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Leçons Faut-il de ces évocations rapides tirer des conclusions pessimistes? Non, ce siècle en a fait la preuve: aucune force au monde n'est invincible. Dieu merci, l'actualité n'est pas qu'embrouillaminis ou malheurs en tout genre. "On peut se désoler de l'image barbare que les médias véhiculent de nos pays. Les télés s'attardent sur le sang qui coule, sans montrer, tout autour, le courage de ceux et celles qui s'efforcent de continuer à vivre", remarque Malika Mokeddem, romancière algérienne. Malgré les guerres et les injustices, ici et là ont surgi les signes d'un réel souci de la vie humaine. Si bien que notre temps est traversé de mille messages contradictoires, petit à petit se consolide la conviction que la guerre n'est jamais le fruit d'une politique éclairée, mais l'échec de la politique. La guerre ne modifie pas les causes profondes qui l'ont déclenchée. La guerre ne résout aucun problème, multiplie les barrières, sème haine, méfiance, peur. La paix obtenue par les armes prépare de nouvelles violences. Toute idéologie ou tout pouvoir qui se donne pour ambition de transformer le monde par la révolution et par la force, peut nourrir et couvrir toutes sortes de dérives. Est en train de s'affermir la conscience que le respect des droits humains est au-dessus de la souveraineté des États. Le progrès et la paix exigent qu'on revienne au “devoir d’ingérence”, souvent évoqué mais toujours non codifié et que l'on sanctionne les crimes contre l'humanité partout dans le monde. Cela implique une véritable transformation des mœurs dans tous les pays. Il faut "une prise de conscience de notre interdépendance… La solidarité, c'est le fait que les hommes et les femmes ressentent comme les concernant personnellement, les injustices et les violations des droits de l'homme commises dans les pays lointains" (Jean-Paul II, Sollicitudo rei socialis, '87) Quoiqu'on puisse penser des doctrines qui inspirent les différentes civilisations de la terre, les principes du respect des droits de la personne humaine et même de l'environnement, devraient devenir règle suprême. "Si tu veux la paix, respecte la conscience de chaque individu" (Jean-Paul II, Journée Mondiale de la Paix 1991). Une culture de paix voit le jour. On devrait la retrouver dans les livres d'école, dans les récits historiques de chaque pays, dans l'élaboration des mémoires collectives. La gloire "nationale" ne devrait plus s'identifier avec le nombre de conflits victorieux collectionnés aux dépens de pays plus pauvres ou plus faibles.
"La mort de Dieu" Notre siècle a été le siècle de l'athéisme programmé et imposé. Le 25 août 1900 décédait Frédéric Nietzsche, allemand, auteur de la sinistre prophétie “Dieu est mort!”. En 1917, la révolution bolchevik établit, pour la première fois dans l'histoire, un régime totalement athée. En Afrique aussi il y a eu des gens qui tentaient de bâtir des sociétés qui passaient sous silence la dimension religieuse de l'homme (Angola, Bénin, Congo-Brazzaville, Éthiopie, Mozambique…). "L'homme croit ne plus avoir besoin de Dieu", écrivait le cardinal J. Malula en 1976. Les chrétiens et tous ceux qui se réclament d’une religion monothéistique, ont relevé le défi. Dieu n’est pas mort, les religions non plus. "Il y a 25 ans - a constaté récemment un professeur de la Sorbonne - lorsque je voulais intéresser mes étudiants, je leur parlais politique. Lorsque je voulais les faire rire, je leur parlais religion. Aujourd’hui, si je veux les intéresser, je leur parle religion, si je veux les faire rire, je leur parle politique".
