Tu me verras le soir

Il ne se passe plus un jour sans que l’on n'entende parler de cela. On dirait que les cas de morts paisibles naturelles n’existent quasiment plus. Il y a toujours un ensorcellement, un maléfice, un envoûtement, une force occulte. Et l’on y croit dur comme fer. Un jeune garçon ou fille vient-il (elle) à trépasser? Ce sont ses parents ou ses oncles qui l’ont «mangé» et qui pendant la veillée mortuaire seront cible d'insultes et de jets des pierres de la part des jeunes du quartier mêlés à ceux venus du lointain, tous obnubilés par le chanvre qu’ils fument «à ciel ouvert.»

Voilà un pan du voile qui couvre ce sombre univers insaisissable et pourtant si proche. S'il n'était question que de quelques épisodes, on n’aurait pas à s’alarmer outre mesure. Mais il a pris de telles proportions qu’il divise les familles, favorise la culture de la haine et les vengeances, multiplie les enfants de la rue, avec, en prime, la banalisation des atrocités.

 

"Elles disparaissent"

A Ndjli, au quartier 13, un bailleur aurait transmis la 'magie' à un fils du locataire (8 ans) à travers un morceau de pain. Au cours d’un repas en famille, ce gamin l’a passée à ses trois frères. Ensemble, ils ont ensorcelé leur mère qui, durant deux ans, a cruellement souffert de maladies mystérieuses, que ni médecins ni pasteurs n’ont pu guérir.

Peu avant la mort de la victime, le petit sorcier s'est bombé le torse pour clamer haut et fort que c’est lui qui détenait la clé de la vie ou de la mort de sa mère. Imaginez donc la scène: toute la famille, du plus jeune au plus vieux, en train de supplier le gosse de huit ans afin qu’il laisse vivre sa mère. Heureusement pour l’arrogant petit sorcier, sa grand-mère, fervente chrétienne, l’accueillit chez elle. Sans quoi, il aurait, à coup sûr, lui aussi, grossi les rangs des «enfants de la rue» et des «enfants-sorciers».

Kingabwa, quartier réputé bastion de la sorcellerie dans la ville de Kinshasa. On raconte à voix basse qu’un pêcheur d’une soixantaine d’années, le Vieux S., reste le grand-maître des eaux du fleuve Congo à la hauteur du port de pêche dit Ngwele. Le jour que le Vieux se décide de refuser toute concurrence dans son travail, il fait surgir des eaux d’innombrables hippopotames qui effraient toute pirogue qui s’y hasarde. Même les militaires de la Force Navale ne parviennent pas à abattre ces grosses bêtes aquatiques: elles «disparaissent» dès qu’un fusil est pointé dans leur direction.

Jadis belle comme un soleil qui pointe, M. J. est restée vierge jusqu’à ce jour, la cinquantaine passée. A la fleur de l’âge –16, 18 ans – elle se serait moquée d’un handicapé physique qui lui aurait fait la cour. Et celui-ci n’aurait rien trouvé de mieux que de maudire la jeune prétentieuse. Et pourtant, dans sa vie, combien d’hommes ne lui ont-ils pas dit des mots galants sans plus! Aujourd’hui, M. J. remue ciel et terre – en vain - pour retrouver les traces de l’handicapé envoûteur.

Deux congénères se disputent au marché pour un problème apparemment banal. «Si tu ne me vois pas le matin, tu me verras le soir!» (formule qui promet l’ensorcellement). Le lendemain, au réveil, l’enfant de la conjurée, une fille de 16 ans, est trouvée morte sur son lit. Pourtant la veille, elle était pimpante de santé

Une passante, probablement une initiée, d’expliquer cette mort: «La dispute au marché, c’était de la poudre aux yeux. C’était la partie visible de l’iceberg. Il s’agit d’une confrérie de mangeurs de leurs propres enfants, unis dans une ristourne. Quand est arrivé le tour de cette femme, elle ne voulait pas céder sa fille, voilà pourquoi les autres membres de la confrérie lui ont volé cet enfant pour le tuer aussitôt».

