Afriquespoir n. 15
Juillet - Septembre 2001


 

 
Sommaire AE15
Editorial
Cette étrange guerre
Nigéria: la religion dans la vie des gens
On les appelle armes légères
Spécial: 
La Bible en Afrique

Des miracles à gogo
J'ai trouvé une famille
 
 
 
 
 
 
 
 

L'Afrique participe pour sa part à ce mouvement vers la Bible. Dans ce continent, hélas, la famine est bien présente, mais il existe aussi une autre faim qu'il est difficile de combler, celle pour la Parole de Dieu. Les gens sont ouverts à la Parole de Dieu dans la Bible; ils y trouvent une inspiration et un sens pour leur vie quotidienne souvent si pénible.

La Bible passionne, fascine. C'est pour cela que la récente menace du gouvernement Malawien de ne pas admettre la lecture de la Bible dans les écoles n'a pas manqué d'étonner.

Qu'il suffise de penser qu'après l'Amérique, l'Inde est le deuxième pays au monde et le Japon le troisième à posséder le plus grand nombre de Bibles. 

En Inde, des millions d'Hindous possèdent la Bible et en font régulièrement la lecture au moins partielle. Au Japon on a fait un sondage dans un grand immeuble résidentiel moderne d'Osaka, d'où il est ressorti que 20 % des familles avaient un autel domestique bouddhique ou shintoïste, alors que 60 % possédaient une Bible.

Cet engouement ne doit pas tromper. Des chrétiens eux-mêmes posent la question de l'impact de la parole de Dieu. Le spectacle accablant des guerres fratricides à répétition qui ravagent des pays fortement christianisés a ébranlé la foi de beaucoup et posé la question: la Bible n'est-elle pas un gadget comme un autre ? Est-elle vraiment source de libération et de rencontre fraternelle? N'est-ce pas un fétiche parmi tant d'autres que l'on mêle à tout? Est-ce qu'on la lit suffisamment comme il faut?

 Les débuts

Théoriquement, 95% de la population mondiale peut lire des parties de la Bible dans sa propre langue maternelle. On calcule que vers 1500 la Sainte Écriture avait été traduite totalement ou partiellement en 24 langues; en 1800 le traductions étaient 71; en 1900: 567; en 1928: 856, et de nos jours en 2261.

Le principal mérite de ce travail revient d'abord aux sociétés bibliques protestantes, qui ont entrepris systématiquement la traduction et la diffusion de l'Écriture Sainte dans presque tous les pays. Les missionnaires protestants ont souvent devancé les catholiques pour la traduction des Saintes Écritures dans les diverses langues. Et cela dès le début du 19è siècle. C'est à Freetown, en 1816, qu'a été fondé le premier 'comité' de la Société Biblique sur le continent africain. La même année a vu le jour premier Evangile en bullom, langue parlée au Libéria. G. J. Nyländer, le traducteur, croyait que le bullom était une langue importante. Plus tard on s'aperçut qu'elle n'était parlée que par un petit groupe de la côte et le reste de la Bible n'a jamais paru dans cette langue.

A cette époque-là personne ne savait combien de langues étaient parlées; ni combien de personnes parlaient telle ou telle langue. L'Evangile a été imprimé avant 1850 en huit langues dont cinq, trop peu utilisées, seront abandonnées: bullom; Sierra Leone; madinka, Gambie; grebo, Libéria; ga, Côte de l'Or; bassa, Libéria; isubu, Cameroun; douala, Cameroun; fernando-po, Fernando Po. Au Gabon, le futur évêque catholique Jean-Rémi Bessieux composa en 1847 un dictionnaire, un catéchisme et une vie de Jésus en pongwé. En 1854 sortirent de l'imprimerie de la mission catholique de Ngazobil, aux environs de Dakar, les lectures bibliques des dimanches et jours de semaine, traduites en wolof par Aloys Kobès, Franz Riehl et le père sénégalais G. Sock.

Lentement on découvre les langues importantes et en 1885 la Bible complète est disponible en cinq d'entre elles: ga et twi en Côte de l'Or, efik et yoruba au Nigéria, douala au Cameroun.

