Afriquespoir n. 14
Avril - Juin 2001


 

Tu as fait

de ton mieux

 La ville de Gulu, à 350 km au nord de Kampala, a incarné pendant plusieurs mois tous les malheurs ougandais. C'est ici que la rébellion frappe le plus souvent. (v. Ae n° 13). C'est ici qu'a éclaté l'épidémie de fièvre hémorragique. Les premiers cas d'Ebola ont été détectés à l'hôpital de Lacor, dans les environs de Gulu. C'est ici que le docteur Matthew Lukwiya, a été tué par le mal qu'il a combattu de toutes ses forces. 
Sommaire AE14

Éditorial


La tranche du gâteau
Es-tu du nord 
           ou du sud?

Les médicaments
            sont au Nord
            les malades au Sud

Tu as fait de ton mieux
Mécanicienne:
            pourquoi pas?

Nos forêts
 

Au début du mois d'octobre 2000, à l'hôpital de Lacor c'est l'émergence totale. Après la mort de deux infirmières et d'un médecin, il y a la panique dans le personnel. Le docteur Matthew Lukwiya, directeur de l'hôpital, réunit tout le monde, en laissant le choix aux médecins et au personnel médical: rester ou non. À ceux qui décident de rester, il demande s'ils sont disposés à soigner les malades touchés par le virus. "Je vous appellerai si c'est nécessaire; je vous serai reconnaissant si vous pouvez m'aider". 

"Elle a compris"

Grace Akullo se présente volontaire. 27 ans, née dans une famille profondément chrétienne, elle vient de rentrer d'une récollection de trois jours.

Grace passe la plupart de ses journée autour des lits des malades. Un soir elle confie à une religieuse infirmière: "Je ne me sens pas bien". C'était le début de son calvaire. "Grace, la bataille ne fait que commencer, tu le sais, mais nous devons vaincre", lui dit le docteur.

Malgré le traitement, son état empire. Le 16 octobre, ses conditions sont très graves. A une amie qui lui rend visite et lui suggère des mots de prière, Grace répond: "Béni soit le Seigneur, mon rocher". Elle demande l'onction des malades. Le docteur lui répète qu'elle ne doit pas mourir.

Le nuit suivante, vers 23h30, le docteur fait un dernier tour: "Grace, tu as fait de ton mieux, et nous aussi, pour combattre la maladie. Maintenant il ne nous reste que de mettre la vie dans les mains de Dieu et accepter sa volonté, si bien que cela puisse paraître incompréhensible… On s'occupera de tes deux enfants". La malade écoute, les yeux fermés. Le docteur demande "Est-ce que tu m'as compris, Grace?". Elle répond d'un léger mouvement de la tête. Elle a compris et le manifeste en murmurant dans un souffle: "Abba, Père…"

Quelques semaines plus tard c'est le docteur qui tombe malade. Né à Kitgum le 24 novembre 1957, après l'Ecole de Médecine à l'université Makerere, Lukwiya avait fait une spécialisation en Pédiatrie Tropicale à Liverpool où, vu les brillants résultats de ses études, on lui avait demandé d'y rester comme professeur. Lukwiya refusa. D'ailleurs il refusera toujours de s'expatrier en Afrique du Sud, en Europe ou au Moyen-Orient, comme 70% de ses collègues, ou même de travailler à Kampala, la capitale. 

"Quant à moi"

Après avoir lancé l'alarme sur l'épidémie, il a coordonné pendant deux mois le personnel sanitaire pour l'assistance aux victimes. À l'enterrement de Sœur Pierina, anesthésiste et élève assistante sanitaire auprès de l'hôpital gouvernemental, il dit: "Nous avons connu des moments très difficiles: guerre, guérilla, pillage, destruction, épidémies et chaque fois nous avons été capables de répondre avec toutes nos énergies et de vaincre. Nous croyions que nous avions déjà vécu le pire: mais nous n'avions pas pris en compte Ebola. C'est un mal terrible… Cette épidémie m'a fait comprendre que la profession médicale est un appel de Dieu, et plus je vois les gens mourir plus forte je sens cette vocation à consacrer ma vie aux malades.    Quand nous choisissons cette profession, nous le faisons peut-être pour prestige personnel, parce que nous sommes intelligents ou parce que nous voulons sauver des vies humaines. Quant à moi, j'ai fait mon choix, je ne ferai pas marche arrière. J'ai fait l'option d'être disposé à mourir pour les autres, si nécessaire". 

Vers la fin de novembre il enregistre les premiers symptômes de la maladie. Pour souligner sa volonté de partager le sort des autres victimes, il demande d'être hospitalisé dans la salle avec les malades d'Ebola. Malgré l'assistance de ses collaborateurs et même d'experts de l'Organisation Mondiale de la Santé, il s'éteint la nuit de mardi 5 décembre.

Amalie Ssegondo

    afriquespoir@ic.cd