Dans la commune de Bandalungwa, une bonne portion d’un quartier est plongée dans l’obscurité. On se mobilise. On se cotise pour acheter la pièce défectueuse dans la cabine centrale. Peine perdue! Quelqu’un dans la foule accuse une vieille maman comme étant sorcière, préférant l’obscurité de la nuit pour mieux opérer. Traquée, celle-ci avoue le forfait et exige un sacrifice humain dans le quartier pour libérer la lumière.

Sous la clameur publique et des coups de bâton, elle est conduite à la police qui la libérera quelques jours plus tard. Le courant électrique est revenu dans les jours qui ont suivi, sans sacrifice humain.

 

Lutter, mais avec quoi?

Des histoires infinies encouragées par des prêches de certains groupes religieux qui ne voient que la sorcellerie dans toute entreprise humaine infructueuse. Et qui font des dégâts. En juin dernier, 392 personnes soupçonnées d’être des envoûteurs ont été tuées et 243 autres contraintes d’abandonner leurs habitations dans la territoire d’Aru, en Rép. Dém. du Congo, du côté de la frontière de ce pays avec l’Ouganda.

A Bagira (Bukavu), il y a trois ans, on a enregistré environ 400 fillettes de 6 à 12 ans et 7 petits garçons, qui s'étaient réclamés sorciers. Ils avaient été convaincus, par suggestion et lavage de cerveaux, de la part d'adultes "sorciers", surtout des femmes, qu'ils étaient sorciers. Ils devaient désormais se comporter de la sorte. Ils recevaient tout un arsenal d'objets pour ensorceler ou jeter de mauvais sorts. Ailleurs les choses ne se passent pas mieux. Au Nigeria, presque chaque semaine, plusieurs dizaines d'individus disparaissent, surtout a Lagos. Selon la police, les personnes disparues pourraient être victimes de crimes rituels. Au Togo et au Ghana on vient de découvrir un affreux trafic de sang et d’organes humains, dans lequel sont impliqués des 'médecins' sorciers.

Au Zimbabwe, les babouins affamés menacent les récoltes? On a recours, d'abord, aux sorciers. Mais sans succès. On fait alors appel aux carabines des chasseurs, non sans protestations de la ligue de protection des animaux!

Au cours des dernières années se sont multipliés les documents des Églises dénonçant l'extensions du phénomène. Les évêques du Bénin ont récemment déploré "l'utilisation de Dieu" de la part des responsables des crimes et de leurs justiciers: "Par des pratiques occultes, tous invoquent Dieu, les uns pour perpétrer avec plus de sécurité leurs crimes, les autres pour se proclamer envoyés de Dieu pour l'élimination des criminels".

Les Églises de l’Afrique du Sud dénoncent que «certains sorciers réclament à leurs clients certaines parties du corps humain pour que leurs vœux soient exaucés. Coincés entre l’espoir et la crainte d’une malédiction, des adultes en arrivent alors à commettre ou à commanditer des meurtres d’enfants»

«Nous disposons des données dignes de foi qui nous autorisent à dire ceci: "Il est en train de devenir une calamité le nombre de meurtres de citoyens éliminés comme «sorciers», à la suite des accusations sans aucun fondement» (Evêques d’Angola et S.T.).

«Ces dernières années des événements graves se sont produits dans plusieurs régions de ce pays où des personnes ont été non seulement accusées de sorcellerie, mais sommairement jugées par la foule et exécutées d’une façon expéditive. Certaines ont été brûlées vives, d’autres égorgées, d’autres encore enterrées vivantes » (Évêques de la Rép. Centrafricaine)

On s'arrête là. De temps en temps les journaux kinois et d'ailleurs parlent d'aspirants ministres fréquentant les féticheurs les plus célèbres, lorsqu'un remaniement ministériel s'annonce, dans l'espoir d'un boulot. Si dimanche prochain il y a un match important, les féticheurs seront consultés par des joueurs; ou par des étudiants si la date des examens s'approche. D'autres assurent que la guerre dans l'Est finira bientôt: les chefs coutumiers ont déterré les pots des ancêtres et les rebelles mourront comme les sauterelles. Si on y ajoute le détail que nos combattants sont "invulnérables aux balles" grâce au respect des interdits édictés par les anciens, la victoire est chose faite. Beaucoup de gens, dit-on, rêvent souvent de morts. Les devins assurent que cela porte bonheur. Bonne nuit, donc!

Patrick-R. Monzemu Moleli