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Interview à Marie Jeanne LISANGA, née en 1926. Première speakerine à Radio Congo Belge

 

Comment êtes-vous  devenue la première femme congolaise travaillant à la radio?

Après les études à l’école officielle appelée des "Filles indigènes", j’ai commencé à travailler dans une société. C’était en 1947. Il y avait le théâtre de la ville et on est venu un jour me chercher pour y jouer une pièce. Nous l'avons représentée au collège Albert, actuellement collège Boboto.

Quand M. Van Herreweghi, celui qui a commencé la radio africaine congolaise, m'a vue jouer les 4 actes sans difficultés, alors il a demandé mon adresse. Un beau matin je le vois arriver chez moi. "Je suis venu te chercher pour travailler avec nous à la radio", me dit-il. Je me suis, naturellement, posé la question: "Je travaille et je fais du théâtre. Est-ce que je peux maintenant travailler aussi à la radio?" Papa m’a dit "Vas-y". Je suis donc partie à la radio, où l'on m’a interviewée et examinée. J'ai réussi. Ils cherchaient une fille capable de bien parler et qui n’eût pas peur des hommes.

 

On vous avait confié quelles émissions?

C’étaient les émissions africaines de Radio Congo Belge. J’étais un peu gênée d’aller chaque fois en ville, car les travailleurs m’injuriaient ou se moquaient de moi. En ce temps-là, il n’y avait pas encore des femmes travaillant dehors. Ils me critiquaient parce que je partais chaque fois à la cité européenne. Ils me disaient: "Toi, femme noire, qu'est-ce tu vas faire là-bas? Tu vas vagabonder, chercher les Blancs!" Ils ignoraient ce que je faisais.

Dès que mon nom apparut dans des journaux, on a cessé de m'embêter.

 

Le contenu de vos programmes?

On faisait les émissions féminines, en quatre langues. Le lundi c’était le lingala, le mardi le kiswahili, le mercredi le tshiluba, et le jeudi le kikongo. Il s’agissait dans ces émissions de donner de conseils aux jeunes filles. Je leur disais, par exemple: "Ne pesez pas toujours sur vos parents ou sur les garçons, pour avoir quelque chose. Donnez-vous la peine de travailler, de chercher du boulot". On encourageait aussi les filles à aller à l'école.

 

Est-ce qu'il y a eu des difficultés?

Non, je n’avais aucun complexe d’infériorité, même si j’étais l’unique femme noire travaillant parmi des hommes blancs. Je n’avais pas de difficultés avec les collègues de travail. C'était de la rue que venaient des propos se prêtant à des malentendus. J'avais des amis à Brazzaville qui disaient "Voilà, c’est une femme qui n'a pas trouvé un garçon qui la marie. C'est pour cela qu'elle va travailler là-bas, à la radio. Elle cherche l'argent!". Certains blâmaient mon papa: "Pourquoi as-tu laissé ta fille aller travailler à la radio? Elle veut dépasser les hommes!". Ils disaient à ma maman "Tu as permis à ta fille d'aller travailler avec les Blancs, avec des hommes. Si elle ne se marie pas, un jour ou l'autre elle ramassera une grossesse d’un blanc! ". Mon papa répondait "J’ai eu 7 enfants, tous sont morts et je suis resté seulement avec cette fille… Je ne l’abandonnerai jamais. Je serai toujours près d’elle".

Et il m'encourageait. Chez nous c’est le papa qui est le maître de la famille.

 

C'était un travail gratifiant?

Oui, je recevais des éloges et des encouragements. J’étais speakerine, on me donnait des textes à lire en ciluba, en kikongo, etc. Je me débrouillais pour connaître les différentes langues. Voilà pourquoi je connais pas mal de langues. Parfois je donnais le journal parlé. Après trente ans comme speakerine à la radio j'ai pris ma retraite. Mon fils, qui a fait ses études en communication, jusqu’à présent travaille à la radio congolaise.

 

Quels conseils donneriez-vous à une jeune journaliste?

À l’époque j’étais la seule femme à la radio, tandis qu'aujourd’hui elles sont nombreuses. Je crois que j'ai ouvert la route, afin qu’elles puissent être là aujourd’hui. J’ai initié beaucoup d'aspirantes-speakerine: certaines venaient de Lubumbashi, Mbandaka, Kisangani, Brazzaville….

Aux jeunes qui aimeraient travailler dans ce secteur, je dirais: "Travaillez. Si vous ne comprenez pas une chose, demandez toujours, on vous expliquera. Mais surtout n’ayez pas peur". Je me souviens que parfois on partait en mission, moi toute seule avec quatre ou cinq hommes. On me demandait:

 "N’as-tu pas peur?". Moi je leur répliquais "Pourquoi dois-je avoir peur? Ils sont des êtres humains comme moi. Moi, je fais mon travail".

Des jeunes journalistes viennent souvent chez moi, même des hommes, je leur dis: "Vous travaillez chez l’État. Même si on ne vous paie pas bien, cherchez à bien faire, à aller jusqu’au bout". J’ai commencé avec un salaire maigre, j’ai dû me battre pour travailler sous contrat". À une jeune journaliste je dirais, en particulier "Ne cours pas après les garçons. Donne-toi entièrement au travail. Comme ça on te respectera".

 

Propos recueillis par Sr. Betty Imperial

Papa m’a dit : « Vas-y »