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Afriquespoir
n. 15 |
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L'Afrique
participe pour sa part à ce mouvement vers la Bible. Dans ce continent, hélas,
la famine est bien présente,
mais il existe aussi une autre faim qu'il est difficile de combler, celle
pour la Parole de Dieu. Les gens sont ouverts à la Parole de Dieu dans la
Bible; ils y trouvent une inspiration et un sens pour leur vie quotidienne
souvent si pénible.
La
Bible passionne, fascine. C'est pour cela que la récente menace du
gouvernement Malawien de ne pas admettre la lecture de la Bible dans les
écoles n'a pas manqué d'étonner. Qu'il suffise de penser qu'après l'Amérique, l'Inde est le deuxième pays au monde et le Japon le troisième à posséder le plus grand nombre de Bibles.
En
Inde, des millions d'Hindous possèdent la Bible et en font régulièrement
la lecture au moins partielle. Au Japon on a fait un sondage dans un grand
immeuble résidentiel moderne d'Osaka, d'où il est ressorti que 20 % des
familles avaient un autel domestique bouddhique ou shintoïste, alors que
60 % possédaient une Bible.
Cet
engouement ne doit pas tromper. Des chrétiens eux-mêmes posent la
question de l'impact de la parole de Dieu. Le spectacle accablant des
guerres fratricides à répétition qui ravagent des pays fortement
christianisés a ébranlé la foi de beaucoup et posé la question: la
Bible n'est-elle pas un gadget comme un autre ? Est-elle vraiment source
de libération et de rencontre fraternelle? N'est-ce pas un fétiche parmi
tant d'autres que l'on mêle à tout? Est-ce qu'on la lit suffisamment
comme il faut?
Les
débuts
Théoriquement,
95% de la population mondiale peut lire des parties de la Bible dans sa
propre langue maternelle. On calcule que vers 1500 la Sainte Écriture
avait été traduite totalement ou partiellement en 24 langues; en 1800 le
traductions étaient 71; en 1900: 567; en 1928: 856, et de nos jours en
2261.
Le
principal mérite de ce travail revient d'abord aux sociétés bibliques
protestantes, qui ont entrepris systématiquement la traduction et la
diffusion de l'Écriture Sainte dans presque tous les pays. Les
missionnaires protestants ont souvent devancé les catholiques pour la
traduction des Saintes Écritures dans les diverses langues. Et cela dès
le début du 19è siècle. C'est à Freetown, en 1816, qu'a été fondé
le premier 'comité' de la Société Biblique sur le continent africain.
La même année a vu le jour premier Evangile en bullom, langue
parlée au Libéria. G. J. Nyländer, le traducteur, croyait que le bullom
était une langue importante. Plus tard on s'aperçut qu'elle n'était
parlée que par un petit groupe de la côte et le reste de la Bible n'a
jamais paru dans cette langue.
A
cette époque-là personne ne savait combien de langues étaient parlées;
ni combien de personnes parlaient telle ou telle langue. L'Evangile a été
imprimé avant 1850 en huit langues dont cinq, trop peu utilisées, seront
abandonnées: bullom; Sierra Leone; madinka, Gambie; grebo, Libéria; ga,
Côte de l'Or; bassa, Libéria; isubu, Cameroun; douala, Cameroun;
fernando-po, Fernando Po. Au Gabon, le
futur évêque catholique Jean-Rémi Bessieux composa en 1847 un
dictionnaire, un catéchisme et une vie de Jésus en pongwé. En 1854
sortirent de l'imprimerie de la mission catholique de Ngazobil, aux
environs de Dakar, les lectures bibliques des dimanches et jours de
semaine, traduites en wolof par Aloys Kobès, Franz Riehl et le père sénégalais
G. Sock.
Lentement
on découvre les langues importantes et en 1885 la Bible complète est
disponible en cinq d'entre elles: ga et twi en Côte de l'Or, efik
et yoruba au Nigéria, douala au Cameroun.
Le
bilan de l’œuvre accomplie jusqu'en 1885 est déjà considérable. Au
Congo, la première traduction en date est celle de l'évangile selon St.
Jean en lonkundo, par le Rev. Banks de l'A.B.M.U. de Bolenge (1893).
