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Pendant les deux siècles après la sortie d'Égypte, Israël n'était pas une monarchie, mais une fédération de tribus. C'était une société égalitaire; tout le monde était égal, au moins en théorie: un égalitarisme vécu comme un idéal religieux. En effet, les tribus adoraient Yahvé, le Dieu qui a créé tous les êtres humains, avec la même dignité, à son image et ressemblance.
Quelque chose d'exceptionnel À cette époque cela constituait une vraie révélation. En Égypte, on croyait que seul le Pharaon avait été créé à l'image de Dieu et il est certain que dans toutes les sociétés de cette époque, les esclaves n'étaient pas considérés égaux aux rois. Dans Israël primitif il n'y avait pas de maîtres et d'esclaves, de rois ou de familles royales. Les 12 tribus n'étaient pas dirigées par des chefs. La seule personne qui avait de l'autorité c'était le chef de la famille élargie. Les patriarches se retrouvaient pour décider en matière d'intérêt commun. Lorsqu'une ou plusieurs tribus étaient attaquées, on mettait ensemble une armée destinée à la défense commune. À la tête on plaçait un "juge": Gédéon, Samson... et même une femme, Déborah. Cet idéal d'égalité dans Israël des commencements peut nous étonner; mais nous ne devons pas oublier que cette nation a été fondée dans le désert, par des esclaves rescapés d'Égypte. Ils n'avaient pas l'intention de bâtir une nation avec le même système oppressif dont Yahvé les avait libérés. Retournés en Canaan, ils avaient distribué la terre en donnant plus ou moins le même lot à chaque famille ou clan: une expérience d'égalitarisme et de liberté fondée sur la foi en un Dieu de justice et d'égalité; une chose extraordinaire qui, hélas, ne dura pas longtemps. Petit à petit le démon de l'inégalité fit son apparition. Mauvaises récoltes, maladies etc. poussaient une famille à emprunter de l'argent ou de la nourriture à d'autres. Pour payer la dette on arrivait à vendre la terre ou à travailler auprès du créditeur "comme des esclaves". Cependant ce qui distinguait la nation d'Israël était la conviction que cette situation d'inégalité ne correspondait pas à la volonté de Dieu, mais était le résultat de la faiblesse humaine. Ils croyaient que Dieu leur demandait de rétablir la balance. D'où l'introduction de l'année jubilaire ou Année de la Rémission.
Égalité rétablie Il y avait déjà l'idée de faire quelque chose de spécial tous les sept ans, en laissant par exemple, la terre se reposer (Ex 23,10-11) et en remettant les dettes (Dt 15,1-4). Le Jubilé serait le Sabbat des Sabbats: tous les 50 ans l'égalité allait être rétablie et ce qui n'était pas juste, corrigé: l'annulation de toutes les dettes; la terre perdue par une famille au long des cinquante ans, rendue; la libération des esclaves (Lv 25). En d'autres termes, si à cause de la fragilité humaine l'égalité sociale et économique n'avait pas été possible, tous les 50 ans devait avoir lieu une célébration jubilaire au cours de laquelle l'égalité allait être rétablie. Est-ce que les Israélites ont réussi à réaliser l'esprit du Jubilé? Ont-ils été capables de célébrer vraiment un Jubilé dans lequel la terre était rendue, toutes les dettes annulées et tous les esclaves libérés? La Bible ne nous le dit pas. Quoique à cause des guerres, de la négligence ou d'autres raisons, ils n'aient pas réalisé le Jubilé, ils étaient néanmoins convaincus que Dieu voulait cela et ils l'ont gardé dans la Bible hébraïque comme Parole de Dieu. Le fait que comme peuple ils n'aient pas vécu selon l'idéal, n'invalide pas cette révélation de la volonté de Dieu. D'ailleurs le fait que les chrétiens négligent les béatitudes, n'enlève rien au défi que l'évangile nous lance avec le Sermon sur la Montagne. Dans son célèbre discours à la synagogue de Nazareth Jésus fera référence à la tradition jubilaire et proclamera "une année de grâce, pour donner aux pauvres une bonne nouvelle" (Lc 4,18-19). Qu'est-ce que le Jubilé signifie pour nous aujourd'hui? Il est clair qu'on ne nous demande pas de pratiquer à la lettre les lois du Jubilé selon le Lévitique 25. Jésus même n'a pas fait cela. Nous vivons dans des situations avec des systèmes économiques beaucoup plus compliqués. Ce que Jésus a fait et ce que nous sommes appelés à faire c'est de revivre l'esprit du Jubilé. On pourrait résumer cela par la formule: corriger le mal qu'on a fait.
Une grande opportunité C'est d'ailleurs l'idée biblique de justice. Il y a un rapport très étroit entre Jubilé et justice. Avec cette différence: alors que la justice est quelque chose qu'on doit chercher à réaliser toujours, un Jubilé est un temps exceptionnel où on accepte de travailler ensemble pour redresser ce qui a été mal fait. Voilà "l'esprit" que nous souhaitons pour le Jubilé 2000. La fin d'un millénaire et le commencement d'un autre est une opportunité que Dieu nous donne pour corriger certains maux de notre monde. Beaucoup plus que dans l'ancien Israël, les inégalités flagrantes de nos sociétés crient vengeance au ciel. L'action qui faisait du Jubilé biblique une occasion de réjouissance, est nécessaire aujourd'hui plus que jamais: l'émancipation des esclaves, la redistribution de la terre et l'annulation des dettes. Croire que l'émancipation des esclaves n'est pas une chose actuelle serait une erreur grave. Combien de gens ne vivent pas dans un état réel d'esclavage! Les enfants travailleurs, les esclaves du sexe, les ouvriers exploités et les chômeurs permanents! Ets-ce que nous pouvons croire qu'on n'a pas besoin d'une radicale redistribution de la terre - et d'autres ressources - ainsi que les Israélites d'autrefois? L'annulation des dettes peut être une part de notre célébration du Jubilé. Nous savons que ces dettes ne permettent pas aux pays pauvres de sortir de leur pauvreté. Si on ne corrige pas cela, le riche continuera à devenir toujours plus riche et le pauvre toujours plus pauvre, un processus qui menace notre survie sur la planète. L'histoire du Jubilé nous rappelle l'invitation de Dieu à corriger ce qui n'est pas juste, avant qu'il ne soit pas trop tard. Albert Nolan |
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Avant qu’il ne soit trop tard |