Afriquespoir n. 15
Juillet - Septembre 2001


 

Le groupe Rahab* est né à Yaoundé en 1997, sur l'initiative de quelques  personnes sensibilisées au problème de la prostitution.
* Rahab: prostituée de Jéricho grâce à laquelle les Israélites peuvent prendre la ville (Jos 2). Elle symbolise l'accueil de l'étranger.

    Les prostituées étant appelées ici filles de la rue, c'est ce terme qui sera utilisé dans la suite. Le Foyer de l'Espérance, organisation relevant de l'archidiocèse de Yaoundé, est attentif à la question des enfants de la rue, mais aucune présence n'était jusqu'alors assurée auprès des filles. Les premiers contacts ont été pris directement dans la rue, avec un petit groupe de filles travaillant dans un même secteur de la ville. Mais les désagréments liés au fait de la rue - lieu de travail, présence de clients, tracasseries de la part des gendarmes et policiers, manque de disponibilité des filles elles-mêmes - ont tout de suite conduit, sur leur demande, à la recherche d'un lieu plus propice à la rencontre. Ce lieu fut dans un premier temps une communauté religieuse disposant de locaux extérieurs à la maison, dans le centre ville.

Le groupe s'est structuré peu à peu autour d'une rencontre hebdomadaire le lundi après-midi: une rencontre informelle de partage, d'échange de nouvelles, d'apprentissage de la relation gratuite entre les filles et avec les animateurs. La rue est, pour elles, un lieu de concurrence, et il ne leur est pas du tout naturel d'entrer en relation entre elles sur un autre mode: dans la rue, c'est chacune pour soi; on n'a pas d'amies dans la rue. Rahab permet à la fille de tisser des liens d'amitié, de sentir qu'elle compte pour quelqu'un en tant que personne, au-delà de ce qu'elle fait. L'une d'entre elles disait, à la fin de la première rencontre à laquelle elle participait il y a quelques semaines «je suis contente parce que je sens que j'ai trouvé une famille et qu'ici je serai toujours bien accueillie». La première chose sur laquelle nous insistons, c'est sur ce lien personnel qui permet à la fille de la rue de retrouver sur elle-même, dans la relation, un regard positif, un regard d'estime, qui pourra lui permettre d'arriver un jour à la décision de quitter la rue.

Le but ultime du groupe est bien sûr de leur permettre de quitter la rue, au terme d'un processus personnel dans lequel elles découvrent ce qu'elles peuvent faire pour gagner leur vie autrement. Aucune des filles avec lesquelles nous sommes en contact dans le groupe n'est dans la rue par choix, et toutes ont honte de ce qu'elles font. Elles ont pour la plupart dû quitter l'école très tôt - 14 ans pour certaines - à la suite de grossesses précoces, avec des familles ne pouvant ou ne voulant pas prendre en charge la fille et son bébé, et des partenaires qui n'ont pas pris leurs responsabilités. Sans formation, devant subvenir aux besoins de leurs enfants, et avec pour certaines la charge de petits frères et sœurs ou de parents âgés, elles se sont retrouvées avec comme seul gagne-pain la prostitution.

Parmi les risques auxquels elles sont confrontées, le plus important est celui du sida. Nous travaillons en lien avec un dispensaire où elles sont reçues gratuitement avec un bon signé par l'équipe, et nous avons régulièrement des séances d'information et de sensibilisation avec une infirmière. Tout en étant conscientes des risques, elles les minimisent, probablement par un réflexe d'auto- défense. L'une des premières filles du groupe est décédée du sida en décembre 98, d'origine musulmane, elle avait été baptisée, ainsi que son bébé décédé un mois plus tard, deux jours avant sa mort. Elle a marqué tout le groupe qui l'a accompagnée dans son cheminement vers le baptême et dans sa maladie.