Puis
le nombre des traductions a augmenté de façon spectaculaire: en 1990, il
existait des Bibles en 214 langues africaines, des Nouveaux Testaments en
274 langues, et des sélections bibliques en 214 langues. Mettre les
Saintes Écritures à la disposition de tout homme dans une langue qu'il
comprenne est à la base de tout effort de traduction et de diffusion.
Chacun doit pouvoir rencontrer le Christ dans une langue qu'il comprend,
si possible sa langue maternelle.
De
nouveaux lecteurs
La
préparation technique des manuscrits se fait de plus en plus à Nairobi,
mais aussi à Yaoundé, à Kinshasa et au Caire. Aujourd'hui, presque tous
les traducteurs sont Africains. Grâce à leur formation théologique
approfondie, beaucoup d'entre eux maîtrisent le grec et l'hébreu. Le problème le plus difficile posé aux traducteurs reste toujours celui de rendre les abstractions. Car ici on se heurte au monde de la pensée si différent dans la Bible et en Afrique. Le fulfuldé, langue parlée entre le Sénégal et le lac Tchad, connaît vingt mots différents pour beau; car la beauté d'une fleur est différente de celle d'une montagne, et celle d'une femme est différente de celle d'une vache. On ne peut pas exprimer cela par le même mot. Il n'existe pas un seul mot pour le beau, la beauté; la beauté ne peut exister que par cette femme, cette fleur ou cette vache, et le concept abstrait de beauté est étranger au mode de pensée en fulfuldé. Ceci s'applique également à d'autres abstractions, comme la justice, l'amour, la grâce, le péché, etc... Comment traduire ces conceptions bibliques abstraites? Ceci exige beaucoup de temps, de recherche, et de discussion, et quelquefois sans résultat jusqu'à ce jour. Ainsi, dans la langue bassa du Cameroun, le mot grâce est-il traduit par le grec «charis» chez les protestants, et par le latin «gratia» chez les catholiques.
Des
efforts remarquables sont employés pour attirer de nouveaux lecteurs: des
textes bibliques choisis sur cassette, des brochures et des livrets très
illustrés, des dépliants. De la Bible de l'Enfant, en 50 langues
africaines, on a distribué 6 millions d'exemplaires (1979-2000). De la Bible
des Jeunes, plus d'un million d'exemplaires.
Les
nouvelles traductions en anglais ou en français courant ont connu un succès
énorme dans le monde occidental sécularisé mais aussi en Afrique. Au
milieu des années '80, 75 millions d'exemplaires avaient été diffusés,
et dès 1976, 25 millions de Bibles complètes en anglais courant. Les
personnes âgées en Afrique, qui avaient appris à l'école à lire la
Bible dans la langue classique de la traduction de King James s'y mirent
avec difficulté, mais la jeunesse retrouva dans la langue de la Bible en
version courante, celle de ses livres scolaires, de la radio et de la télévision.
La Bible en français courant eut également un grand succès dans les
villes comme Abidjan, par exemple. Un texte accessible non seulement aux
personnes dont le français est la langue maternelle, mais aussi à tous
ceux dont il n'est qu'une langue seconde. Un texte qui garde toute sa vérité
mais dans des langues d'aujourd'hui, des langues que les gens parlent et
comprennent.
Traductions
œcuméniques
Dans
les grandes villes se développent aussi les langues africaines les plus
importantes: entre autres le swahili en Afrique Orientale, et le kituba en
RDC. Comme beaucoup d'enfants ne terminent pas l'école primaire, le
nombre de quasi analphabètes augmente. C'est pourquoi, les versions en
langue courante: anglais, français, portugais, swahili, kituba, shona,
kinyarwanda, etc. sont vraiment nécessaires, ainsi que les ouvrages
contenant des récits bibliques pour les nouveaux lecteurs. Même la
version en afrikaans courant, destinée aux Blancs et aux métis d'Afrique
du Sud, a déjà été vendue à plus d'un million d'exemplaires.
Remarquable
a été surtout le progrès enregistré dans la collaboration oecuménique
sur le terrain biblique. Un assez grand nombre de traductions, notamment
dans les grandes langues, sont accomplies en coopération entre
protestants et catholiques.
