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"Dies irae dies illa": ce lundi 8 janvier 1996 fut, dans les desseins insondables de Dieu, un jour de colère, une lugubre et dramatique journée pour les insouciants citadins de Kinshasa - fort révélatrice pourtant pour ceux qui ont quatre yeux dardés sur l'invisible. Lancé à la vitesse de décollage, qu'il a positivement raté, un antique cargo Antonov au ventre hyperchargé a semé la mort au Marché dit Type K, situé dans l'axe même de la piste: à une heure de très forte affluence, l'avion fou a freiné sur les corps fauchés par ses hélices tournant en plein régime. Un cauchemar éveillé. L'apocalypse. Or parmi les victimes l'on découvrit une puissante femme commerçante qui avait belle réputation de Maman catholique, très engagée dans sa paroisse et célèbre, parce que dynamique, dans beaucoup d'autres paroisses de la ville. Appelons-la Irène (la paix, en grec), 50 ans bien cambrés. Une force.
Le "Boa Huissier"
Or donc à sa mort aussi brutale qu'atroce, - le corps sectionné à la ceinture gisait là -, l'on eut la surprise (aussi immense que le fut sa réputation) de découvrir de grosses amulettes en peau de cuir ficelées autour de ses reins dénudés. Holà! Ainsi donc la très catholique Mama Irène commerçait avec le diable pour avoir le plus grand succès dans les affaires! Et les langues se délièrent et l'on sut qu'un «Boa Huissier» - spécialité des Bateke du Plateau - racolait des clients «collectés» du bout de l'allée vers la table d'Irène qui était toujours entourée d'acheteurs: on attendait son tour, comme «fixé» devant la table, pour marchander sous le soleil. Et Irène criait à la cantonade: «Dieu soit béni, alléluia! Nous les bien-aimés du Seigneur, nous avons son onction sur nos affaires!» A la grande stupéfaction quotidienne des voisines rivales mortifiées. Irène pratiquait les sciences occultes, à l'insu de son entourage, sauf de Pierre, l'époux en chômage qui fermait les yeux sur les gros bénéfices de Madame sans jamais se poser des questions, tout heureux, par ces temps de crise, de voir pousser son «œuf colonial» (ventre dodu) tandis que ses malheureux collègues fonctionnaires perdaient le leur à vue d'œil, fondu au soleil impitoyable de la faim. Et l'on enterra Irène avec ses ficelles torsadées et ses amulettes. L'on retira de ses commodes, à l'indication du mari effondré, une marmite à la mixture nauséabonde - la niche du Boa Serviteur -, dont l'on dispersa en secret le contenu bizarre dans la rivière Kalamu. Mais l'on ne put enterrer le scandale avec elle. Et l'on se posa des questions. D'où se peut-il que des chrétiens et des plus engagés s'adonnent sans scrupule, donc sans inquiétude de l'âme et de la raison, à des pratiques démoniaques, aux pactes (souvent de sang: la magie existe) avec le diable, et s'en justifient: «pourvu que j'aie le fric en pagaille ou le poste tant convoité, dussé-je éliminer physiquement - peu importe les moyens! - les concurrents encombrants»?
"Et pourtant"
Interrogés, l'époux d'Irène, Papa Pierre, et les enfants ne savaient que répondre: le premier parce qu'il ne voulait en rien trahir la mémoire posthume de sa bien-aimée, et les seconds parce que gênés de la mise à jour des activités «nocturnes» de leur maman. «Une sainte femme pourtant» dit paniqué, l'adolescent de 17 ans, «et qui ne cessait de nous exhorter à la vie sacramentelle. Vraiment on ne comprend pas! » Le témoignage de vie peut-il être aussi brillant et édifiant, comme l'ont attesté ses compagnes Mamans catholiques, et en même temps reposer sur ce qu'à l'école de prière nous appelons «le malentendu chrétien»: «ajouter Jésus» aux forces ancestrales. Malentendu désastreux: on rame dans deux pirogues en même temps, qui vont dans deux sens opposés… «Vous avez appris qu'il a été dit -. Mais moi je vous dis» (Mt.5). Et Jésus d'ajouter: «Vous savez rejeter le commandement de Dieu pour ne pas lâcher votre propre tradition… Ainsi vous annulez la parole de Dieu au profit d'une tradition que vous vous transmettez» (Mc.7). Irène, malheureusement et à notre honte, n'était pas la seule catholique à «ajouter Jésus» au panthéon des divinités ancestrales, en dehors de toute compréhension de la foi chrétienne. Hommes et femmes, nos «chrétiens», parfois même en associations secrètes, se vautrent dans la mare au diable avec la plus sereine des consciences au demeurant mal formées, incapables de discerner que par nature la foi chrétienne est exclusive, non opposable à une autre parce que Jésus est le seul Seigneur des deux univers visible et invisible (où donc Satan est dominé absolument par l'unique Absolu qu'est Dieu!). Oh! Non! Le cas «Irène» n'est pas exceptionnel: c'est l'orbite dans laquelle tournent énormément de croyants, même non-laïcs.
