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En attendant l’aurore

 

Témoignage d’une communauté de religieuses dans la tourmente de la guerre dans l’est de la Rdc. Tout y est: la violence, la mort, la peur. «Mais là où tout devrait susciter l’horreur, nous rencontrons l’espérance».

 

Au mois d'octobre 1998, les alliés du gouvernement se mettaient en place à Kabinda, passage obligé de la route de l'est pour atteindre la ville diamantifère de Mbuji-Mayi, objet de toutes convoitises. Notre localité se transforma bientôt en une caserne surpeuplée de plusieurs milliers d'hommes armés. Grâce au Commissaire de District, homme courageux et soucieux de protéger la population, le pillage du centre-ville fut évité. Les semaines se succédait sans que la situation se clarifie. L'avancée des rebelles semblait inexorable. Qui faisait quoi dans cette drôle de guerre? Les versions les plus contradictoires nous parvenaient: qui croire? Nous apprenions les pillages dans d'autres diocèses: évêchés, séminaires, dispensaires, couvents, villages. Rien de très rassurant. Les villageois fuyaient en brousse et, au retour, ne retrouvaient rien! Les réserves de maïs et de manioc, les chèvres et les poules: tout devenait un acquis de droit pour les bottes de passage. La facture revenait aux pauvres, comme d'habitude.

 

En février, grand coup de gong: Lubao est tombé! L'étau se resserre. Les villages entre Lubao et Kabinda tombent les uns après les autres. Les appareils de communication sont confisqués. Aucune nouvelle ne nous parvient. Devant l'éventualité de la prise de Kabinda, Mère Martine demande aux sœurs de faire leur choix: ou retourner en famille pendant les troubles, ou rester au monastère. Chacune doit prendre sa décision devant Dieu et donner sa réponse par un écrit signé à Mère Abbesse. Toutes décident de rester. La relecture du livre sur les moines de Tibhirine nous aide à faire le point et à situer notre vocation en ce temps de violence. Le plus urgent, nous semble-t-il est de rester le plus profondément ancrées dans la prière pour discerner le chemin que Dieu nous a préparé pour notre communauté aujourd'hui: partir? rester? C'est à Dieu d'orienter nos décisions selon son plan. Nous croyons d'une foi tranquille qu'Il nous manifestera sa volonté en temps voulu. Ne pouvant plus sortir la nuit pour nous rendre à la chapelle célébrer les matines, nous instaurons le rosaire permanent de nuit. De demi-heure en demi-heure, chaque sœur prie à cette intention: à 34 sœurs, le tour du cadran est facilement atteint! "Comme le veilleur attend l'aurore, ainsi mon âme attend le Seigneur" (Ps 129). La grâce de paix et de sérénité que Dieu nous donne de vivre d'une façon quasi permanente nous indique de continuer notre mission de prière et de travail sans chercher ailleurs notre salut… Les mauvaises nouvelles s'amoncellent. Les bombardements et les canonnades se rapprochent. Nous apprenons un autre "discer-nement", celui des tirs d'armes lourdes et des bombardements.

Le 7 juillet s'engagea la grande offensive rebelle pour s'emparer de Kabinda par l'est, c'est-à-dire… par notre côté! Dès 9 heures commença un tintamarre du diable: yanas, canons, roquettes, mitrailleuses se mirent à cracher touts azimuts. Un obus éclata à quelques mètres de la cuisine: une sœur en sortait pour prendre du bois; elle vit arriver l'engin et, morte de peur, tassa son mètre cinquante au milieu des bûches en murmurant: "Pars en paix, mon âme!"

L'âme, heureusement, refusa de partir et, devant ce manque de combativité, les éclats d'obus allèrent faire leurs dents sur le mur d'en face. Les pauvres clarisses, placées à l'épicentre de la bataille n'avaient plus qu'à combattre avec leurs propres armes: c'est ainsi que la prière du Rosaire, passant des mystères douloureux aux mystères glorieux, renvoyait la balle à l'ange de la mort. Ce fut le tour de cinq gros hélicoptères d'entrer dans la danse, rasant les toits dans un bruit assourdissant. À croire qu'on nous prenait pour un repère de rebelles!… A 10 heures, la partie était terminée: nous avions gagné la manche et ramassé cinq carcasses d'obus éclatés. Il nous restait à célébrer la vie pour une détente "explosive"… mais de rire cette fois! Le lendemain, le même scénario recommença à l'ouest de Kabinda, du côté de l'hôpital.

 

Les santés ont bien résisté jusqu'au début de la saison des pluies. Depuis trois semaines, nos ennemis les moustiques font plus de victimes que les roquettes: nous avons vécu une hécatombe due au paludisme rebelle. Les unes après les autres, nous passions de la verticale à l'horizontale sans crier gare. Sœur Marie du S. C. y ajouta même la typhoïde.

Priez pour notre pays dont on ne voit encore la sortie du tunnel… Priez pour l'Afrique qui pleure ses enfants innocents offerts en sacrifice aux dieux du pouvoir et de l'argent.

Bien que la situation soit calme, Kabinda reste encerclé, vivant sous la menace permanente d'une attaque imprévisible. Que de souffrances sont imposées à la population par ce siège inutile!

À l'orée de ce troisième millénaire, notre foi en la victoire de l'Amour sur l'horreur du mal reste intacte et fait chanter notre Espérance.

 

Sœurs Clarisses Kabinda