Le
siècle dernier a vu les premières tentatives de traduction faite
ensemble. Aux débuts des années '60 apparut, par exemple, la Bible en
kiswahili en collaboration entre catholiques, luthériens et anglicans. C'était
une première pour toute l'Afrique noire.
L'organisation
de rencontres entre protestants et catholiques, l'approbation de
directives et de critères communs, la création de groupes de travail
composés de biblistes protestants, orthodoxes et catholiques, tout cela a
donné un nouvel essor aux traductions œcuméniques. Aujourd'hui plus de
200 traductions interconfessionnelles, dont 95 en Afrique, ont déjà vu
le jour ou sont en cours.
Au
cours des dernières décennies il y a eu des efforts appréciables pour
comprendre ce que la Parole de Dieu pourrait bien dire dans les situations
modernes. Les paroles du passé doivent être actualisées en fonction de
l'humanité d'aujourd'hui. En Afrique du Sud, par exemple, où l'apartheid
présentait plusieurs éléments en commun avec l'oppression expérimentée
par le peuple d'Israël en exil, on souligna les pages où Dieu paraît
comme le "libérateur". De même en Amérique Latine, où l'oppression
et les injustices sociales ont encouragé une lecture qui récupère des
dimensions parfois oubliées: Dieu qui marche avec son peuple, la libération
n'est pas seulement spirituelle et morale, mais sociale, basée sur la
recherche de la justice dans les relations entre les hommes et le refus
des rapports d'exploitation.
Une
aventure infinie
Cependant,
il faut dire que ces façons 'contextualisées' de lire la Bible ne vont
pas sans problèmes. Le phénomène des églises indépendantes faisant de
la Bible une lecture qu'on croit toujours 'inspirée' et rassemblant des
disciples, n'est pas sans conséquences. La première: la naissance de
nouveaux groupes religieux, réunis autour du principe de la libre interprétation
de l'Écriture et ignorant tout esprit œcuménique et toute tradition.
Ils n'acceptent que des lectures partielles de la Bible. A des versets
bibliques limités ils ne donnent qu'un sens unique et obligatoire, sans
tenir compte de leur contexte ou des résultats des études menées au
cours des siècles. Le problème de l'interprétation de la Bible n'est pas nouveau. La question "Comment lire?" était déjà bien présente aux débuts de l'Église. Dans sa 2e lettre Saint Pierre fait mention des difficultés que certains fidèles rencontraient en lisant les lettres de Paul: "Il y a, dans ses lettres, des passages difficiles à comprendre et des gens ignorants en déforment le sens, comme ils le font d'ailleurs avec d'autres parties des Écritures… Avant tout, sachez-le: aucune prophétie d'Écriture n'est l'objet d'explication personnelle" (1,20s). Dans l'avant-propos, la Bible des Communautés Chrétiennes rappelle ce principe: "C'est au sein d'un peuple que Dieu a parlé. C'est dans un peuple qu'ont été rédigés siècle après siècle ses différents livres et c'est dans l'Église naissante finalement que ces écrits anciens et nouveaux ont été reçus comme don de Dieu aux hommes".
Au
lieu d'être "une aventure commune avec le Logos qui renverse les
barrières de nos frontières - a
écrit l'abbé Paulin Poucouta - la Bible en terres d'Afrique est féconde
de nouvelles divisions..."
Dans
leur liberté absolue ou apparente, cependant, ces lectures divergentes
provoquent les catholiques à ne pas se contenter de quatre notions élémentaires.
La lecture de la Bible n'est pas facile en tous points. Ce serait une
erreur de croire qu'en l'ouvrant à n'importe quelle page, et sans préparation,
chacun peut y trouver des messages adaptés à ses besoins et répéter l'expérience
de Saint Augustin. Dans ses Confessions, il écrit qu'il entendit
un jour une voix lui murmurer: "Tolle et Lege! Prends et lis".
