, la question démographique a amplifié les réactions des groupes impliqués. Les problèmes politiques des pays d'accueil des réfugiés de 1959-1963 ont renforcé la détermination de ceux-ci à utiliser la force pour rentrer dans leur patrie. Au Katanga, le déclin minier a attisé les réactions de rejet des populations venues du Kasaï. Au Nigeria depuis des années les Itsekiris et les Ijaw s'affrontent pour le contrôle de l'eau et des terres. En Afrique du Sud, la question de l'apartheid était liée à celle de l'appropriation des richesses. C'était une idéologie au service d'une minorité qui détenait une grande partie des richesses nationales. Les questions de terre ont une place centrale en Israël… Les Africains imputent parfois la responsabilité de leurs problèmes aux puissances extérieures. Une approche peut-être discutable, mais qui parfois n'est pas infondée. Ce qui est arrivé en Serbie confirme que les interventions étrangères dans les problèmes ethniques d'un pays, au lieu d'apporter la solution, risquent de les transformer en casse-tête. Seules, elles n'ont jamais résolu ce type de problème. Les consciences des groupes ne sont pas toujours à la portée des grandes puissances. Il y a des interventions qui ont une odeur de pétrole, de cuivre, de cobalt, de diamant, de terres et de “gros sous”. Il y a celles de gens qui ont des armes à vendre. Il y en a d'autres qui, bien qu'animées des meilleurs intentions, ignorent les réalités profondes de tel ou tel groupe humain.
Des leaders émergent Nous vivons, certes, à l'époque de la mondialisation. Nier l'interdépendance, c'est la subir sans défense. Refuser l'appui d'amis lors des difficultés ne serait pas sage. Mais croire qu'ils sont en mesure de résoudre le problème à la place des parties en conflit serait bien naïf. Lorsqu'on réfléchit sur ces différents problèmes, on se rend compte qu'ils sont fréquemment utilisés par ceux qui se disputent le pouvoir. Combien de fois, pour mobiliser un groupe à leur cause, des aspirants dictateurs n'ont-ils fait vibrer la corde sensible de la parenté ethnique? Les questions ethniques sont exploitées, “manipulées” par ceux qui ont des intérêts politiques ou économiques personnels à défendre. Presque tous les grands dictateurs que l'Afrique a connus à partir des indépendances, ont profité de l'appui de leur "groupe". Il y a des chefs qui attribuent à leur "tribu" une "vocation nationale". Ou qui – c'est le cas des seigneurs de la guerre en Somalie - bâtissent leur bonheur sur le chaos social. Quoi de plus absurde que ce se passe en Somalie, une terre habitée par une population dont les ancêtres étaient des frères? On peut appliquer à notre continent ce que Mgr J. L. Tauran, "ministre des Affaires Etrangères" du Vatican, a dit de l'Europe: "Les animosités qui ont marqué la vie des peuples, les conflits sanglants, les invasions, les déportations qui ont accompagné leur histoire, n'étaient pas inévitables. Tout cela a été causé et, parfois, planifié, par des hommes ambitieux".
La violence ne résout rien L'histoire, quoi qu'il en soit, est faite de cette alternance de suprématie d'un groupe sur un autre, de nouveaux conflits et de nouveaux rapports de force. Dans un certain nombre de cas, on a voulu adopter la “solution définitive” et faire disparaître un groupe ou un peuple. Très souvent, le peuple qu'on voulait anéantir est sorti de la violence endurci et plus décidé que jamais à prendre sa revanche à n'importe quel prix. Certains, des intellectuels surtout, affirment qu'on peut résoudre les problèmes en les plaquant devant le tribunal de l'histoire. Dans des écrits très savants, ils expliquent qu'ils sont les victimes et que les autres ont tous les torts. Un des cas les plus instructifs à cet égard est celui du Rwanda. Les uns font commencer l'histoire en avril 1994, avec le déclenchement du génocide; les autres en 1990 avec l'attaque du FPR (Front Patriotique Rwandais), ou avec les événements de 1959-1963. Certains remontent jusqu'aux temps de la royauté. À cela, les uns et les autres ajoutent les interventions de la colonie, des missions et des Nations-Unies. Chacun a son histoire à raconter, chacun a sa vérité. Chacun se proclame détenteur de la vérité. L'histoire révèle aussi toutes ses limites face au délicat problème de la nationalité des populations Hutu et Tutsi dans le Kivu, à l'Est de la République Démocratique du Congo. Ici comme ailleurs, sur cette question précise comme sur bien d'autres, chaque partie impliquée a son histoire et sa vérité.