Le bilan de l’œuvre accomplie jusqu'en 1885 est déjà considérable. Au Congo, la première traduction en date est celle de l'évangile selon St. Jean en lonkundo, par le Rev. Banks de l'A.B.M.U. de Bolenge (1893).

Puis le nombre des traductions a augmenté de façon spectaculaire: en 1990, il existait des Bibles en 214 langues africaines, des Nouveaux Testaments en 274 langues, et des sélections bibliques en 214 langues. Mettre les Saintes Écritures à la disposition de tout homme dans une langue qu'il comprenne est à la base de tout effort de traduction et de diffusion. Chacun doit pouvoir rencontrer le Christ dans une langue qu'il comprend, si possible sa langue maternelle.

De nouveaux lecteurs

La préparation technique des manuscrits se fait de plus en plus à Nairobi, mais aussi à Yaoundé, à Kinshasa et au Caire. Aujourd'hui, presque tous les traducteurs sont Africains. Grâce à leur formation théologique approfondie, beaucoup d'entre eux maîtrisent le grec et l'hébreu.

Le problème le plus difficile posé aux traducteurs reste toujours celui de rendre les abstractions. Car ici on se heurte au monde de la pensée si différent dans la Bible et en Afrique. Le fulfuldé, langue parlée entre le Sénégal et le lac Tchad, connaît vingt mots différents pour beau; car la beauté d'une fleur est différente de celle d'une montagne, et celle d'une femme est différente de celle d'une vache. On ne peut pas exprimer cela par le même mot. Il n'existe pas un seul mot pour le beau, la beauté; la beauté ne peut exister que par cette femme, cette fleur ou cette vache, et le concept abstrait de beauté est étranger au mode de pensée en fulfuldé. Ceci s'applique également à d'autres abstractions, comme la justice, l'amour, la grâce, le péché, etc... Comment traduire ces conceptions bibliques abstraites? Ceci exige beaucoup de temps, de recherche, et de discussion, et quelquefois sans résultat jusqu'à ce jour. Ainsi, dans la langue bassa du Cameroun, le mot grâce est-il traduit par le grec «charis» chez les protestants, et par le latin «gratia» chez les catholiques.

Des efforts remarquables sont employés pour attirer de nouveaux lecteurs: des textes bibliques choisis sur cassette, des brochures et des livrets très illustrés, des dépliants. De la Bible de l'Enfant, en 50 langues africaines, on a distribué 6 millions d'exemplaires (1979-2000). De la Bible des Jeunes, plus d'un million d'exemplaires.

Les nouvelles traductions en anglais ou en français courant ont connu un succès énorme dans le monde occidental sécularisé mais aussi en Afrique. Au milieu des années '80, 75 millions d'exemplaires avaient été diffusés, et dès 1976, 25 millions de Bibles complètes en anglais courant. Les personnes âgées en Afrique, qui avaient appris à l'école à lire la Bible dans la langue classique de la traduction de King James s'y mirent avec difficulté, mais la jeunesse retrouva dans la langue de la Bible en version courante, celle de ses livres scolaires, de la radio et de la télévision. La Bible en français courant eut également un grand succès dans les villes comme Abidjan, par exemple. Un texte accessible non seulement aux personnes dont le français est la langue maternelle, mais aussi à tous ceux dont il n'est qu'une langue seconde. Un texte qui garde toute sa vérité mais dans des langues d'aujourd'hui, des langues que les gens parlent et comprennent.

 Traductions œcuméniques

Dans les grandes villes se développent aussi les langues africaines les plus importantes: entre autres le swahili en Afrique Orientale, et le kituba en RDC. Comme beaucoup d'enfants ne terminent pas l'école primaire, le nombre de quasi analphabètes augmente. C'est pourquoi, les versions en langue courante: anglais, français, portugais, swahili, kituba, shona, kinyarwanda, etc. sont vraiment nécessaires, ainsi que les ouvrages contenant des récits bibliques pour les nouveaux lecteurs. Même la version en afrikaans courant, destinée aux Blancs et aux métis d'Afrique du Sud, a déjà été vendue à plus d'un million d'exemplaires.

