"Le culte de la personnalité est vieux comme le monde. Tôt ou tard tout pouvoir - laïque ou religieux - se nourrit de rituels et de mythes", écrivait en 1975 Michael Korda dans son livre "Le pouvoir: comment l'obtenir, comment l'exploiter". Une fois au sommet, on peut devenir l'objet d'un vrai culte. Il a été toujours comme ça et ceux qui aspirent au pouvoir doivent être prêts à prendre leur place dans la mythologie locale ou internationale. Intellectuels, journalistes, historiens s'efforceront de faire du chef un homme idéal, parfait, infaillible. Des flatteurs, infusant dans le peuple la conscience qu'on est devant un demi-dieu ou un dieu tout court. Pour peindre l'extraordinaire luminosité de leur astre, ils collectionneront les épithètes les plus éblouissants: envoyé du ciel, don de Dieu, guide, messie, pionnier, éclaireur de pointe, homme dont on avait besoin, bâtisseur de la nation, régénérateur de la nation, celui qui a droit à la gratitude du peuple, commandeur, stratège exceptionnel, héros de la défense nationale, organisateur inimitable…

 

A cette époque-là

Voici quelques exemples.

Europe. En Allemagne, Adolphe Hitler était le "Führer", le Chef, le Leader du Peuple Germanique, le Commandant en Chef de l'Armée, de la Marine et de la Force de l'Air, le Chancelier du Troisième Reich. (Reich signifie 'Empire'. Le 1er Reich c'était le Saint Empire Romain Germanique (962-1806); le 2e Reich (1817-1918); le 3e Reich, le Régime Nazi (1933-1945). A partir de la victoire des Nazis (1933), on multiplia les marches organisées pour assurer le soutien au pouvoir.  «A cette époque-là le peuple allemand aimait les uniformes, les parades, la formation militaire. Ignorant ce qui se passait dans le reste du monde, il se soumettait facilement à l’autorité» (Cyberlabs.Hitler).

Staline était appelé le Petit Père, le Géant de la Pensée et de l'Action, le Plus Fidèle Disciple de Lénine, le Chef du Prolétariat Révolutionnaire Mondial, le Meilleur, l'Homme d'acier. La propagande travailla à embellir son image - il était petit et il avait un bras semiparalysé – et à convaincre le peuple russe qu'il était infaillible. Les soldats mouraient avec son non sur les lèvres.

Le dictateur roumain Nicolae Ceausescu (1918-1989) était appelé le Génie des Carpates, le Danube de la pensée. Le rationnement du pain était vendu au peuple comme "alimentation scientifique".

Le Caudillo d'Espagne, Franco, était le: Generalísimo (le super-général). Sur les pièces de monnaie il avait adopté la panoplie attribuée précédemment aux rois: Francisco Franco, Chef d'Espagne "pour la grâce de Dieu". Mussolini était le: Duce (du latin Dux: guide), le Condottiere, l'Homme de la Providence, l'Homme du Destin.

En Amérique, pour Fidel Castro on a fabriqué le superlatif au plus haut degré: Líder máximo.

 

Le Soleil

L'Asie a été toujours généreuse avec ses chefs. Norodom Sihanouk, élu roi de Cambodge en 1941, était Deva-Raj, roi-dieu.

Le culte de la personne de Mao Zedong, en Chine, arriva à son apogée en 1966. Un poème le chantait comme:

le Grand Timonier,

le Grand, Grand Leader,

Rouge, Rouge sang dans nos cœurs.

L'Orient est Rouge

Le soleil se lève

La Chine a donné le jour

à Mao Zedong.

Le soleil se lève, le soleil se couche,

Mao Zedong, lui,

vivra éternellement.

En Afrique, ce n'est pas l'imagination qui ait fait défaut dans le domaine de ce qu'on appellera "Animation culturelle et politique". De grands moyens de communication jusqu'aux bandes dessinées, tout pourra contribuer à faire passer dans les têtes des gens l'admiration pour le chef. Dans notre continent a connu une large diffusion la série intitulée Il était une fois… promue par les partis au pouvoir dans les années 1970: Il était une fois Hassan II… Mobutu… etc. L'un était un champion de natation dès son plus jeune âge, l'autre à huit ans avait blessé un léopard et récupéré sa lance, un troisième était le meilleur lutteur du village, un quatrième était l'enfant d'un guerrier légendaire... Des brochures éditées en France, le pays qui parfois semble oublier que le troisième couplet de la Marseillaise chante:

Grand Dieu!…

De vils despotes deviendraient

Les maîtres de nos destinées!

 

Jamais il ne parleront

Kwame Nkrumah fut parmi les premiers à souligner l'extraordinaire de sa mission. Alors qu'une grossesse ordinaire ne dure que neuf mois, la sienne se serait prolongée jusqu'à onze, délai que le responsable de la religion traditionnelle interpréta comme "annonce de l'arrivée d'un personnage exceptionnel". Il fut appelé l'Osagyefo, le rédempteur.

