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Mille visages
Lorsque l'on parle de vol, de voleurs, de brigands, tout le monde comprend ce que ces termes signifient. Personne n'aime qu'on le qualifie de voleur. Les chrétiens savent que le vol est défendu par le 7° commandement de Dieu. Le Coran dit aux musulmans «Au voleur et à la voleuse, tranchez les mains» (Sur.5). Mais au cours des dernières décennies un autre mot s'est affirmé et semble embrasser tout ce qui touche au vol: celui de corruption. C'est plus technique, c'est moins vulgaire que le mot vol, il arrive à parer d'une auréole même les malversations des gens qui n'ont rien à voir avec les voleurs de légumes. Le moins qu'on puisse dire est que la corruption est une seule réalité aux mille visages. Rigoberta Menchú, Prix Nobel de la Paix, dit sans ambages: «La source principale de corruption est l'exercice du pouvoir, qu'il soit économique, politique ou militaire. Dans les pays comme le mien (= Guatemala), l'accession à des fonctions publiques est synonyme de pillage: le poste offre un chèque en blanc et la garantie d'un enrichissement personnel considérable. Ceci est une règle tacitement acceptée par tous ceux qui se déclarent politiciens». Une définition qui ne semble concerner que les "grands" ou l'accumulation frauduleuse de millions et millions de dollars, alors que souvent le pouvoir en question n'est qu'un petit pourboire, qu'un peu d'huile avec laquelle le citoyen doit graisser une demi-douzaine de pattes pour obtenir un certificat, un extrait d'acte de naissance, un passeport.
Poissons gros et petits
On peut dire que la corruption est un vaste marais, où vivent des poissons aux dimensions et couleurs différentes. On y trouve des chefs d'Etat ou de gouvernement, comme ceux de France, d'Italie ou des Philippines, ou le président du sénat brésilien Jader Barbalho, tous accusés d'avoir profité de l'argent public. Dans les banques anglaises et suisses et ailleurs dormiraient 3 ou 4 milliards de dollars déposés par l'ancien président nigérian, le général Sani Abacha (mort en 1998). L'année passée, un grand fonctionnaire du Luxembourg a été contraint de démissionner accusé de fraude et en Côte d'Ivoire un ministre de la santé a été limogé car 27,4 millions d'euros destinés à soulager la souffrance des gens s'étaient volatilisés. En Guinée-Bissau c'est le gouvernement au grand complet qui démissionne, miné par les détournements de fonds. Le monde des affaires semble être le lieu naturel où rien ne serait possible sans pots-de-vin et sans tricks. Il n'y aurait pas de gains légitimes mais seulement de sales tours. Des institutions financières et bancaires respectables sont parfois maîtresses dans l'art de corrompre les gouvernements de n'importe quel pays et d'opérer des fraudes colossales. Au banc des accusés il y a eu récemment la Banque Nationale de Russie: où sont finis les dollars prêtés par le FMI? La compagnie pétrolière Elf-Aquitaine a déferlé la chronique il y a quelque temps pour un scandale financier. Le géant de l'informatique IBM aurait déboursé l'équivalent de 37 millions de dollars en dessous de table pour vendre ses services à la Banque Nationale argentine… Et cela sans parler des réseaux de la drogue ou de la prostitution et des banques apparemment respectables qui blanchissent leur argent. Même l'émigration clandestine est un domaine graisseux: on parle d'un profit de 7 milliards de dollars par an, qui finissent dans les poches des trafiquants modernes de chair humaine. Sans nombre sont les petits poissons. Il y en a partout. Dans les écoles, par exemple. On peut «acheter» les épreuves à l'avance, monter en classe supérieure ou tout simplement arracher un concours, «réussir brillamment» à un examen sans même y participer physiquement. Dans son bouquin ''La tricherie scolaire ou le déclin d'un société" le professeur J.P. Mukendi-Tshieja (Pub. Évangéliques, Abidjan), après avoir fait une liste suffisamment exhaustive des trucs des élèves, affirme que la tricherie a choisi comme demeure l'école. A partir du primaire jusqu'à l'université, l'école "devient le lieu de prédilection de tous les tricheurs". Conséquence: l'élève qui triche "sera demain un pilleur de fonds publics, un voleur". On pourrait croire alors que les gens du Ministère de l'Éducation du Malawi, qui ont vendu les cahiers destinés à être distribués gratuitement dans les écoles (8 millions de dollars) sont des anciens élèves tricheurs! Le trafic routier est aussi une mine inépuisable de moyens pour survivre: la plupart des véhicules circulant sur les routes africaines le feraient à la «compréhension payée » des chargés de l'ordre. Un journaliste béninois, J. V. Amani, écrivait il y a quelque temps: «Aux frontières internationales il y a des innombrables formalités à remplir, ce qui permet aux fonctionnaires d'escroquer les voyageurs et les taximen. L'argent est plus important que les documents; ces derniers peuvent être remplacés par de l'argent. Si les documents sont en règle, le garde ne demande qu'un pourboire». La santé fait aussi partie du marais. Dans certains pays, avec 7 dollars, on peut obtenir un certificat de santé en bonne et due forme, même si on a le sida. Qui pourra calculer ce que la fraude enlève aux aides destinées aux émergences, aux millions de réfugiés, de rescapés de catastrophes, d'enfants de la rue? Des statistiques assurent que parfois 50% des vivres et des médicaments disparaît avant d'arriver à destination. Même dans la religion il y a des gens qui trichent et spéculent aux dépens des pauvres gens en prétendant détenir des pouvoirs miraculeux qu'ils n'ont pas.
