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Elle n'avait pas encore trente ans mais déjà elle était mère et responsable consciencieuse de cinq enfants issus de son sein fécond, outre les autres enfants de la famille africaine dont elle a généreusement assumé la charge. Belle, racée, ayant de la classe parce qu'en elle vibrait un cœur palpitant et généreux (mais qui savait se mettre dans de saintes et terribles colères), Sarah était liée de façon équivoque à un homme, Chris, qui était un jeune officier de l'A.N.C. (Armée Nationale Congolaise, 1960), intelligent, brillant, jouissant de la confiance de ses supérieurs autant que de ses hommes. Mais Chris brillait aussi par un vrai défaut, que dis-je, un vice pendable: volage pire qu'un chien de rue, il n'en laissait passer aucune et faisait feu de tout pagne ! Excessif, monsieur «importait» ses conquêtes jusque dans le lit conjugal en l'absence de madame. Et madame venait toujours à le savoir; elle pouvait compter, pour ça, sur les voisines attentives qui se consumaient de jalousie à son endroit et aimaient à provoquer des incidents chez elle. Ainsi informée des incartades de son officier d'époux, Sarah entrait sous la tente d'Achille, et deux, trois mois durant coupait toute communication avec l'infidèle adultère et impénitent, se décidait de loin en loin à lui préparer une maigre pitance pour mieux encore le punir. Et lui, grosse fourchette dans sa trentaine fougueuse, réduit à des portions menues et incongrues, en maigrissait à vue d'œil: l'alcool pour l'oubli consommé en hectolitres attisait en l'arrosant sa détresse intérieure et physique sans jamais assouvir sa faim de la chair ni étancher sa soif de la vie… Un vrai supplice.
Liberté
Et les charitables voisines, Légionnaires de Marie comme Sarah, jouaient les bons offices pour la réconciliation, incendiaires et pompiers tout à la fois. Et après chaque laborieuse négociation Sarah pardonnait et recommençait la vie commune, se souvenant du gênant «soixante dix sept fois sept fois», terrifiant précepte de sa foi chrétienne, la foi-amour. N'était-elle pas une ancienne du Lycée Sainte Thérèse de Lisieux de Léopoldville ? Noblesse oblige. Et ainsi alla la vie peu ordinaire de ce couple étrange, dépareillé, et ainsi naquirent cinq robustes rejetons, trois mâles et deux filles. Jusqu'à ce jour de l'an 1969 où Sarah dut rentrer d'urgence à Kinshasa (ils pérégrinaient à l'intérieur du vaste Pays, d'une mutation à l'autre). Un grave et pénible problème de famille y requérait sa présence active et efficace. Elle était une femme de décision et d'action, douée d'un sens aigu de discernement peu commun aux jeunes kinoises. En accord avec l'époux (impatient de retrouver sa liberté), elle emmena ses cinq enfants et répartit les autres à l'africaine chez les voisines. Tricheur, félon et jouisseur, pourtant ancien religieux (« ces gens-là sont tous pareils : ils se vengent des années atroces du célibat enduré au couvent ». À ce qu'on dit.), Monsieur ne dérogea pas à ses habitudes invétérées et fit la fête d'une chienne de rue à l'autre. Ce fut inespéré, tant de liberté. Étourdi de chair et d'alcool, dans la fougue de sa folie meurtrière et suicidaire (le mal qu'on fait aux autres se retourne toujours contre nous-mêmes, n'est-ce pas?), Chris comme dans un état second écrivit une lettre incendiaire à la légitime, la priant de ne plus se considérer comme ayant un quelconque lien conjugal avec lui, désormais, car elle l'empêchait de «vivre». Généreux prince, il la «libérait» sans autres frais, lui laissant en plus en jouissance le cadeau des cinq enfants qu'il lui a faits. Souverain. Ainsi Chris disparut et du toit conjugal et de la vie de Sarah. Sans trace, sans signe de vie, mort à l'amour de sa compagne et de son foyer. Le dernier des enfants en 1969 avait un an, l'aîné neuf, et leur mère vingt-neuf. Et le temps passa. Et Sarah pansa ses nombreuses blessures intérieures, réorientant son élan de vie amoureuse au service de la communauté chrétienne et à la recherche de l'intimité de Jésus son désormais vrai Époux, fidèle et porteur d'espérance pour la vie.
