L'Ong International Rescue Committee a dressé le bilan de vingt-deux mois de guerre en République Démocratique du Congo: les victimes seraient un million sept cent mille. Soit 77.000 morts par mois, 2.600 par jour... 47% des morts sont constitués de femmes et d'enfants.

Des trois belles maisons
de LA PROVIDENCE
il n'y a que des ruines.
Sommaire AE 12 |
Editorial |
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La corne cassée |
La guerre des six jours  |
Planète: Le génome |
Société: routes |
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De l'autre côté

La ville de Kisangani, en particulier, a été ravagée par des combats entre  troupes ougandaises et rwandaises. Celles-ci, qui s'étaient déjà militairement affrontées à Kisangani au mois d'août 1999, ont réitéré leur exploit le 5 mai  et du 5 au 10 juin de cette année. Durant six jours, plus de 10.000 obus et des milliers de balles à l'arme légère et automatique ont été tirés dans la ville. Environ 1.000 morts et au moins 3.000 blessés, selon le Groupe Justice et Libération, une  Association des Droits de l'Homme basée à Kisangani. "Nous connaissons des parcelles dans lesquelles sept membres d'une même famille ont été tués sur le coup", affirme ce Groupe, qui a d'ailleurs dressé une longue liste de violations perpétrées  par les belligérants, "véritables maîtres du jeu de dames dont les Congolais rebelles se révèlent être de simples pions… Avant, pendant et après les affrontements, la Radio-Liberté (RALI) d'obédience ougandaise et la RTNC d'obédience rwandaise ont, nuit et jour, distillé des appels à la haine, à la vengeance et à la guerre. Cette intoxication rappelle la Radio des Mille Collines du Rwanda en 1994… Une guerre intolérable, qui a  transformé Kisangani en un champ de ruines. Les Gouvernements rwandais et ougandais doivent indemniser les victimes humaines et les dégâts matériels de Kisangani".

Pourquoi sur le sol congolais?

"…Troisième ville du pays, Kisangani est un atout important dans l'accession au pouvoir.
Dotée de deux aéroports, dont un international, terminus du bief navigable du fleuve Congo reliant l'ouest et l'est du pays en passant par l'Équateur, et point de jonction des routes et de la voie ferrée, la capitale de la Province Orientale est d'une importance militaire indéniable.
Kisangani c'est aussi la métropole où se commercialise l'or et le diamant en provenance des foyers miniers disséminés dans son hinterland. C'est tout cela qui fait courir ougandais et rwandais dans cette lutte du contrôle de la ville. Un affrontement inconcevable: deux armées étrangères - jusque-là alliées - s'entretuant sur le sol congolais, à presque 1.500 km de leurs frontières…"

"Nous étions sous les bombes"

Témoignages…

"Lundi 5 juin, à 9h50, nous avons entendu les premiers crépitements d'armes lourdes vers la rive droite de la Tshopo. Suivis d'autres beaucoup plus forts. Une quinzaine de personnes frappent à notre porte, demandant refuge. Les explosions prennent de l'ampleur. Nous nous réfugions sous nos lits, à même le sol. La peur fait oublier la faim et la soif.
Le mardi, le tintamarre se poursuit. Les obus tombent de toute part. Les Ougandais se sont installés dans notre parcelle avec leurs lance-roquettes et leurs compagnons blessés. Un bruit infernal accompagne la Messe que nous avons célébrée vers 11h00. Déboussolés, nous ne savons plus quoi faire, sinon prier. Une prière pas comme les autres, mais avec un cœur tout disposé, plein d'espérance et d'abandon.
Le lendemain, mercredi 7 juin, vers 18h40 la maison est la cible d'une pluie d'obus. Une bombe détruit le toit et les vitres. Des éclats percent les murs et nous atteignent, Lazare et moi. Lui à une jambe, moi à la tête. Nous crions et pleurons. Le sang coule; pas moyen d'atteindre l'hôpital ni d'appeler au secours. Jeudi 8 juin, encore une journée de feu. La pire. Personne n'a le courage de sortir de sous le lit, jusqu'au soir. Un commandant ougandais entre pour compter le nombre de morts dans la parcelle où se trouve notre maison. Surpris d'apprendre qu'il y a seulement deux blessés, il ajoute: «Vous avez des fétiches»! Oui, le Seigneur est plus puissant que tous les féticheurs modernes adorateurs de la toute-puissance des armes.
Le dimanche 11 juin, les rwandais pourchassent les Ougandais et occupent de nouveau la parcelle. L'on nous permet de passer au scolasticat du Sacré Cœur. Dans les rues que nous parcourons il y a beaucoup de cadavres, partout, et d'armes abandonnées et des grenades non explosées". Clément Kazaku et Gustave Lusasi

