Afriquespoir n. 13
Janvier -Mars 2001


 

 

Au delà des apparences

L’Ouganda est un pays qui se considère en paix. Depuis des années, cependant, les régions du nord connaissent une guerre que les experts appellent «conflit de basse intensité». Mais c’est une guerre réelle, avec des embuscades et des tueries sans fin. Les médias parlent rarement de cette guerre, où la chose la plus frappante est l’enlèvement de milliers d’enfants et de jeunes gens.
Sommaire AE13
Éditorial
L'occasion  nous
             est donné

Au delà
           des  apparences

Un exercice très récent
Dot: la liste a changé
De l'ethnie à la nation
  L'autre visage
     

Ils opèrent depuis 1986. Sous une kyrielle de noms - Armée du Seigneur, Mouvement du Saint-Esprit, Armée de Résistance du Seigneur - et leurs arrières assurées quelque part au Soudan, les ’Olum’ (= gens de l’herbe) commettent les pires exactions contre la population civile. Pas un jour ne passe sans qu'ils ne se rendent responsables d'homicides et de pillages. 

Des interdits

Dans leurs raids ils auraient capturé jusqu'à dix mille enfants, à l'issue parfois de véritables rafles. Selon l'Unicef, plus de 20.000 enfants ont vécu l'expérience traumatisante de l'enlèvement et plus de la moitié se sont échappés. Les rapports diffusés par les organisations de défense des droits humains son accablants. «Les témoignages des enfants qui se sont échappés révèlent qu'une violence extrême est employée pour les empêcher de s'enfuir et pour terroriser les civils», a écrit Amnesty I. récemment. Dans les campagnes, les rebelles obligent les paysans à se conformer à leurs directives, leur interdisant notamment de circuler à bicyclette, d'habiter près des routes et de garder des porcs.

Pressés par l’opinion interne et internationale, le 17 septembre dernier les gouvernements de Khartoum et de Kampala se sont retrouvés à Winnipeg (Canada), où ils ont établi un nouvel accord sur le rapatriement des mineurs et des adultes enlevés. 

Le gouvernement de Khartoum s’est engagé à libérer les milliers d'enfants enlevés ces dernières années par les rebelles ougandais et utilisés comme esclaves au Soudan. Les rebelles doivent déplacer leurs quartiers généraux à au moins mille kilomètres de la frontière ougandaise.Cette entente, la seconde du genre, a été signée dans le cadre de la "Conférence internationale sur les enfants touchés par la guerre", organisée par l'Unicef. Les agences humanitaires engagées dans la lutte contre l'esclavage espèrent que ce nouvel accord obtiendra des résultats meilleurs que le précédent, signé le 8 décembre 1999, qui n’a permis que la libération de quelques dizaines de petits esclaves. 

Qui sont-ils?

Mais qui sont donc ces fanatiques qui combattent avec un rosaire autour du cou, terrorisent les populations au nom de Dieu et tuent sans pitié? L'armée ougandaise n'est jamais parvenue à les vaincre. Elle paraît impuissante face à leurs incursions et à garantir l'intégrité de la population civile.

Dans d’autres coins du pays on signale aussi la présence de groupes armés. Les rebelles des Forces Alliées Démocratiques (ADF), par exemple, opérant dans l’ouest. Le mois d’avril de l’année passée les télévisions du monde entier présentèrent les images du massacre d’adeptes du Mouvement pour la Restauration des Dix Commandements dans la région de Kanungu. Une tuerie de plus de 1000 individus, effectuée par les dirigeants de la secte, parmi lesquels aussi des prêtres ex-catholiques. Alors que les scènes horribles de Kanungu faisaient le tour du monde, l’armée ougandaise se battait contre son ancien allié rwandais dans la ville de Kisangani, avec des centaines de morts, surtout parmi les civils. Et comme si cela ne suffisait pas, des dizaines de milliers de nomades Karimojong armés jusqu’aux dents, ont repris pendant la saison sèche (décembre) l’habitude d’aiguiser et de tuer leurs voisins.

Cependant

Un portrait sombre, en net contraste avec l’image positive donnée par Madeleine Albright en 1997 présentant l’Ouganda comme une nation modèle de «pacification» et de récupération économique, «rayon d’espoir pour tout le continent africain». Les statistiques semblent d’ailleurs confirmer ce profil flatteur: 5,8% de croissance annuelle (une des plus performantes d’Afrique), une liberté de presse raisonnable, un système politique original, présenté par le président Museveni comme «une démocratie sans partis» et la scolarisation gratuite de 4 enfants pour chaque femme. Le budget de l’éducation représente 31% du budget national.

Ouganda est aussi le seul pays africain où le pourcentage des infectés par le sida a diminué. Le ministre ougandais de la santé a récemment déclaré qu’en 17 ans (le sida se manifesta dans le sud du pays en 1983) les morts ont été 800.000. Le taux d’infection a baissé d’une façon significative, surtout parmi les jeunes, grâce aussi au fait qu’on parle ouvertement de la réalité et des dangers de ce fléau . 

La pauvreté, cependant, est toujours grande: la moitié de la population ne dispose pas d’eau potable; il y a un docteur pour 25.000 individus, l’espoir de vie n’atteint que 43 ans. L’arrivée du virus Ebola a ajouté souffrance et mort aux habitants de la région déjà meurtrie par la rébellion.   

«Dans un récent rapport - écrit Crespo Sebunya, ANB - le directeur adjoint du Fonds Monétaire International, Shigemitsu Sugisaki, a rappelé que l’Ouganda, en termes de bien-être, se classe en dessous de beaucoup de pays du continent. En effet, la situation actuelle ne diffère guère de celle que l’on connaissait  en 1987. Il n’y a pas longtemps -affirmait un digne citoyen - le président nous avait dit que nous devions nous serrer la ceinture avec des fibres de bananiers; maintenant, nous devons la serrer avec des chaînes!» 

Des pays donateurs ont promis pas mal de choses à Kampala. Tout en souhaitant que leur aide ne soit pas destinée à l’augmentation des dépenses  de la Défense et à l’entretien de l’aventure belliqueuse dans des régions très éloignées des frontières ougandaises. Le temps dira si les  vœux ont été sincères, d’un  côté et de l’autre. 

Laurent  Segbaya

    afriquespoir@ic.cd