Nous leur fournissons aussi une aide ponctuelle dans les cas de maladies nécessitant des soins longs ou coûteux. Leurs enfants bénéficient du même accueil au dispensaire. Autre danger permanent dans la rue, les exactions qu'elles subissent de la part des "forces de l'ordre", gendarmerie, police, militaires, qui n'hésitent pas à les utiliser, à les rançonner, à les humilier de toutes les manières possibles. Au début de l'histoire du groupe, sur les conseils de l'ancien archevêque de Yaoundé, Mgr Jean Zoa, une requête avait été déposée auprès des services compétents par l'intermédiaire de la commission diocésaine de Justice et Paix.

Quand une fille exprime le désir de quitter la rue, elle fait un projet personnel soumis à l'équipe, dans lequel elle présente ce qu'elle veut entreprendre. Au début, elles envisageaient surtout des projets de type petit commerce: vente de légumes, de poisson frais, d'huile, de bijoux- fantaisie, friperie... Mais aucun de ces commerces ne durait très longtemps à cause de la précarité des moyens: une panne d'électricité fait pourrir le poisson, on les vole dans un taxi, et à cause de la difficulté à gérer les revenus, dans un système où l'on est toujours à la limite des possibilités financières et où la moindre maladie engloutit toutes les économies. Nous avons donc, à la suite de plusieurs expériences négatives de filles auxquelles nous donnions une somme d'argent pour démarrer quelque chose et qui se retrouvaient quelques mois plus tard au point de départ, décidé de ne plus financer de commerces, sauf cas exceptionnel (par exemple une fille atteinte du sida qui a voulu vendre au marché). Nous prenons en charge depuis un an uniquement des projets de formation, selon les aptitudes et les goûts de chacune. C'est ainsi que l'une d'elles a commencé en janvier dernier une formation de coiffure- esthétique, une autre a terminé en juin l'école hôtelière, une troisième vient de commencer l'école Normale d'Instituteurs. Il y a deux ans, nous avions aidé une autre fille à ouvrir un salon de coiffure qui marche bien maintenant et lui permet de vivre avec sa famille. La même année, une fille avait suivi une formation en informatique. Deux autres ont appris la couture.

Tous les ans au moment de Noël, nous préparons avec elles une fête pour leurs enfants, qui rassemble une cinquantaine de personnes autour de jeux divers et d'un goûter qu'elles préparent ensemble. C'est un moment apprécié autant par les mamans que par les enfants! Un autre temps fort de notre année ensemble est le séjour à Kribi, une plage de l'Atlantique où nous passons trois à quatre jours. C'est l'occasion de vivre un temps en commun prolongé, de souder le groupe dans la détente et la préparation des repas, et pour elles une coupure dans la vie quotidienne et les difficultés auxquelles elles sont confrontées en ville. Nous avons parfois remarqué qu'elles s'y amusent comme des enfants, et chaque année la question des dates du séjour à Kribi se pose dès la reprise du groupe en septembre !

Depuis les débuts du groupe Rahab, un peu plus de vingt filles y ont participé. Certaines ont quitté la rue, durablement ou avec des rechutes, d'autres ont quitté le groupe, tout en gardant des contacts sporadiques. Nous voulons contacter davantage des filles, mais nous nous heurtons à un problème de temps - tous les membres de l'équipe sont bénévoles et ont d'autres engagements - et à un problème financier: nous vivons de dons et ne pouvons par conséquent financer que quelques projets chaque année. Nous sommes à la fois à la recherche de bonnes volontés pour étoffer l'équipe, et de subventions ou de dons pour que toutes celles qui expriment un vrai désir de changer leur vie puissent le faire. Nous faisons donc appel à tous!


Annie Josse

Sommaire AE15
Editorial
Cette étrange guerre
Nigéria: la religion dans la vie des gens
On les appelle armes légères
Spécial: 
La Bible en Afrique

Des miracles à gogo
J'ai trouvé une famille
 
 
 
 
 
 
 
 

       

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