Kibwila

Juillet 1994, au lendemain du déclenchement des massacres fratricides Tutsi-Hutu au Rwanda. Transi d'émotion causée par la nouvelle de cet holocauste génocidaire, je célébrais la messe à la chapelle des Apparitions au Sanctuaire de la Vierge des Pauvres, à Banneux, en Belgique. La parole du jour «Pour vous, qui suis-je?» (Mt. 16,15) m'enflamma d'une ardeur de feu dévorant et d'une véritable sainte colère à l'endroit des "Occidentaux" de qui nous est venue la soi-disant «Bonne Nouvelle de Jésus-Christ»: «C'est vous qui avez emmené Jésus-Christ en Afrique: avions-nous vraiment besoin de lui pour cesser d'être des «sauvages»? Et qui sont les plus sauvages en fait , n'est-ce pas ceux qui fabriquent et exportent des roquettes, des fusils d'assaut automatiques, des grenades, des chars et des balles explosives pour alimenter la haine et tuer? Voilà, vous êtes servis à présent; vous devez être satisfaits de vous avec ce qui se passe au Rwanda! Des chrétiens massacrent des chrétiens avec une joyeuse fureur ... après cent ans d'évangélisation. Soyez aimables et vraiment charitables: allez reprendre «votre» Jésus, nous n'avons que faire de lui, ce Jésus que vous utilisez comme un somnifère pour nos consciences en nous le larguant par containers entiers à travers les chaînes de radio et de télévision des Eglises dites du Réveil puissamment financées par l'Occident retombé dans l'idolâtrie du sexe, de l'argent et du pouvoir totalitaire des multinationales tentaculaires qui mondialisent à tour de bras.

 

Tandis que nos peuples sont poussés à l'autodestruction, nous ne voyons nulle référence à Jésus dans les réactions hypocrites et étonnées des Occidentaux, nos pères dans la foi.

Nous croyions que Jésus de l'Evangile auquel l'Occident réfère la substance de sa culture multiséculaire n'apportait que paix, joie, lumière et vérité, solidarité et entraide! Nous devons, nous, Africains naïfs et crédules, qui prenons modèles sur vous, constater que dans votre conscience profonde, vous avez fait de Jésus-Christ un vieux bibelot poussiéreux, négligé quelque part au bord de la fenêtre d'une chambre d'enfants au-dessus d'une cheminée de salon: une vieille garniture, quoi. Le regard passe dessus et la chose, là, n'émeut plus, on n'y prête plus attention, enfin. L'Evangile de Jésus, vous vous en fichez, n'est-ce pas? Du moment que l'Euro doit devenir - et le deviendra, à coup sûr, avec votre entêtement d'occidentaux, c'est un pari gagné d'avance! - la monnaie de référence dont la puissance en imposera et fera de vos familles les actionnaires confidentiels de l’Union Européenne. Si Jésus-Christ est juste bon pour amuser les Africains et les distraire avec leurs ventres creux et des milliers de morts qu'emporte le palu et pour consoler dans les nouveaux camps de concentration des réfugiés HCR les mères inconsolables aux seins laminés par la faim qui assistent impuissantes à la mort inexorable de leurs ultimes espoirs, leurs petits enfants squelettiques aux yeux démesurément étonnés de leur sort fatal, pendant que vous pillez et vous vous enrichissez du sang des Africains à ce point naïfs, pourquoi voulez-vous que nous croyions à ce Jésus-Christ auquel vous-mêmes ne croyez plus?...

 

Envolé, le rêve de tant de missionnaires, hommes et femmes sacrifiés pendant plus d'un siècle en holocaustes d'amour pour qu'advienne le règne de Dieu dans cette partie de l'Afrique, dilué dans les eaux rougies des Grands Lacs, le sang des martyrs: il ne sera plus la semence des chrétiens ...

Si Mammon est votre nouveau dieu et l'unique, pourquoi alors avez-vous été si loin de chez vous en perdant des vies humaines innombrables pour seulement tromper des peuples entiers avec votre Evangile qui, paraît-il, a contribué à l'émergence de votre société, de vos nations, de votre culture européenne?