La montée intégriste On est cependant en condition d'établir mieux qu'autrefois qu'une fausse idée de Dieu peut aussi produire des dégâts énormes. La montée des intégrismes religieux et des groupes sectaires est un danger à craindre. La violence exploitée "au nom de Dieu", si chère, par exemple, à l'Ayatollah Khomeyni, n'a rien à voir avec Dieu: "En tuant l'infidèle – proclamait-il sur les ondes de Radio Téhéran - on lui empêche de continuer sur le chemin du mal. Sa mort sera une chose bonne soit pour lui soit pour l'humanité. Le tuer, c'est une opération chirurgicale commandée par Dieu. Une religion sans guerre serait une religion incomplète. Si on avait donné à Jésus le temps de vivre, il aurait agi comme Moïse, il aurait mis la main à l'épée. Tuer l'infidèle c'est une des plus grandes missions de l'être humain"(13.10.1983). Dix ans plus tard, au cours d'une rencontre interreligieuse qui s'est tenue à Milan, les chefs présents ont signé un appel qui conserve toute sa force: "Quand la religion en arrive à inciter des gens à perpétrer des actes de violence, les résultats peuvent être vraiment désastreux car, pour des raisons religieuses, certaines gens n'hésiteront pas à donner leur vie… La violence exercée au nom de la religion doit être particulièrement désapprouvée et condamnée". On comprend mieux qu'autrefois que si une religion devient un emblème guerrier, c'est bel et bien parce qu'elle est instrumentalisée et sert d'autres intérêts, d'ordre social, politique ou économique. Parmi les gestes prophétiques de notre siècle: l'invitation faite par le pape Jean-Paul II à Assise le 27 octobre 1986 aux grands leaders religieux de la planète pour prier ensemble pour la paix, chacun selon sa tradition. Aux religions en tentation de pouvoir, il a proposé de mettre au service de l'homme contemporain un nouvel art de vivre: celui de la concorde dans le respect des différences, celui de la tolérance dans la variété des convictions, celui de la paix dans la diversité des cultures. Une intuition qui a fait école. Le dialogue des religions est perçu comme une composante nécessaire de la paix. "Aucune guerre n'est sainte; seule la paix est sainte. La paix est le nom de Dieu" (12è rencontre Hommes et Religions, Bucarest 30 août- 2 septembre 1998).
À la croisée des chemins Notre époque est traversée par des courants de pensée affirmant qu'il n'y a plus aucune certitude. Le "provisoire" et le "fais ce que tu veux" deviennent des modèles universels de comportement. L'ingénierie génétique galope; la bioéthique s'interroge sur la licité de la manipulation de l'embryon humain, de la création d'animaux et de plantes transgéniques, de la mort douce et sans souffrance (euthanasie). "Le savoir et le pouvoir se concentrent dans une minorité qui met le reste du monde hors circuit. (TMA, 51) On a dit que l'homme de notre temps ne dispose plus, pour se regarder, que d'un miroir brisé! "A la fin du deuxième millénaire, l'humanité se trouve comme à une sorte de croisée des chemins. Nous avons besoin de méditer profondément sur les signes d'une nouvelle crise spirituelle, dont les dangers sont évidents au plan non seulement personnel, mais qui investissent la civilisation elle-même… Si la vérité morale ne discipline pas et ne dirige pas les énergies explosives de la technologie, une nouvelle ère de barbarie, au lieu d'un printemps d'espérance, pourrait suivre ce siècle de larmes". Jean-Paul II aux évêques des États-Unis, octobre '98. "C’est le seul siècle en Occident où si un jeune homme, un soir de doute, demande à son père: “Quel est le sens de la vie?”, son père n’a rien à lui répondre. Nous sommes vraiment dans un siècle qui finit dans le désarroi" (Prof. Eric-Emmanuel Schmitt. L’actualité religieuse).
Quoi faire? L'humanité entre dans le troisième millénaire de l'ère chrétienne. Les chrétiens sont invités à s'y préparer à la lumière de la foi. Soixante-dix générations nous séparent de la période des apôtres: ce sont les vingt siècles de l'histoire de l'Église. Nous soulignons souvent que c'est une Église de pécheurs, des gens que nous connaissons trop bien et qui ne font honneur ni au Christ ni à son évangile. Une longue liste de pauvres gens. Mais pourquoi ne pas rappeler avec force que c'est une Église qui, depuis 2000 ans, vit de la communion eucharistique et du partage fraternel? Une Église qui n'a jamais cessé d'honorer ses fils meilleurs, ceux qui ont cherché à suivre le Christ et à faire comme lui? On en trouve dans tous les pays, dans toutes les classes sociales, de toutes les races, de tous les âges, de tous les états. La fidélité à l'évangile et la résistance aux totalitarismes ont suscité un nombre impressionnant de martyrs. Ils ont survolé notre siècle de la lumière de leur exemple. Comment oublier les derniers mots de la conversation (20 juillet 1941) entre le colonel du camp d'extermination d'Oswiecim, Fritsch, et P. Maximilien Kolbe: "Qu'est-ce que tu veux, cochon polonais?". "Je veux mourir à la place d'un de ces condamnés"? Les chrétiens sont appelés à se préparer au grand Jubilé du commencement du troisième millénaire en ranimant leur espérance. Et à mettre en valeur les signes d'espérance présents en cette fin du siècle, malgré les ombres qui les dissimulent souvent à nos yeux. (Tertio Millennio Adveniente, n. 46). Les dernières décennies ont enregistré des progrès remarquables dans l'œcuménisme. Dialogue est devenu un maître mot du dernier tiers du 20è siècle, "le nom moderne de la mission" (Ev. Nuntiandi). On souhaite qu'il se réalise "avec tous les frères baptisés des autres confessions religieuses" (L'Eglise en Afrique, 65), "avec nos frères d'autres religions" (RM 55), avec tous les hommes: "Chaque homme et chaque groupe humain souhaitent et exigent de se voir pris en considération et traités en responsables, que ce soit lorsqu'ils éprouvent le besoin de recevoir, mais encore plus lorsqu'ils ont conscience d'avoir quelque chose à communiquer aux autres" (Secrétariat pour les Non-Chrétiens, 1984). La Déclaration anglicano-catholique sur le don de l'autorité (mai 1999) et la Déclaration luthéro-catholique sur la doctrine de la justification (sera signée le 31 octobre prochain) sont le résultat de longues années de dialogue et d'étude. On espère que ces accords pourront faciliter le dialogue catholique avec beaucoup d'autres communautés de la Réforme et avec les Églises orthodoxes et montrer au grand jour que ce qui nous unit est bien plus grand que ce qui nous divise. Les chrétiens ont intérêt à faire route ensemble. Loin d'affaiblir, un dialogue ouvert et serein pourra conforter le projet d'évangélisation qui concerne tous.