Dans sa jeunesse il avait bien parcouru la Bible et avait rejeté ce
"fatras". Mais cette fois il tomba sur le passage des Rm 13,13:
"Comme il sied en plein jour, conduisons-nous avec dignité: point de
ripailles ni d'orgies, pas de luxure ni de débauche, pas de querelles ni
de jalousies." Ce fut déterminant pour lui, il rencontra le Christ
et changea de vie.
Se
fait sentir la nécessité d'une introduction, de faciliter un premier
contact. On n'aborde pas la Bible comme on aborde un roman. La Bible est
le livre d'une éducation. Durant deux millénaires Dieu a patiemment
conduit le peuple d'Israël, du paganisme sémitique aux lumières de l'Évangiles.
Il continue à le faire aujourd'hui, en conduisant son peuple tenté
toujours d'associer à Dieu d'autres dieux, à travers les paganismes du
21è siècle.
D'ailleurs
la Bible n'est pas un livre: elle est un monde, elle embrasse des millénaires
d'histoire humaine, élaborés à la lumière de l'Esprit par une foule de
témoins: narrateurs, prophètes, poètes, sages, évangélistes, apôtres.
Très
utiles apparaissent donc les expériences d'apostolat biblique destinées
à faciliter un premier contact ou l'approfondissement des textes. Dignes
de mention sont, en particulier, les cours organisés par le Centre Lumko
('Afrique du Sud) et du Cebilo (Cente Biblique Lomè)
Mieux
équipés
Depuis
dix ans bientôt, le Centre pour l'Apostolat Biblique (CAB) à Bandundu et
à Kinshasa(RDC) organisent un "Séminaire Biblique de Base"
(SBB). Pendant cinq soirées ou trois journées entières, les
participants (entre 40 et 60 personnes) étudient, partagent et prient la
Parole de Dieu. Ils découvrent la puissance et l'efficacité de la Bonne
Nouvelle et son impact sur leur vie concrète. Enrichis de nouvelles
connaissances bibliques, ils se sentent mieux équipés dans leurs
rencontres avec les gens qui ne partagent pas les mêmes convictions.
Le
31 décembre 2000, le cardinal F. Etsou a célébré dans la paroisse N.
Dame d'Afrique de Kinshasa la clôture du programme "Toute l'Afrique
lit toute la Bible". Plus de cinq cents fidèles de l'archidiocèse
de Kinshasa ont reçu des médailles et des diplômes en signe de félicitation:
depuis 1998 ces chrétiens ont lu un texte biblique chaque jour. Jusqu'à
avoir lu toute la Bible. L'enthousiasme des débuts a été mis à dure épreuve:
des chapitres très longs, d'autres difficiles à comprendre. La Bible
toute entière a 1334 chapitres et un an n'a que 365 jours. Eux, ils ont
persévéré et ils sont arrivés!
Le
récit suivant de Maria, une femme du camp de réfugiés de Kesa (Tanzanie),
illustre très bien ce qu'une connaissance vraie et affectueuse de la
Parole de Dieu peut produire dans la vie d'une personne. Maria arrive à
une rencontre de catéchistes avec une Bible cousue. "J'ai reçu
cette Bible de la main de mon curé, pendant une célébration
eucharistique, après avoir participé à un séminaire biblique. Quand il
me l'a donnée, je l'ai serrée contre mon cœur, comme j'avais fait avec
mes enfants lorsqu'on me les a remis après leur naissance. La Bible ma
donné une nouvelle vie…
C'était
en 1991. Lorsque j'ai dû fuir, je n'ai eu le temps que de prendre mon
petit enfant et la Bible, que j'ai enveloppée dans un drap. Je la
transportais sur la tête, dans une casserole pour la protéger de la
pluie, et pendant le voyage nous lisions la parole de Dieu chaque jour
avant le coucher du soleil. Je ne savais rien des autres membres de la
famille, mais heureusement on s'est tous retrouvés au bord du fleuve
Kagera. Lorsque nous traversions le fleuve, j'ai perdu l'équilibre et la
Bible est tombée à l'eau. Elle flottait devant moi… comme Moise dans
son panier. Je l'ai récupérée et, une fois arrivés sur la rive, nous
l'avons séchée et mon mari l'a cousue. Voilà l'histoire de ma Bible. Je
remercie ceux qui me l'ont donnée". |
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