Je suis une handicapée et je travaille comme couturière au Centre des handicapés "Simana" à Kisangani. Le 5 juin,  le matin, je me suis rendue comme d'habitude au Centre.
Quand nous avons entendu les premiers des coups  de canon,  pris de panique, nous sommes allés nous cacher dans une chambre de notre dispensaire. Nous avons passé cette première journée cachés dans cette chambre, sans manger et sans boire. Tous les bâtiments du Centre ont été touchés par les bombes. Encouragée par les soldats ougandais, je suis allée chercher refuge, avec mon amie Marcelline, dans une maison à 100 mètres du Centre. Une deuxième journée sans manger. Le matin du troisième jour, je me suis confiée au Seigneur Dieu, j'ai pris courage et je suis sortie pour rejoindre notre maison. Chemin faisant, je sentais que Dieu était avec moi, trois personnes, l'une après l'autre, m'ont aidé en poussant ma chaise roulante. Du Centre Simana jusqu'à notre maison, la distance est à peu près de 4 km. Je suis arrivée à la maison saine et sauve. Le bâtiment n'avait été atteint par aucune balle. Georgette Zaki-Beya

Quelques jours avant la guerre mon épouse avait acheté un sac du riz. Je ne savais pas pour quelle raison. Lors de premiers coups, le 5 juin, les enfants de l'école Bienheureuse Anuarite qui se trouve en face de notre parcelle, sont venus se cacher chez nous. Ils étaient plus de vingt y compris leur directeur, trois maîtres et le surveillant. Plus deux femmes qui habitent à côté. C'est alors que j'ai dit à mon épouse "Je comprends pourquoi tu as acheté le sac de riz! C'est pour tout ce monde!" À partir de ce moment-là, j'eus la conviction que Dieu nous protégeait. Nous avons prié beaucoup. Nous disions: "Dieu de miséricorde faites que cette maison soient remplie du sang de votre Fils Jésus-Christ, et que l'ennemi ne vienne pas la troubler". Nous mangions matin et soir. La deuxième journée, les enfants commençaient à jouer dans la maison sans avoir peur des coups de canon. Aucune bombe n'est tombée sur nous. Alphonse Zaki

Le lundi 5 juin 2000, le soleil s'était levé radieux. On commençait la semaine sous le signe de la paix. Un de nos travailleurs me disait ce matin là, qu'il avait pu dormir sans inquiétude puisqu'il avait vu l'armée rwandaise boucher les tranchées creusées devant sa parcelle. Les soldats rwandais avaient creusé tellement, que les enfants les appelaient mitomba (rats creuseurs).
Tout a changé à partir de 9h45. Nous étions 17 personnes dans la parcelle et n'avons pu sortir que le samedi à 10h30.  L'armée rwandaise avait posté ses mortiers 7.5 juste devant notre maison. Plusieurs obus tombèrent sur la maison. Un baptême de feu. Les mots ne peuvent pas rendre compte de ce que nous avons vécu, y compris le pillage de la part des militaires congolais, qui ont brisé portes et fenêtres et tout ce qu'ils ne pouvaient pas transporter. Des trois belles maisons de "La Providence", il n'y a plus grand chose, pour ainsi dire que des ruines.
C'est la miséricorde de Dieu qui nous a protégé, car nous ne sommes ni saints ni les meilleurs. Après toutes ces expériences, je suis comme dans une nouvelle vie. Ça a été comme une nouvelle naissance, puisque je sais maintenant mieux qu'avant ce que signifie paix, réconciliation, dialogue, justice. Je sais aussi ce que signifie, pour les avoir vécues, la violence, la peur, l'angoisse, la haine.

P. André Balusia, Monfortain

afriquespoir@ic.cd