Sans frontières Au cours de ce siècle les chrétiens ont redécouvert l'importance de certains mots: diakonie (= service), koinonie (= communion); lecture des signes des temps; kairos (mot grec qui signifie moment opportun du repentir, de la conversion, des changements, chargé d'espérance); kérygme (= proclamation); valeurs du Royaume. Le clergé indigène est devenu tout simplement clergé local et les Jeunes Églises sont devenues aussi Églises locales, Églises particulières. De l'adaptation, on est passé à l'inculturation. Un mot, ce dernier, qui a envahi la littérature missionnaire et qui renvoie à l'exemple du Fils de Dieu entré dans notre chair humaine, comme modèle de toute entreprise évangélisatrice. Il fut employé officiellement pour la première fois par Paul VI en 1977. Les pauvres nous évangélisent, l'option préférentielle pour les pauvres: voilà des formules adoptées à Medellin par les évêques d'Amérique Latine, en 1968. Elles soulignent que le "combat pour la justice est une dimension constitutive de la prédication de l'Évangile (Synode des évêques 1971). Mission sans frontières, Nouvelle Évangélisation: des expressions qui rappellent que la mission s'accomplit partout, au sein de peuples christianisés, déchristianisés ou jamais christianisés. C'est la raison d'être de l'Eglise: porter l'Évangile à ceux qui ne le connaissent pas et qui, malheureusement, constituent une grande partie de l'humanité. L'expression Missio ad gentes (la mission s'adresse à ceux et à celles qui sont les plus éloignés du Christ), s'est enrichie de nouvelles approches: il n'y a pas que des territoires qui sont totalement étrangers au Christ. Il y a également des "zones d'humanité", des pans entiers de sociétés, des secteurs d'activité humaine – des aréopages – qui se constituent et développent dans l'ignorance ou l'exclusion de l'évangile: le monde du travail, de l'économie, de la communication, des migrations, des jeunes, des villes modernes, de la recherche scientifique, de la culture. La théologie voit ses frontières déplacées. La théologie européenne et nord-atlantique doivent faire face à la sécularisation. La théologie latino-américaine a introduit la perspective de la libération. La théologie africaine est engagée dans la récupération de valeurs oubliées ou mal considérées par la théologie précédente. La théologie asiatique est plus sensible au dialogue. Et puis: la théologie féministe, noire, écologiste. Le siècle prochain verra davantage l'émigration de l'Église vers l'hémisphère sud. Le centre de gravité de l'Eglise se déplace. La Tierce Eglise est une réalité. En 1900 les chrétiens africains (de toutes les confessions) étaient 9.9 millions. En 1975 ils étaient 143 millions. En l'an 2.000, 390 millions. Jusqu'au Concile les centres du savoir théologique étaient Rome, Paris, Louvain, Tubinga. Avec le procès de décolonisation politique et culturelle, le scénario s'élargit, aujourd'hui on fait de la théologie créative à Lima, S. Paulo, Kinshasa, Nairobi, New Delhi, Manille... Au crépuscule d'un siècle qui fut du progrès et de la violence à la fois, à l'aube du troisième millénaire, aux chrétiens de continuer à proclamer, sans complexe d'infériorité ni angoisse, que l'évangile est toujours moderne. A' la veille d'un nouveau siècle la chose plus légitime est la confiance. “Nous sommes un peuple et un continent doté d’un riche héritage, le berceau de l’humanité, appelé à jouer un rôle essentiel durant le prochain millénaire”!
(Njongon Kulu Ndungame, arch. du Cap, SA, successeur de Desmond Tutu) |
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Un siècle s’en va, un autre vient (2) |