Sekou Touré avait choisit le nom de Sily (éléphant), symbole de "sagesse et de force". Il était le Secrétaire Général du Syndicat, Chef de l'État, Chef des forces armées, Premier Ministre, Responsable Suprême de la Révolution, Envoyé de Dieu en terre Africaine de Guinée, Sauveur des opprimés, Nationaliste-Patriote, Combattant contre l'Impérialisme, Président Stratège, Grand maître de la Foi Islamique. "Jamais les Guinéens ne parleront de moi disant: voilà l'ancien président", affirmait-il. Bedel Bokassa partageait la même conviction et un beau jour il se proclama Empereur à vie.

Idi Amin était: Son Excellence le Maréchal Idi Amin Dada, Président à vie. Il portait ostensiblement ses décorations de Conquérant de l'Empire Britannique, Croix de la Victoire, Membre de l'Admirable Ordre de la Source du Nil, Étoile de Combattant, Médaille de Long Service et de Bonne Conduite.

Mengistu adorait les grands rassemblements d’au moins 500.000 personnes sur la Révolution Square d'Addis Abeba, plusieurs fois par an. Et les titres: Président du Conseil Militaire Provisoire Administratif, Président du Conseil des ministres, Commandant Suprême des Forces Armées, Secrétaire Général du Parti, Président de la Rép. Dem. d’Éthiopie. Presque autant de titres que l’ancien Empereur Hailé Salassié I, qui faisait étalage de ses qualificatifs historiques: "Force de la Trinité, Lion Conquérant de la Tribu Juda, Choisi de Dieu, Roi des Rois d'Ethiopie". La Constitution approuvée en juillet 1931 affirmait que "La personne de l'Empereur est sacrée, sa dignité inviolable et son pouvoir indiscutable". En revenant fort impressionné de son voyage en Corée en 1982, Mengistu décida de s'attribuer un nouveau titre: Notre Aimé Leader Révolutionnaire, le même avec lequel les Nord-Coréens acclamaient Kim II Sung. D'autres chefs africains reviendront de leurs périples à Pékin et à Pyongyang avec un vocabulaire renouvelé, destiné à parfaire leur image.

Dans l'ancien Zaïre, le 4 décembre 1974, le Commissaire politique Engulu B. M. déclarait que Jésus Christ n'existe plus, que pour le Zaïre le Messie et Sauveur est Mobutu, qu'il est le prophète supérieur à tous. Il est: Celui qui est pour toujours… Mobutu est venu au nom de nos ancêtres; et, envoyé par eux, il a apporté le message de la paix, de l'entente et de la fraternité… Il sera le premier "penseur", le premier "gestionnaire", le "garant de la pérennité de la nation" (Isidore Ndaywel, Histoire du Zaïre, p. 675).

"Le Parti et ses dirigeants – affirmait un document de la Conférence Épiscopale Congolaise du 30 mai 1992 - se sont, chacun à son niveau de responsabilité, institués en valeurs absolues; ils se sont présentés comme une nouvelle source de légitimation et une norme de référence pour une nouvelle morale".

 

«On a assisté»

Quel a été le résultat de tant d'énergies dépensées? Plutôt maigre, surtout dans notre continent, assurent les auteurs de l'octave volume de l'Histoire Générale de l'Afrique (Unesco). "Dans les années '70, non seulement les régimes socialistes mais aussi les systèmes à parti unique se sont montrés incapables d'apporter ce qu'on attendait d'eux, à savoir le développement et la construction de la nation.

A la fin des années ‘70, il était manifeste que les rares pays démocratiques, comme le Botswana et Maurice, avaient obtenu des résultats nettement meilleurs en matière de développement économique, de stabilité politique et de construction de la nation. En dehors de ces quelques pays, on avait assisté à la suppression des droits de l'homme fondamentaux, à l'établissement d'une autocratie sans vergogne, de la corruption généralisée, du népotisme, et à la mainmise sur tous les aspects de la société par l'appareil de l'Etat avec monopolisation des ressources et de la richesse de l'Etat par les dirigeants du parti ou les oligarchies militaires et leur clientèle".

 

Gaetan N. Yawo

Le culte de la personnalité

Ce n'est plus à la mode

"Le culte de la personnalité? connais pas", disait le président tanzanien J. Nyerere

Et pourtant il a été un phénomène très diffusé au cours du 20è siècle, dans beaucoup de pays. La rhétorique fasciste - acclamations, drapeaux, placards, danses des gens encadrés - n'avait rien à envier à la rhétorique marxiste-léniniste ni à celle typique d'autres régimes absolus.