Tous au rendez-vous
La corruption se moque des frontières. Elle s'est vite mondialisée. Elle s'est acquis «le droit de citoyenneté» à tel point que dans certains pays ce sont les innocents qui croupissent dans les prisons! Elle ne refuse pas de naviguer sur les voies informatiques. Au cours de deux dernières décennies, l'ensemble Moyen-Orient-Afrique s'est taillé la deuxième place mondiale pour le taux de piratage, c'est-à-dire pour les logiciels illégalement copiés. L'Égypte se classe en tête, avec 85% de logiciels piratés, devant le Kenya, le Maroc et le Nigeria (72% chacun). Les régimes socialistes du siècle passé considéraient la corruption comme leur grand ennemi. Au début du millénaire elle est devenue règle de vie. Aujourd'hui, la différence ne se situe plus au niveau de qui est corrompu et qui ne l'est pas, mais tout simplement on cherche à savoir le degré de corruption. Les pays industrialisés connaissent des phénomènes gigantesques de corruption tout comme les pays en voie de développement. Transparency International, une Organisation Internationale de lutte contre la corruption, publie régulièrement la liste de pays corrompus et corrupteurs. Beaucoup de pays y sont figurés. Si certains ne sont pas sur la liste, cela ne veut pas dire qu'ils sont en droit de lancer aux autres la première pierre, mais tout simplement que l'Organisation n'a pu mener librement ses investigations par manque de volonté politique des gouvernants ou à cause des situations de guerre et de conflits. Selon Transparency, en Europe Occidentale l'Italie serait le premier pays corrompu; dans l'Orientale, la Roumanie. En Asie la Thaïlande. Parlant de la Chine, Mr Bao Tong, ancien secrétaire de Zhao Zihan, a affirmé qu'il "s'est créé dans son pays un réseau de corruption qui tourne autour de 125 milliards de dollars par an. Les seules lois, en vigueur dans les régions rurales, sont le népotisme et les recommandations". Dans les Amériques les aspirants à la première place sont si nombreux que chaque année on a du mal à établir le premier. En Afrique vient en tête le Nigeria, où plus de 20 milliards de dollars auraient disparu des caisses de l'État entre 1985 et 2000 et où la situation est si désastreuse que les évêques de cette grande nation ont affirmé il y a déjà trois ans que seul Dieu pourrait y apporter remède! Cependant, on enregistre une légère amélioration: tout dernièrement, le Bangladesh a ravi la première place au Nigeria comme le pays le plus corrompu du monde! Le Kenya occupe la cinquième place. L'Ouganda a aussi «sa place d'honneur». Un journal de ce pays écrivait, il y a quelque temps, que la corruption semble être un facteur d'unité nationale: «Tout le reste: religion, politique, football, divise les gens. La corruption peut combler le fossé traditionnel entre le pauvre et le riche, le citoyen coupable et le policer, le professeur et l'illettré, le nilotique et le bantou. La corruption a brisé les préjugés et bâti des chaleureux liens d'affection. Il y a beaucoup de temps un philosophe disait: "Prolétaires de tous les pays, unissez-vous". Des gens avec imagination ont ajouté des changements: Travailleurs de tout le monde, unissez-vous. Noirs de tout le monde, unissez-vous. Opprimés de tout le monde, unissez-vous. Hommes de bonne volonté de toute la terre, unissez-vous. A Bejin, il y a deux ans, on a inventé un autre arrangement: Femmes de tout le monde, unissez-vous". Après avoir considéré les exploits ougandais, le journal lance (gratuitement) "Corrompus de tout le monde, unissez-vous"! Le ton ironique de ces lignes ne doit pas nous tromper: selon la publication de l'Onu Relance Afrique, la corruption généralisée a "contribué à la guerre et aux conflits civils, notamment au Liberia, en Sierra Leone et en République Démocratique du Congo".
Des coups mortels
Les conséquences? Tout le monde peut les voir: ce sont, concrètement, des routes, des écoles, des universités et instituts supérieurs, des hôpitaux, des entreprises, qui n'ont pas été construits ou qui le sont si mal qu'on les considère des monuments à l'inutilité. