- Est-ce qu’il y a quelque détail  qui revient à la mémoire?

Je me rappelle que le soir, lorsqu'il quittait l'archevêché pour venir dans la communauté du Collège Alfajiri, où il avait sa chambre, il venait volontiers dans mon bureau. Et là bas, il racontait un tout petit peu ses angoisses par rapport à la tournure des évènements, à l’avenir du pays, à la situation dans la sous région. Il avait l’impression manifestement que les gens ne le comprenaient pas.

 

- C’était en 1996…. 

Non, c’était en 1994, un peu avant le génocide rwandais. Il avait écrit un texte intitulé "Les Nations veulent-elles se servir de la région des grands lacs?", que le groupe Jérémie publia dans un livre. Pour moi ce texte-là reste la lecture d’un pasteur par rapport aux évènements socio-politiques et les interprétations erronées qu'on leur donnait.

La deuxième chose qui m’interpelle c’est son charisme de communicateur. Les messes du soir, au collège, fréquentées surtout par un public de jeunes, avaient été pratiquement prises par Mgr Munzihirwa. Les gens désertaient les messes du matin pour sa messe du soir. C’étaient des messages à la fois de réconfort moral et spirituel, où il abordait tous les thèmes qu’on peut aborder dans une célébration eucharistique. Sa charpente spirituelle attirait beaucoup une audience de jeunes, qu'il traitait avec tendresse. Le dimanche soir c'était sa 4e ou 5e messe de la journée. La situation était devenue tendue: la dictature de Mobutu était très forte à ce moment là. Le Rwanda était quasiment en guerre civile depuis janvier 1994. Mgr Munzihirwa, les dimanches il débarquait dans des différentes paroisses et il parlait, il parlait, ce qui a fait que finalement les gens ont commencé à suivre leur pasteur partout où il allait célébrer l'eucharistie.

 

- Est-ce qu'on prévoyait quelque chose?

On voyait très bien que le Rwanda allait exploser. Ceux qui voyageaient au Rwanda, avaient remarqué qu’il y avait une circulation d’armes, une nervosité, une violence, qui risquait de déborder vers chez nous. Nous voyons que les choses devenaient très mauvaises. Malheureusement je dois dire que les différents messages envoyés par la société civile n’ont pas été entendus. L'archevêque était tellement obsédé par la situation qu’il voyait venir, qu’il faisait pratiquement une lettre pastorale toutes les deux semaines. 

 

- Il s'adressait à qui?

Il ne parlait pas à un certain nombre de gens, mais à tout le monde. Il dénonçait l'injustice à la base de la crise. Malheureusement certains de ses messages ont été mal compris. Les positions étaient tellement tranchées qu'il fallait prendre des risques à ce moment là: être solidaire avec les tutsi était dangereux. Mais il a pris le risque de mettre en sécurité des religieuses tutsi.

Il avait du courage, profondément ancré dans l’évangile, il ne se laissait pas impressionner par les préjugés. En juin 1994, en rentrant de Rome, il nous a tous mobilisés pour nous occuper des tutsi.

On a fait des collectes dans les églises, on a cherché des sites où les installer.

 

- On l'a comparé à Ambroise, l'évêque de Milan, qui eut le courage de faire face à l'empereur.

Il avait une vision très lucide et je crois que c'est la chose qui l'a fait mourir. S’il a été assassiné, pour moi, c’est précisément parce que, plus d’une fois, il a pris des initiatives courageuses. Il y a des choses qui ne sont pas dites. Je sais, qu'à un certain moment il est venu à Kinshasa rencontrer les autorités politiques avec un mémorandum de la société civile. Il est venu interpeller personnellement Birindwa, qui un peu avant les événements venait d’être nommé Premier Ministre, pour l'interpeller en ces termes: "Tu es fils de notre terre mais tu as pactisé avec quelqu’un qui ne nous aide pas à sortir de la crise". Tout le monde savait que les généraux de Mobutu vendaient à ce moment là des armes aux deux parties rwandaises.

 

- Mais alors, pourquoi ne s'est-il pas sauvé?

Je me souviens que deux ou trois jours avant qu'il ne soit assassiné, j'ai été parmi les personnes qui lui ont demandé de quitter Bukavu. De plusieurs sources d'information, on savait que la ville allait être prise. Je l'avais appelé par téléphone. D'un ton un peu moqueur mais très responsable, il m'a dit: "Oui, j'ai la possibilité de quitter, mais la population va fuir où?"  Inutile d'insister, il avait décidé d'être pasteur de sa population, jusqu'à la fin.