Ce qui d'ailleurs ne vous a pas empêchés de vous massacrer vous-mêmes dans l'aveuglement des guerres horribles dont nous les Africains avons payé et payons toujours un lourd tribut, et - comble d'ironie - aujourd'hui les mêmes peuples alors ennemis sont devenus frères dans cette vaste fraternité technologique et économico-financière instituée par Mammon votre dieu tout - puissant, créateur du paradis européen et de l'enfer du Rwanda.... Qui allez-vous continuer à tromper encore plus loin avec «la pauvreté spirituelle de Jésus» et son appel à «l'amour universel du prochain!»?

 

Dites-le nous pour de vrai que Jésus-Christ n'est plus votre référence, à nous qui crédules et naïfs, croyons encore qu'il est la voie, la vérité et la vie! Vous l'avez enfermé dans les prisons étouffantes de vos tabernacles dorés: un rat pris au piège! Alors que lui, pensions-nous, aurait mieux préféré marcher avec vous sur les routes du monde qui traversent aussi l'Afrique des Grands Lacs et d'ailleurs...»

Après la messe une dame de condition, une Française toute bijoutée et fardée, me suivra à la sacristie et, toute suppliante, me dira: «Mon père, s'il vous plait, veuillez nous pardonner! Je vous sens avec une grande colère rentrée! Ce qui se passe au Rwanda est horrible, inqualifiable et hors de toute mesure ... Mais nous sommes encore quelques-uns en Europe à croire que Jésus-Christ est l'Unique Avenir du monde». Je ne lui ai pas offert mes excuses ... comme le recommandait la politesse occidentale: je ne décolérais pas.

Depuis lors, en ces quelques années passées, l'Europe impériale a fait des bonds de géant qui l'ont propulsée plus loin encore aux confins des possibles bio-technologiques et socioéconomiques, tandis que l'Histoire a régressé de mille ans autour des Grands Lacs rongés par le sida gangreneux et dépeuplés par les Kalachnikov A47 qui protègent les puissants pilleurs. Tout dans l’œuvre de l'évangélisation est à refaire: le moyen-âge africain des urgences qui s'étalent sur mille fronts à la fois. Personne en Europe pour s'en émouvoir, ou à peine, car l'Occident «chrétien» machiavélique a opacifié la conscience historique des Etats qui n'ont pas d'amis mais des intérêts. La souffrance gratuite méthodiquement appliquée aux peuples martyrs soumis à la dénudation et réduits à l'esclavage moderne qui a pour nom la mondialisation, fait tout juste l'objet des divers des J.T. de 20 heures dans les télévisions des pays de vieille chrétienté. «Aucun pays occidental n'a envie d'envoyer ses enfants mourir pour vous au cœur de l'Afrique, ni d'y engloutir ses millions d'euros: débrouillez-vous! N'accordez pas foi aux discours creux de l'ONU; c'est de l'embrouille sinon de la frime pour se donner bonne conscience. Vous les Congolais n'avez pas encore compris la leçon de l'Angola voisine?» Discours direct sans fard, en novembre 2000, d'un très haut cadre juridique international de l'UE à qui j'ai été présenté à Bruxelles. J'en suis demeuré sidéré, assassiné dans mes illusions naïves sur nos «oncles» et pères dans la foi chrétienne.

 

Comment mener campagne pour le triomphe de la croix de Jésus le Pauvre de Nazareth dans cette Europe qui a plus faim de Jésus qu'elle ne se l'avoue à haute voix aujourd'hui? Europe, terre de mission? Cela ne sonne pas du tout drôle: c'est devenu plutôt une triste réalité aujourd'hui où on y rencontre des dizaines de prêtres africains qui «missionnent» à travers trois ou quatre paroisses que l'évêque du lieu est si heureux de lui confier. Ils n'ont plus de prêtres: aux contraintes exigeantes de la foi chrétienne, les jeunes, et leurs parents déjà, en vérité, préfèrent la religion du zen qui les laisse libres en leur offrant des possibilités d'extase mystique en communion avec des gourous orientaux. Dans une vague confusion syncrétiste, une européenne cultivée me disait, sans rougir, à Paris: «l'Esprit souffle où il veut», voulant signifier par là que désormais Jésus n'avait plus le monopole de la foi. Elle n'a cependant pas su répondre à ma question : «Mais de qui est l'Esprit, sinon de ... Jésus que vous reniez, madame?»

«Jésus-Christ est l'unique avenir du monde». L'écho de ces paroles prophétiques vrille encore mes tympans, comme le rappel d'un bienfait lointain.

Jésus,
un vieux bibelot
poussiéreux?