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Ce matin-là, comme à son habitude de précision, le gyrobus électrique de T.C.L. (Transports en Commun de Léopoldville - notre conte de fée date de 1961) s’immobilise à 6H45 devant lui, antennes dressées pour recharger ses batteries à la borne surélevée. Quand lui veut prendre la première marche d’entrée, un petit pied de dame - qu’il n’avait pas vue venir, tellement il était modestie des yeux dans la rue et les transports en commun.

Ce matin - là c’était comme différent: quelque chose lui disait que c’est son destin qui a mis le pied sur la marche de l’autobus de "leur" vie! Bizarre! Il n’y avait jamais pensé, à se marier. Qu’est-ce qui lui arrivait là? Et il se mit à transpirer abondamment; son émoi s’accrut et son cœur battit la chamade, lorsqu’il la vit pénétrer dans le même bâtiment où il travaillait. Avec son sourire le plus enjôleur, il s’informe: "Que venez-vous faire ici?" - "J’y travaille!" Et c’était parti! Le conte de fée se poursuit jusqu’à ce jour: ils convolèrent en justes noces mais n’eurent pas beaucoup d’enfants. Hélas...

 

Oui! Hélas! Car dès l’annonce de leur projet de mariage à leur famille respective, ce fut un tollé général, un lever de boucliers: "les Traditions étaient en danger" clamait-on, surtout dans les familles paternelle et maternelle de Monsieur. Pensez donc: un Mukongo d’Inkisi épouser une de ces Bangala "mangeurs d’hommes?" Insupportable, rien que l’idée de cette combinaison "hors nature": "elle risque de fuir avec les enfants, et d’ailleurs, les Ancêtres ne vous accorderont jamais d’enfants".

Et ce furent ainsi plaintes, menaces et malédictions de la même eau. Deux filles naquirent péniblement de cette union et "le dos du papa" sécha...

Une grande tante maternelle du père, traditionaliste indécrottable jouissant selon la coutume du droit à la "parole-puissance", rejeta les enfants : "Vous n’êtes pas de ma famille, vous êtes des Bangala, puisque chez nous les enfants appartiennent à la famille de la femme". Et ce fut la galère pour cette petite famille de quatre personnes, engendrée par un amour brûlant qui a foudroyé les parents pétris de chair et de sang comme le sont tous les hommes et toutes les femmes de ce monde.

Le couple tint bon dans la prière et un amour de tendresse toujours plus fort, déjouant les uns après les autres tous les "pièges-missiles" envoyés pour le disloquer et donner raison aux malédicteurs.

Si "Dieu est Amour" (1 Jn 4,8.16) et donc que "l’amour vient de Dieu" (1 Jn 4,7) comme présence fondatrice de l’Esprit de Feu marquant de sa signature éternelle les cœurs des humains, "qui nous séparera de l’amour du Christ?" (Rm 8,35)

 

Reste le problème des filles qui ne se situent pas du tout dans cet antagonisme tribalo-culturel et qui ont vu leurs études s’abîmer "toutes seules sans raison" et des fiancés nombreux se détacher d’elles sans explications, faisant d’elles la risée des voisins et de la famille paternelle sur laquelle règne incontestée la grande tante réputée "sorcière" dans le clan. Des filles à l’avenir nébuleux donc, puisqu’elles ne le confient pas au Seigneur, ne commercent pas avec Son Esprit mais demeurent très en phase avec Mamon ... Elles sont tuées dans leur élan, bloquées en pleine jeunesse et mortes dans leurs cœurs: elles ont décidé toutes deux désespérément de ne pas mettre des enfants au monde. Or sans descendance, cette famille génocidée par le tribalisme stupide va s’éteindre...

Les petits Kinois que nous avons été, n’avaient de tribu que KINSHASA et son "lingala", langue typique et colorée que nous pouvions à notre aise tordre et maltraiter tout notre soûl pour lui faire dire ce que nous voulions. La langue fait la culture, et dans la nôtre nous ignorions superbement les tribus de nos compagnons de jeux, de l’école primaire à l’université. L’idée ne venait même pas à notre cœur de nous en informer: inconcevable!

 

Le génocide n’est pas que de tuer avec des balles ou une arme blanche. Un génocidaire se cache dans les méandres de notre cœur et de notre pensée quand nous écartons de nos champs d’intérêts tous ceux qui ne sont pas de notre sang, de notre tribu, de notre race, de "chez nous". Que devient Jésus-Christ dans tout cela? Ceux qui aujourd’hui encore - nombreux parmi des pseudo chrétiens - pour des raisons sordides, pratiquent aveuglément le tribalisme (et son corollaire: le népotisme) comme référence de sécurisation de leur vie, des fonctions sociales et politiques (et même ecclésiastiques hélas!) et des affaires, sont des ennemis mortels et du Pays qu’ils desservent et de leur foi déjà obscurcie, rendue par eux "inutili-sable", "sans effet".

Encore que la foi ne fonctionne pas dans le registre du "rentable" et de "l’efficace", l’on s’aperçoit tout de même que le tribalisme et la foi en Christ, l’Homme Universel, sont en prise directe pour s’affronter dans notre cœur de croyants africains conditionnés par tellement de faits coutumiers.

Dans notre Eglise-Famille, -Dieu-Amour soit loué!-, tant de couples de jeunes Kinois se sont formés depuis lors et en pleine connaissance des enjeux: ils font fi de ces barrières coutumières stupides dont le seul mérite est de nous fournir la preuve que l’Amour triomphe toujours dans le combat de tous les jours pour l’unité et la communion.

Plus d’un couple de composition tribale "mixte" (florissantes combinaisons que les traditionnalistes disent "contre nature", comme si les tribus changeaient la nature humaine que le Père de Bonté a façonnée) consacrent ce triomphe, augurant un avenir où le monde, débarrassé de cet autre péché qu’est la discrimination raciale ne sera qu’une seule grande communauté d’amour où il fait bon vivre, comme déjà le démontre la symbiose naturelle des 250 tribus de la République Démocratique du Congo.

L’amour  est notre tribu.  Le tribalisme qui est contraire à tous égards, à la volonté de Dieu (Ps 48,11; Is 2,2-3)  est génocidaire de l’Amour, et pour cela il ne triomphera jamais.

"Tu es digne de prendre ce livre et d’en ouvrir les sceaux, car tu as été égorgé et tu as acquis par Dieu, par ton sang, des hommes de toute tribu et langue, de tout peuple et nation. Tu as fait d’eux pour notre Dieu un royaume, des prêtres; ils régneront sur la terre" (Apoc 5,9-10).

L’amour est notre tribu