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Paulin est un jeune garçon de 14 ans. Faute d'argent, il a dû quitter l'école dès la 2e primaire. Autrement dit, il est analphabète et ne sait même pas écrire son propre nom. Dans les calculs, cependant, personne n'arrive à le tromper. Because, il est "cirageur" (cireur) de chaussures, doublé d'un peu de débrouillardise dans la cordonnerie. Il n'est jamais perdant: une boîte de cirage de marque "Lude", qui revient à 10 francs congolais est utilisée pour une quinzaine de clients, à 2 francs le service. Avec une boîte ou deux par jour, le bénéfice est assuré. Un autre, la vingtaine bien sonnée, promène un attirail de bibelots de tout genre: articles de toilette, produits de beauté ou de lessive, boîtes de conserve, charcuterie fabriquée dans des conditions hygiéniques douteuses, bonbons de confiserie, pharmacopée indigène… Enfin, rien des petits produits utiles à la vie courante ne manque à la panoplie. Georges est sur la route dès 6 h du matin jusqu'à 22 heures, voire plus tard certains jours, n'hésitant pas à entrer dans des bars et là où on célèbre la sortie de deuil, pour présenter ses produits. Dieu seul sait le poids de l'attirail et les kilomètres parcourus! Georges doit chaque mois s'acquitter de 20$ de loyer et supporter un ménage fait d'une jeune fille qu'il a rendue grosse et d'une fillette de 3 mois, fruit de leurs idylles.
Un peu de tout
Jean-Marie, porteur d'un diplôme d'Etat et inscrit par la suite à l'Institut Supérieur de Commerce vient de ranger pour de bon dans les tiroirs syllabus et manuels. Il tient un petit "ligablo" (boutique) où il vend un peu de tout: sucre, lait, cigarettes, boîtes de conserves... Il s'est installé devant la porte de la parcelle familiale. Un commerce précaire, mais qui contribue à la survie de la maisonnée, dont il est le fils aîné, dans une famille de huit enfants. Le papa est fonctionnaire dans l'administration publique, avec un salaire mensuel équivalent à 13 dollars, d'habitude avec des arriérés de 3 mois. Ya' Elisa est une jeune maman de 35 ans, cinq enfants à charge. Elle se lève à 5 h du matin, et après une toilette sommaire et instructions à la fille aînée qui s'occupe de ses jeunes frères et sœurs, scolarisés ou encore en bas âge, la voilà dehors. Elle ne revient qu'à la nuit tombante, pour préparer l'unique repas "copieux" de la journée pour toute la famille, repas fait d'un mélange de farine de manioc et de maïs, assaisonné des légumes les plus populaires et les moins coûteux, le "matembele",. Où passe-t-elle toute la journée? À l'un des 32 ports fluviaux de la ville de Kinshasa, dans l'attente des commerçants qui descendent des bateaux. Son rôle consiste à faire la "mama bipupola", c.à.d., servir d'intermédiaire pour le partage d'un sac de farine acheté par 2 ou 3 revendeuses. À la fin du partage, bien que n'ayant pas mis un sou dans l'achat du sac de farine, Ya' Elisa bénéficie elle aussi d'une toute petite part. Pour totaliser une bouchée pour toute la famille le soir, il faut avoir réussi à partager ainsi de 10 à 15 sacs de farine. Pas toujours facile!
Le coup fatal
Comment a-t-on pu arriver jusque là? Avant 1960, année de l'indépendance, Kinshasa, avec ses 400.000 habitants bien recensés, avait connu un essor économique fulgurant. Les emplois ne manquaient pas, au point que certains ressortissants du Moyen-Congo (l'actuel République du Congo Brazzaville) traversaient le fleuve chaque matin pour venir travailler à Kinshasa et rentrer le soir chez eux. Puis vinrent les guerres, avec leur cohorte de migrations intérieures, de flambées des prix, de manque de produits, d'instabilité. Pour subsister, force était à chaque citoyen de se lancer dans une petite activité, principalement le commerce. Le coup fatal à l'économie fut donné en 1991 et en 1993, avec le pillage et la destruction des principales industries et centres commerciaux. Aujourd'hui, le chômage frappe de plein fouet 95% de la population active kinoise, d'où cette explosion d'une économie informelle. À côté de quelques marchés municipaux réguliers, les foules ont non seulement confisqué à l'Etat tous ses espaces publics, mais bien plus, elles ont intensifié le commerce ambulant comme jamais. On dirait que tout le monde vend du tout à tout le monde, selon la chanson Zando ya Bamako (Marché de Bamako) de Tabu Ley, musicien de renom: Nani moteki, nani mosombi?, qui vend, qui achète?
