«Nous Africains, d’où venons-nous? Où sommes-nous et où allons-nous?» Des questions grandes comme notre continent et auxquelles ont tenté de répondre sept savants africains au cours d'un colloque organisé par l’Institut Saint Eugène Mazenod de Kinshasa

(11-14 juin 2001).

Le philosophe congolais Valentin Yves Mudimbe, naturalisé américain, professeur aux universités américaines Stanford et Duke; l'historien Joseph Ki-Zerbo; Jacqueline Ki-Zerbo, éducatrice; Angèle Bassole, une burkinabé qui a fondé à Ottawa, Canada, la maison d’édition Malaika; le philosophe camerounais Fabien Eboussi Boulaka; le prof. Hippolyte Mimbu Kilol, secrétaire académique de l’Institut Eugène Mazenod. L’animateur principal de ce symposium était le P. Godé Iwele, professeur à l’université Saint Paul, Ottawa. Un diagnostic et des suggestions pour le continent qui a entamé la traversée d'un nouveau siècle. On se limite ici à reproduire des réponses du prof. Ki-Zerbo.

La traversée africaine

L'Afrique, ou du moins le Congo, stagne, ne traverse que des guerres, s'embourbe et nous sommes toujours dans des colloques. Est-ce que nous ne parlons pas trop? N'est-il pas temps d'agir plutôt que de trop réfléchir?

 

J'aimerais plutôt dire: il faut réfléchir, mais pas trop! Je pense qu'il faut aller de l'un à l'autre, de la théorie à la pratique. Effectivement, il manque des œuvres visibles, crédibles. C'est sur ça que nous serons jugés. Il faut aussi dire qu'en fait d'œuvres ce n'est pas seulement les grands monuments qu'on voit, c'est justement la vie quotidienne. Assurer la nourriture, servir, devenir autosuffisants c'est une réalisation colossale.

 

Est-ce que la traversée sera possible sans les langues et une science proprement africaines?

 

La colonisation a signé l’arrêt de nos efforts: elle nous a obligés à oublier nos langues et nos cultures, alors que la langue est la maison de l’être. Le fait d’étouffer les langues africaines, c’est très grave, parce que cela nous empêche même de scolariser et d’alphabétiser les masses africaines.

 

Comment envisager la renaissance africaine face à la mondialisation?

 

La grande priorité pour les jeunes en particulier, c’est de se débarrasser de tout complexe d’infériorité qui est assimilable au virus de sida. C’est l’ultravirus de la conscience malheureuse, de la conscience douloureuse et rampante, dont il faut à tout prix se débarrasser.

Il faut plutôt rechercher le complexe d’égalité. Ce qui est noir n’est pas toujours synonyme de la saleté. Il faut que nous ayons la fierté de nous-mêmes, de notre identité propre comme au temps de Mani-Kongo, dans le royaume du Congo, où les Portugais, au 16e siècle, disaient que les Congolais ont une grande idée d’eux-mêmes. Je crois qu’il faut savoir marcher la tête haute.

 

Est-ce que l’Afrique a des politiques capables de soutenir la promotion des cultures africaines et la recherche?

 

En général, beaucoup de dirigeants africains n’ont pas de politiques culturelles. La culture africaine, telle qu’elle est présentée, est souvent réduite à un aspect folklorique et limité à la danse. On oublie des aspects fondamentaux plus matériels de la culture. Ceci me rappelle notre combat d’étudiants africains, quand on disait à L.S. Senghor qu’il fallait infrastructurer la négritude, qu’il ne fallait pas se contenter de la chanter, de l’habiller et de le décorer mais qu’il fallait la structurer, sinon elle risque de disparaître. Dans la culture, il y a plus que ce que nous voyons. Dans le domaine de la pharmacopée traditionnelle, par exemple. On dit que dans certains pays de 60 à 70% des gens se font soigner uniquement par cette voie-là. Mais elle est confinée à cause de l’incidence économique, à un rôle subordonné et tout ce qui est pris à la pharmacopée africaine est empoché par les pharmacies de type moderne.

Il faut mettre ensemble des guérisseurs africains et des spécialistes de la médecine moderne.

 

On entend dire que nous sommes encore dans la caverne préhistorique: comment pouvons-nous restituer l’histoire aux sociétés africaines?

 

Le mot de pré-histoire me rappelle la bataille que j’ai eu à mener au sein du Conseil scientifique organisé par l’Unesco pour la rédaction de l’histoire générale de l’Afrique. Il faut une sorte de révolution. Un balayage sémantique pour remplacer les mots par d’autres concepts fondateurs. Le mot pré-histoire je l’ai toujours contesté. Quand on dit pré-histoire, il s’agit de l’histoire avant les occidentaux. Après il y a le moyen âge, mais c’est toujours pour les Occidentaux. Alors, devons-nous recopier et répéter comme des perroquets les injonctions et les émissions qui nous viennent du Nord?

 

Vous êtes engagé dans un parti politique: qu'est ce que l'Église pourrait apporter à un parti politique?

 

Il faut aussi distinguer soigneu-sement la politique du politique. Et je pense que les chrétiens sont bien placés pour faire cette distinction. L'Eglise peut apporter une alternative, aider les autre à faire la traversée. Aider les autres, dans un rôle non pas nécessairement prophétique, mais d'un modeste passeur. Quand on parle d'alternative, je pense à une transformation sociale faite en puisant soit sur des principes que nous pouvons tirer de notre culture soit dans les principes que nous avons reçu de l'évangile. Une façon de faire la politique qui change selon qu'on est chrétien ou non. Un exemple. Dans la tradition africaine, on dit dans certaines langues: le vieillard vaut mieux que son prix. Cela signifie que tout n'est pas à mettre dans le marché, tout n'est pas à mercantiliser. Et cela nous fait rejoindre la situation actuelle, de la mondialisation sous les guides du néolibéralisme, où tout doit avoir son prix, où l'argent est l'équivalent général, comme disent les économistes. Nous disons: non à ce principe là. Et nous trouvons la contrepartie dans l'Évangile à propos de l'argent. "Vous ne pouvez pas servir à même temps Dieu et mammon". L'Évangile peut renforcer nos convictions africaines et nous pouvons aussi renforcer notre action chrétienne à partir de notre culture africaine.

 

Quelles sont les conditions pour réussir la traversée de l’Afrique?

 

Il y a un proverbe Peul qui dit: «si tu n’a pas étudié, voyage». Cela pourrait être la devise de la traversée et pour aller vers une autre rive, parce que peut-être le salut se trouve là. Encore faut-il traverser et «Tant que l’on n’a pas traversé la rivière, il ne faut pas insulter le crocodile». Effectivement, il nous faut quand même savoir qu’il y a des crocodiles dans la rivière. Un autre proverbe africain nous dit: «Si vous traversez la rivière en masse, le crocodile ne vous fera rien». Ainsi donc, il faut non seulement identifier le crocodile et être prêt pour un combat éventuel, mais aussi il faut se munir de toutes les conditions nécessaires pour remporter la victoire et surtout ne soyons pas des points isolés, mais ajoutons-nous, additionnons-nous à une multitude d’autres points.

Louis Kalonji