"Le même grabat"
Il y a entre autres Sophie (Sagesse en grec), 39 ans, brillante choriste à la voix angélique qui, pour sauver son époux Jean-Michel malade d'une étrange maladie, a accepté - à la suggestion pressante des mamans Légionnaires! - non seulement d'aller consulter un devin-guérisseur, mais en plus de passer la nuit chez le devin sur un même grabat que le cadavre desséché d'un homme momifié. Toute la nuit et sans broncher: c'était à prendre ou à laisser, lui a ordonné le guérisseur. «Pour l'amour du père de mes enfants, j'ai obéi» dira-t-elle plus tard. Sans remords. Et, guéri, le mari malgré tout la quittera, tant il était volage. Et que dire d'Agathe (Bonté en grec), 45 ans, maman catéchète, qui, voulant garder à elle seule l'amour volcanique de son mari, a été chercher au Bas-Congo une poudre magique qu'elle mélangeait aux repas qu'elle apprêtait pour son bien-aimé époux. Elle cacha le précieux flacon dans sa valise personnelle dans leur chambre à coucher. Résultats? Des troubles indescriptibles et fulgurants agitèrent la famille si exemplaire jusque là: enfants fugueurs et brutalement adonnés à la drogue; refus d'obéir aux parents; émergence de fronts de division parmi les divers membres de la famille; l'aînée des filles (18 ans, en terminale) tombe enceinte des œuvres irresponsables d'un écolier de son âge; le commerce florissant de la mère périclite. Agathe ignorait qu'entretemps, son époux Théophile (Ami de Dieu), 55 ans brillants, avant sa prostitution à elle avec le diable, était devenu la cible de nombreuses accusations graves au Bureau et qui menaçaient son poste. Sous la pression du danger imminent, Théophile, président de la commission paroissiale des intellectuels, avait, un jour férié, foncé au Plateau des Bateke pour en ramener, dans un flacon caché derrière les valises dans leur chambre à coucher, un «boa-protecteur», son garde de corps invisible. On était vraiment loin du Christ, mais la situation familiale et professionnelle alla de mal en pis.
Les pièges
Quelqu'un leur conseilla «d'aller voir du côté de la Cathédrale (école de prière), on ne sait jamais!» Ils sont venus, ils ont vu et Christ a vaincu les puissances du mal en dévoilant au couple décomposé et atterré leur double «malentendu chrétien». Les conjoints pris en flagrant délit de prostitution sacrée confessèrent l'un à l'autre comment ils ont ouvert les portes de leur maison, aux démons ravageurs qui s'en sont pris à cœur joie à leur équilibre et à leur harmonie. Comment voulez-vous vraiment que Satan, le Sans-Amour, vous accorde l'abondance de biens qu'il ne possède pas? A savoir: la joie, la paix, l'harmonie, la vie-même et l'amour. L'Evangile, répliquent les catholiques occultistes et syncrétistes, n'aurait pas été annoncé de façon à être compris et ingéré par l'âme africaine rivée, dans les profondeurs mystérieuses de son être, aux références ancestrales obscures, mythiques, mystiques que l'on aurait superbement négligées, alors qu'au total ces références instantanées et instinctives fondent notre être et notre culture en même temps qu'elles fournissent une explication qui nous satisfait dans la logique de notre univers mental. A l'aube du 3ème Millénaire des millions de chrétiens se sont pris les pieds dans les pièges savamment montés par Satan et ses envoyés, pataugeant dans le bourbier du malentendu chrétien. Ils disent donc que la faute - si faute il y avait - reviendrait aux prêtres qui les auraient baptisés avec un empressement suspect, sans rien leur expliquer de leur antique foi ancestrale au regard de la nouvelle foi en Jésus-Christ.
Abbé KIBWILA Alphonse-Marie
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