Religieuse du Bon Pasteur,
Sr Gladys Sequita
travaille dans un quartier de Johannesburg, la ville définie par les sociologues
"la plus dangereuse
du monde".

Très tôt le matin, les rues fourmillent de gens. Sur le trottoir, les petits vendeurs placent leurs marchandises: robes, fruits, légumes, cadeaux, jouets et toutes sortes d'articles neufs ou vieux. Celui qui entre ici doit s'armer de patience et avancer lentement parmi les gens, les kiosques des vendeurs et les voitures qui avancent à coup de klaxon. Hillbrow c'est ça, un des quartiers les plus peuplés et anarchiques de Johannesburg, la ville - disent les sociologues - la plus dangereuse du monde.
Les personnes âgées qui sont nées et ont grandi dans ce quartier se souviennent avec nostalgie du temps où l'on pouvait se balader, converser et prendre un drink tranquillement à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit. Hillbrow était alors un quartier cosmopolite et joyeux, où blancs et noirs, juifs, grecs, irlandais, hollandais et italiens conduisaient une vie paisible.
Parmi les grands édifices d'Hillbrow il y en a un qui se fait remarquer par sa forme circulaire et l'énorme affiche - la plus haute du monde - du Coca-Cola. Dans le passé l'édifice accueillait des gens de la haute société de Johannesburg. Aujourd'hui il est occupé par des immigrants de tous les coins d'Afrique. En moins de dix ans, Hillbrow est devenu un quartier méconnaissable: drogue, prostitution, alcoolisme, fusillades, vols. Les maisons de prostitution se multiplient.

Premiers contacts

La police semble résignée dans la lutte contre l'insécurité et affirme n'avoir ni personnel ni moyens suffisants pour lutter contre une réalité qui la dépasse. Le pire, c'est que tous les problèmes qui atteignent Hillbrow, touchent maintenant les autres quartiers de Johannesburg.
C'est en 1995 que Gladys Sequita, argentine, religieuse du Bon Pasteur, a été affectée à une communauté travaillant dans la promotion de la femme et avec des groupes de jeunes de ce quartier.
La réalité de la prostitution, surtout de la prostitution enfantine, est effrayante. "Découvrir que des enfants de douze ou treize ans font le trottoir pour vivre n'a pas été une découverte agréable. Je me suis sentie profondément touchée", affirme Gladys.
Après les premiers contacts avec des personnes qui s'occupent de ce problème, l'aide est arrivée pour Gladys d'une façon presque inattendue, grâce à un pasteur méthodiste qui depuis longtemps travaille dans le domaine de la prostitution et de la drogue. Le pasteur et son groupe lui ont ouvert les portes de leur institution et depuis lors on peut la voir parcourir les rues d'Hillbrow. Tandis que les gens se cachent par peur d'être volés, violés, menacés, ou tués, eux ils sortent dans le quartier et essayent de contacter les prostituées qui se promènent aux alentours des entrées des hôtels et des édifices publiques.

Dans les filets

Sœur Gladys explique leur activité: "On se retrouve avant le coucher du soleil pour un moment de prière. Puis nous commençons notre travail, jusqu'à 23 heures. Nous cherchons à entrer en contact avec les prostituées. Les samedis après-midi nous sortons pour approcher les trafiquants de drogue.
La rencontre avec une prostituée, commence toujours à partir de la Parole de Dieu. D'une manière ou d'une autre, on lui dit: Dieu t'aime. Beaucoup de prostituées ont été blessées, exploitées et marginalisées tellement de fois, qu'elles croient qu'il n'y a plus de solution pour elles. Nombreuses sont celles qui voudraient sortir du gouffre où elles sont tombées, et promettent de le faire; cependant la pression du groupe est très grande et rend difficile tout désir de réhabilitation. Quitter la prostitution ne dépend pas d'elles, mais des proxénètes qui les tiennent esclaves. Parfois ce sont des amies qui leur donnent la drogue ou l'argent dont elles ont besoin pour survivre.
Il y a aussi des prostituées blanches. Curieusement, plusieurs d'entre elles proviennent de familles aisées et n'ont pas besoin de recourir à ces expédients pour survivre.
Beaucoup de femmes qui se prostituent à Johannesburg ont dû faire de longs voyages pour y arriver. Certaines viennent du Kwazulu-Natal, d'autres arrivent des endroits encore plus éloignés: Umtata, Port Elizabeth, Durban et la Ville du Cap. Elles ont débarqué à Johannesburg séduites par les possibilités que cette ville offre ou parce que déjà tombées dans les filets de la prostitution.

Vivre avec le sida

Les prostituées sont conscientes que chaque jour elles se trouvent face à face avec des risques mortels. Surtout avec celui du sida. Selon les chiffres officiels, un sud-africain sur cinq est séropositif. Gouvernement, Églises, autorités sanitaires sont en train d'alerter l'opinion publique sur la gravité du problème. Sœur Gladys a toutefois l'impression que pour beaucoup de prostituées le problème du sida est secondaire. Pour vivre elles ont besoin d'argent et c'est pour cela qu'elles vendent leur corps.
Il est triste de constater que certaines prostituées prétendent vivre ignorant la réalité du sida. Elles ne veulent rien savoir du problème ni de ses conséquences et continuent dans leur activité. Malgré les campagnes de prévention faites au niveau officiel, le nombre de ceux qui vivent exposés ne semble pas diminuer.
"J'ai connu des moments très durs, affirme Sr Gladys, et chaque jour je me confronte avec de nouvelles réalités qui révèlent combien la femme est exploitée, marginalisée, chosifiée."

Un petit écriteau

Parcourir le quartier et les hôtels d'Hillbrow pour parler avec les prostituées, ne suffit pas. Aux femmes qui  décident volontairement de quitter la prostitution, il faut offrir une institution d'accueil. Ce endroit s'appelle: "Ethembeni", lieu d'espérance, ouvert aux prostituées qui frappent à sa porte. "Nous n'allons pas les chercher pour qu'elles viennent à  Ethembeni. Ce sont elles qui doivent venir spontanément". Un petit écriteau sur la façade de la maison, permet de comprendre qu'à l'intérieur  on offre de l'espérance.
Il faut reconnaître que pour prendre la décision de quitter "le métier", une femme doit surmonter de grandes difficultés, même de la part de ses compagnes de travail. Bien qu'elle désire quitter le trottoir, le sentiment de sécurité procurée par un milieu qui lui est habituel, rend forte la tentation d'y retourner.
La joie plus grande? Saluer une fille qui après avoir parcouru le processus de réhabilitation, sort de Ethembeni pour se réintégrer dans la société, libre.

Mariano Pérez

Découvrir que des enfants de douze ou treize ans font le trottoir pour vivre n'a pas été une découverte agréable.

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