Remarquable a été surtout le progrès enregistré dans la collaboration oecuménique sur le terrain biblique. Un assez grand nombre de traductions, notamment dans les grandes langues, sont accomplies en coopération entre protestants et catholiques.

Le siècle dernier a vu les premières tentatives de traduction faite ensemble. Aux débuts des années '60 apparut, par exemple, la Bible en kiswahili en collaboration entre catholiques, luthériens et anglicans. C'était une première pour toute l'Afrique noire.

L'organisation de rencontres entre protestants et catholiques, l'approbation de directives et de critères communs, la création de groupes de travail composés de biblistes protestants, orthodoxes et catholiques, tout cela a donné un nouvel essor aux traductions œcuméniques. Aujourd'hui plus de 200 traductions interconfessionnelles, dont 95 en Afrique, ont déjà vu le jour ou sont en cours.

Au cours des dernières décennies il y a eu des efforts appréciables pour comprendre ce que la Parole de Dieu pourrait bien dire dans les situations modernes. Les paroles du passé doivent être actualisées en fonction de l'humanité d'aujourd'hui. En Afrique du Sud, par exemple, où l'apartheid présentait plusieurs éléments en commun avec l'oppression expérimentée par le peuple d'Israël en exil, on souligna les pages où Dieu paraît comme le "libérateur". De même en Amérique Latine, où l'oppression et les injustices sociales ont encouragé une lecture qui récupère des dimensions parfois oubliées: Dieu qui marche avec son peuple, la libération n'est pas seulement spirituelle et morale, mais sociale, basée sur la recherche de la justice dans les relations entre les hommes et le refus des rapports d'exploitation.

 Une aventure infinie

Cependant, il faut dire que ces façons 'contextualisées' de lire la Bible ne vont pas sans problèmes. Le phénomène des églises indépendantes faisant de la Bible une lecture qu'on croit toujours 'inspirée' et rassemblant des disciples, n'est pas sans conséquences. La première: la naissance de nouveaux groupes religieux, réunis autour du principe de la libre interprétation de l'Écriture et ignorant tout esprit œcuménique et toute tradition. Ils n'acceptent que des lectures partielles de la Bible. A des versets bibliques limités ils ne donnent qu'un sens unique et obligatoire, sans tenir compte de leur contexte ou des résultats des études menées au cours des siècles.

Le problème de l'interprétation de la Bible n'est pas nouveau. La question "Comment lire?" était déjà bien présente aux débuts de l'Église. Dans sa 2e lettre Saint Pierre fait mention des difficultés que certains fidèles rencontraient en lisant les lettres de Paul: "Il y a, dans ses lettres, des passages difficiles à comprendre et des gens ignorants en déforment le sens, comme ils le font d'ailleurs avec d'autres parties des Écritures… Avant tout, sachez-le: aucune prophétie d'Écriture n'est l'objet d'explication personnelle" (1,20s). Dans l'avant-propos, la Bible des Communautés Chrétiennes rappelle ce principe: "C'est au sein d'un peuple que Dieu a parlé. C'est dans un peuple qu'ont été rédigés siècle après siècle ses différents livres et c'est dans l'Église naissante finalement que ces écrits anciens et nouveaux ont été reçus comme don de Dieu aux hommes".

Au lieu d'être "une aventure commune avec le Logos qui renverse les barrières de nos frontières -  a écrit l'abbé Paulin Poucouta - la Bible en terres d'Afrique est féconde de nouvelles divisions..."

Dans leur liberté absolue ou apparente, cependant, ces lectures divergentes provoquent les catholiques à ne pas se contenter de quatre notions élémentaires. La lecture de la Bible n'est pas facile en tous points. Ce serait une erreur de croire qu'en l'ouvrant à n'importe quelle page, et sans préparation, chacun peut y trouver des messages adaptés à ses besoins et répéter l'expérience de Saint Augustin. Dans ses Confessions, il écrit qu'il entendit un jour une voix lui murmurer: "Tolle et Lege! Prends et lis". Dans sa jeunesse il avait bien parcouru la Bible et avait rejeté ce "fatras". Mais cette fois il tomba sur le passage des Rm 13,13: "Comme il sied en plein jour, conduisons-nous avec dignité: point de ripailles ni d'orgies, pas de luxure ni de débauche, pas de querelles ni de jalousies." Ce fut déterminant pour lui, il rencontra le Christ et changea de vie.