 

- Un jour, il a déclaré qu’il se sentait seul, en ces termes: "Je parle, mais plus personne ne m’écoute, ni la communauté internationale, ni la communauté nationale…"

C'était le sentiment qu’il partageait avec la population de Bukavu, qui s'était mobilisée. Le GRAPES (Groupe de Réflexion et d’Analyse Socio-politique), qui continue à fonctionner jusqu’aujourd’hui, avait préparé plusieurs textes sur la situation et voulait pousser l’évêque à écrire d'autres documents. Mais, il avait déjà écrit des dizaines de lettres, oui des lettres, des suggestions, des activités pour faire face à la tragédie qui commençait à arriver. Personne, ni à Kinshasa, ni ailleurs ne semblait faire attention  à ces cris de détresse. Quand la mauvaise fois et la complicité des autorités nationales et internationales sera manifeste, l'Archevêque décidera de se tourner vers sa propre population, pour lui apprendre à survivre, à ne pas céder, à  résister: "Prenez votre courage en main, ne désertez pas vos maisons, rien n’arrivera", disait-il. Des mots d'ordre qui sauveront le peuple de Bukavu du carnage que connaîtront les réfugiés rwandais. Quand  le FPR entrera en ville, sous couvert de l'AFDL, il trouve que tout le monde est chez soi. Bukavu n'a pas été désertée, même si on y a déploré plus de 3000 morts.

 

- La dernière réunion qu’il a faite le jour même de sa mort, semble souligner davantage son rôle d'assembleur.

Quand on a vu que le pouvoir de Kinshasa était démissionnaire et complice et que la communauté internationale était indifférente à nos problèmes, la société civile, les partis politiques, les chefs coutumiers ont dit à l’Archevêque: "Tu restes la seule autorité morale qui peut nous rendre service. Que faire pour que la ville ne connaisse pas les pillages, les tueries et les règlements de compte qu’on a connu à Uvira, à Sange, à Kalima, au Masisi, etc.?"

Des enquêtes que j'ai menées, il résulte que l'Archevêque était la 2e personne sur la liste des gens à abattre. En fait, quand les militaires sont entrés dans la ville de Bukavu, ils sont tombés sur une dame, sur l’avenue Uvira, et lui ont demandé: «Montre-nous la maison du gouverneur, de l’archevêque et du commandant de la ville". Le gouverneur et le commandant avaient déjà quitté la ville, il ne restait que l'Archevêque.

Un témoin m'a confirmé que le commandant qui avait déjà pris Ruzizi et devait donner l'ordre de couper le courant, reçut le message suivant:

"Nous venons de l’avoir".

"Qui?",

"Monseigneur. Qu'est-ce que nous devons faire?".

"Abattez-le", dit-il.

Ce n'est pas par erreur qu'on l'a tué. Tout le monde connaissait Munzihirwa, il se promenait à pied, son véhicule était connu de tout le monde.

 

- Que dire par rapport à la situation qui s'est créée ensuite?

Je me rappelle surtout d'un texte que l'Archevêque a écrit presque à la veille de sa mort: "Nos ancêtres n’ont jamais gardé la haine, une fois la guerre finie, les ennemis viennent fréquenter le même marché, se marier entre eux, etc." Le pasteur osait dire cela: la personne qui vous agresse, qui vous tire, sera demain votre frère. Il ne faut pas se laisser aveugler par la guerre… Eh bien, nous sommes toujours là. Nous devons, bien sûr, exiger que la guerre finisse, que les troupes étrangères quittent notre pays, que la paix revienne pour notre peuple, que les réparations soient faites. Mais on ne doit pas céder à la vengeance, exiger la justice sous l'emprise de la haine: voilà un message très clair et profondément évangélique de Mgr. Munzihirwa.

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Munzihirwa

Munzihirwa: cinq ans déjà

Le 29 octobre 1996, Mgr C. Munzihirwa, était lâchement tué.

Ses bourreaux n'ont jamais été retrouvés.

P. Rigobert Minani, un de plus proches collaborateurs de l'archevêque de Bukavu, partage des souvenirs.