En sursaut
Octobre 1990. L'aîné à 30 ans bien gaillards prit femme en bonne et due forme. Octobre 1992, coup de tonnerre dans un ciel sans nuages: Monsieur Christophe, soi-même en personne, réapparaît comme un diable sortant de la forêt équatoriale du Bassin du Congo, ultra-vieilli avant soixante ans, amaigri et sale, en guenilles. Lui qui a, si on peut dire, oublié ses devoirs, vient avec autorité, vingt-trois ans après, exiger ses droits d'époux et de père, réclamant le retour à la vie commune avec «sa chère et tendre» et… la dot de la seconde fille à peine mariée. Propriétaire des biens laissés en consigne auprès de l'Eternel, il criait haut et fort. Dieu et la Bible y passèrent de très mauvais quarts d'heure. L'épouse à la vie brisée mais mûrie par l'infortune et les épreuves, née à nouveau depuis lors dans le Seigneur, garda sérénité et maîtrise. Deux fronts de combat se déclenchaient en même temps: le père des enfants qui est revenu tous les crocs dehors et les enfants grandis sans affection paternelle qui hurlaient leur colère contre le père. Elle devait faire face. Elle fit face. À l'ex-époux en sursaut de conscience tardif (qui a dit qu'il n'est jamais trop tard pour bien faire?), l'ex-épouse rappela sans agressivité aucune qu'il n'y a en fait jamais eu de mariage. Ni coutumier, puisque Monsieur n'a jamais versé la dot, - de s'être «présenté» ne constituant pas du tout l'acte de mariage. Ni civil parce que le coutumier n'a jamais eu lieu. Une inattention des parents les ont fait vivre en concubinage de si longues années. Et que si Monsieur y tenait vraiment, il y avait une barrière incontournable à franchir: les tantes paternelles qui ne l'ont jamais entendu de cette oreille-là. Quant à elle, elle a depuis «épousé Jésus» et qu'elle s'en trouvait bien. Les grands enfants - le dernier avait à présent vingt-quatre ans - dirent à cet étrange bonhomme à l'endroit de qui ils n'éprouvaient aucun sentiment de piété filiale qu'il n'était pas leur père mais un étranger usurpateur, et qu'il ferait œuvre utile en disparaissant de leur vie, il leur rendrait là un service magnifique dont ils apprécieraient la valeur exacte. Plutôt que de vouloir prendre place dans un nid douillet qu'il n'avait pas construit. Et de piques et des pointes de même gabarit… Sarah, les mains aux hanches, tança sa progéniture proprement, leur rappelant que malgré tout c'est bien le sang de ce «bougre d'individu» qui coulait dans leurs veines et qu'ils avaient à son égard le devoir de la charité et du respect. Et d'ajouter que leur ton blessant et les critiques amères ne lui plaisaient pas du tout et que si l'eucharistie qu'ils consommaient est Jésus vivant dans leur cœur, ils se devaient «d'avoir en eux les mêmes sentiments qui furent dans le Christ Jésus» (Phil.2,5). Et n'est-ce pas que Jésus cloué nu sur la croix a prié pour ses juges et ses bourreaux:
Sans rancœurs
«Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font» (Lc.23,34). «Donc - dira-t-elle à ses fils et filles, étonnés d'entendre leur maman leur tenir un tel langage, elle qui a trimé pendant vingt-trois ans de galère pour les réussir toute seule - nous devons tous pardonner à Chris sans rancœur, sans murmures, définitivement et en oubliant le passé. C'est un pauvre de Dieu qui mendie dans notre maison le pain de l'amour, du pardon et de Quo vadis (marque de pain célèbre à Kinshasa) et tous le lui doivent au Nom béni de Jésus notre Pardon. Alors, espérons-le, pardonné par les hommes ses frères, il pourra être submergé par le Sang de Jésus et transformé, protégé ainsi de la colère du Père de tout amour pour tout le mal qu'il a fait dans sa vie». Depuis 1992, à chaque jour qui passe, malgré qu'il vive avec l'une des ses conquêtes (dont les enfants ressemblent à s'y méprendre avec ceux du premier lit), l'on voit Chris venir courageusement en pèlerinage sur le lieu de ses crimes et consommer ses repas de pauvre avec des larmes rentrées de repentance. Il fait désormais partie du décor de la famille : on se gêne pour ne pas le gêner. Et à ses enfants et petits-enfants, Sarah répète volontiers : «Le devoir du pardon est un devoir d'amour envers l'autre qu'on libère et envers soi-même qu'on guérit intérieurement». Et ceci amène à chaque fois un sourire entendu sur les lèvres blessées de Jésus le Pardon de Dieu.
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