Se fait sentir la nécessité d'une introduction, de faciliter un premier contact. On n'aborde pas la Bible comme on aborde un roman. La Bible est le livre d'une éducation. Durant deux millénaires Dieu a patiemment conduit le peuple d'Israël, du paganisme sémitique aux lumières de l'Évangiles. Il continue à le faire aujourd'hui, en conduisant son peuple tenté toujours d'associer à Dieu d'autres dieux, à travers les paganismes du 21è siècle.

D'ailleurs la Bible n'est pas un livre: elle est un monde, elle embrasse des millénaires d'histoire humaine, élaborés à la lumière de l'Esprit par une foule de témoins: narrateurs, prophètes, poètes, sages, évangélistes, apôtres.

Très utiles apparaissent donc les expériences d'apostolat biblique destinées à faciliter un premier contact ou l'approfondissement des textes. Dignes de mention sont, en particulier, les cours organisés par le Centre Lumko ('Afrique du Sud) et du Cebilo (Cente Biblique Lomè)

 Mieux équipés

Depuis dix ans bientôt, le Centre pour l'Apostolat Biblique (CAB) à Bandundu et à Kinshasa(RDC) organisent un "Séminaire Biblique de Base" (SBB). Pendant cinq soirées ou trois journées entières, les participants (entre 40 et 60 personnes) étudient, partagent et prient la Parole de Dieu. Ils découvrent la puissance et l'efficacité de la Bonne Nouvelle et son impact sur leur vie concrète. Enrichis de nouvelles connaissances bibliques, ils se sentent mieux équipés dans leurs rencontres avec les gens qui ne partagent pas les mêmes convictions.

Le 31 décembre 2000, le cardinal F. Etsou a célébré dans la paroisse N. Dame d'Afrique de Kinshasa la clôture du programme "Toute l'Afrique lit toute la Bible". Plus de cinq cents fidèles de l'archidiocèse de Kinshasa ont reçu des médailles et des diplômes en signe de félicitation: depuis 1998 ces chrétiens ont lu un texte biblique chaque jour. Jusqu'à avoir lu toute la Bible. L'enthousiasme des débuts a été mis à dure épreuve: des chapitres très longs, d'autres difficiles à comprendre. La Bible toute entière a 1334 chapitres et un an n'a que 365 jours. Eux, ils ont persévéré et ils sont arrivés!

Le récit suivant de Maria, une femme du camp de réfugiés de Kesa (Tanzanie), illustre très bien ce qu'une connaissance vraie et affectueuse de la Parole de Dieu peut produire dans la vie d'une personne. Maria arrive à une rencontre de catéchistes avec une Bible cousue. "J'ai reçu cette Bible de la main de mon curé, pendant une célébration eucharistique, après avoir participé à un séminaire biblique. Quand il me l'a donnée, je l'ai serrée contre mon cœur, comme j'avais fait avec mes enfants lorsqu'on me les a remis après leur naissance. La Bible ma donné une nouvelle vie…

C'était en 1991. Lorsque j'ai dû fuir, je n'ai eu le temps que de prendre mon petit enfant et la Bible, que j'ai enveloppée dans un drap. Je la transportais sur la tête, dans une casserole pour la protéger de la pluie, et pendant le voyage nous lisions la parole de Dieu chaque jour avant le coucher du soleil. Je ne savais rien des autres membres de la famille, mais heureusement on s'est tous retrouvés au bord du fleuve Kagera. Lorsque nous traversions le fleuve, j'ai perdu l'équilibre et la Bible est tombée à l'eau. Elle flottait devant moi… comme Moise dans son panier. Je l'ai récupérée et, une fois arrivés sur la rive, nous l'avons séchée et mon mari l'a cousue. Voilà l'histoire de ma Bible. Je remercie ceux qui me l'ont donnée".

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