Le cercle vertueux Au terme du débat historique, un premier constat s'impose: nous nous trouvons devant un cercle vicieux de la violence. Une violence en prépare une autre. En corollaire vient un second constat: tous les “intervenants” extérieurs, qui ont pris position pour soutenir la violence d'une des parties, n'ont fait que préparer le terrain à une nouvelle vague de violence. Les partenaires extérieurs ont leur rôle à jouer; cependant il faudrait qu'ils cessent d'appuyer la résolution de tels conflits par la violence. Il ne faut pas qu'ils fournissent des armes. Il ne faut pas qu'ils prennent parti. Le contraire revient à prolonger et à envenimer les tensions. Pour que la fin de la violence débouche sur un état de paix stable, il faut que le contentieux accumulé soit progressivement réglé. À cet égard, le travail accompli par la commission vérité-réconciliation d'Afrique du Sud est digne d'admiration. La réconciliation doit aller de pair avec la vérité. Chacun est invité à prendre sa part de responsabilité dans les horreurs de la violence. On sort alors de la division primitive entre les “bons” et les “méchants”. Chacun aura l'occasion de reconnaître la part qu'il a apportée aux souffrances d'autrui. Cela se fait non pas dans une optique de vengeance, mais dans une volonté de réconciliation. Celle-ci ne pourra se faire aussi longtemps que la mémoire du groupe restera chargée de sang. Prendre conscience du cercle vicieux de la violence et opter pour le cercle vertueux de la réconciliation et de la cohabitation; trouver des solutions institutionnelles qui permettent à chacun d'exister, purifier par un effort de vérité la mémoire où la haine a été cultivée, c'est le défi qui est posé aux groupes en conflit et à leurs leaders. Il n'y a pas de fatalité. L'histoire nous apprend qu'une nation qui s'enferme sur elle-même et qui ne s'ouvre pas aux apports extérieurs est une nation sans avenir. Elle se condamne à la stagnation et au recul. Les nations les plus fortes sont celles qui ont ouvert leurs frontières à d'autres peuples et non celles qui ont évolué en vase clos. Les États-Unis d'Amérique tirent en partie leur puissance de leur richesse ethnique: des peuples venus de divers coins se sont enrichis mutuellement dans le cadre du rendez-vous du donner et du recevoir. L'avenir est au métissage. C'est vers la banalisation de la couleur de nos peaux que le monde voit son avenir. "L'avenir est au métissage" comme le souligne Virgilio Elizondo, américain d'origine mexicaine, avec lequel je partage ce rêve fascinant: “Les armes modernes de guerre, couplées avec les divisions nationales, culturelles, idéologiques et religieuses, pourraient aisément détruire l'humanité, mais une nouvelle commune union universelle basée sur le respect des autres, sur le partage de l'existence, un échange libre de tout ce que nous sommes, permettra à l'humanité non seulement de survivre, mais de vivre dans cette paix que nous désirons tous. Le défi n'est certes pas aisé, mais il est tout à fait fascinant. Les risques sont grands, mais les enjeux le sont aussi. Vu la situation actuelle de notre planète, les options semblent bien être l'anéantissement ou la survie. Aucun mur, aucune loi d'immigration ne peuvent enfermer ou exclure un peuple quel qu'il soit” . Le rêve, c'est aussi que “les peuples qui ne se sont jamais rencontrés auparavant se rencontrent aujourd'hui, s'entremêlent et deviennent un peuple nouveau et uni. Les différences ne sont pas détruites tandis qu'ensemble nous introduisons le commencement d'une nouvelle race de l'humanité". Martin EKWA bis Isal, sj.
À la veille de l'accession du Congo à l'indépendance, et plus exactement dans les années '58-'59, plusieurs régions du pays ont été secouées par de violents conflits interethniques. En ce temps là on les appelait "luttes tribales". Des affrontements souvent suscités et ravivés par des politiciens à la conquête du pouvoir. Plus près de nous, le drame Kasaïen au Katanga et les conflits au Congo-Brazzaville, pour ne citer que ces deux cas, montrent combien le tribalisme est un fléau à combattre par tous les moyens possibles. Très souvent j'entends des Africains condamner allègrement le racisme en Europe, en Amérique et en Asie, alors qu'ils adoptent des comportements tribalistes, contraires à une véritable démocratisation. Chaque jour, nous sommes confrontés à des phénomènes d'exclusion et d'agressivité, source de conflits inextricables.
Il y a certes, de plus en plus, des personnes sensibles aux injustices provoquées par le tribalisme dans le secteur de l'emploi ou quant il est question d'inscrire un enfant à l'école. On rencontre des gens qui sont fiers de se dire "détribalisés". Ce sont, en général, des personnes dont les parents et les grands parents sont nés à Kinshasa et y ont vécu toute leur vie, et qui n'ont plus de liens avec le milieu d'origine de leurs arrières-grands parents. Ces personnes ignorent pratiquement les coutumes et la langue de leur lieu d'origine. Il s'agit également des personnes issues des unions interraciales ou interethniques, et qui sont totalement indépendantes des familles d'origine de leurs géniteurs. Cependant l'impact de ces "détribalisés" sur la lutte contre le "tribalisme", est presque nul.
Parfois ils cultivent des préjugés contre les immigrés venus de l'intérieur du pays et qu'ils appellent avec un certain mépris "Bauta" (c.à.d., nouveau venus). Le véritable "détribalisé" des générations à venir sera celui qui tout en respectant les différences qui existent, considérera chaque homme comme frère, et chaque femme comme sœur. Il sortira de la division primitive entre les "bons" et les "méchants", les "arriérés" et les "avancés", les "broussards" et les "urbains" etc. puisque il croit que d'un coté à l'autre de la planète, nous constituons un même peuple.
Louis Kalonji
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