Les débrouillards
Le paradoxe veut que bon nombre d'entreprises qui tournent encore aient recours à cette économie informelle pour trouver une main-d'œuvre bon marché, quasi-gratuite. La vente quotidienne du pain, le recyclage de papier et de cartons, le ramassage de bouteilles vides, le jardinage aux bord des rues et la vente de toute sorte de légumes et fruits: voilà autant de possibilités d'emploi d'une main d'œuvre peu chère. Et d'exploitation, dénoncée déjà dans les années '80 par un autre artiste, Franco Luambo Makiadi (1939-1989), dans la chanson Tango nazalaki somele, quand j'étais chômeur: un homme se plaint qu'autrefois, quand il était chômeur, il se débrouillait, cirant des chaussures et vendant des cigarettes. Il gagnait quelque chose. Un jour il a eu la mauvaise idée d'accepter un emploi chez un patron. Ce fut l'enfer: le patron le payait mal, à la fin du mois lui retranchait même les absences et les retards. Dans cette lutte pour la survie quotidienne, l'homme ou mieux, la femme, travaille souvent seule. En toute indépendance mais aussi avec tous les risques. Le renouvellement des stocks, le paiement du loyer, les frais de scolarisation des enfants, la maladie et les sommes exorbitantes exigées par les centres de santé, tout cela représente un très lourd fardeau. Un pantalon neuf ou un pagne à la mode représente un rêve qu'on apaise par l'achat de tissus usagés, dont le marché regorge.
Bois et clous
Bien qu'il y ait énormément de petits indépendants dans cette économie informelle, il n'est pas rare de voir proliférer ci et là des groupes, des 'micro-unités de production' où se développement des activités génératrices de revenus. Je connais des "croque-morts" de fortune, des jeunes de 20 à 45 ans, étudiants, finalistes des grandes écoles de la place (ingénieurs, architectes, comptables…), qui se sont organisés à leur manière. Hier ils étaient en quête d'emploi, aujourd'hui ils fabriquent des cercueils et montent des fanfares pour les besoins des deuils. "Avec environ 50 dollars, dit l'un d'entre eux, j'achète du bois, des clous et tout ce qu'il faut pour l'assemblage d'un cercueil. Personnellement, je suis capable de le faire tout seul. Mais nous nous sommes convenus qu'on travaille ensemble. Quand le cercueil est terminé, je paie leurs services. Un autre jour, ce sera le tour d'un autre d'acheter du bois. Nous irons l'aider et il paiera nos services. Et puisque à Kinshasa on meurt chaque jour, autant dire que nous ne chômons pas". Non loin de là, se sont implantées d'autres "micro-entreprises", spécialisées dans le démontage de toutes les pièces récupérables des véhicules accidentés et déclassés. Ses membres ont atteint une telle dextérité qu'en deux temps trois mouvements, un véhicule est complètement "désossé". Il est certes vrai que les activités réalisées dans ce secteur de l'informel se caractérisent par leur petite taille, une structure peu solide, une gestion peu efficace et un appui infrastructurel peu sûr. Mais que faire d'autre? Puisque ces jeunes garçons et filles, ces papas dans la force d'âge mais forcés à la retraite, ces mamans devenues soutien de toute la famille n'ont personne d'autre, encore moins l'Etat, pour un moindre coup de pouce. Faut-il qu'ils baissent les bras? Que non, l'espoir fait vivre. Tant qu'il y a quelque chose à vendre, tous les espoirs sont permis.
Patrick.R. Monzemu Moleli L.
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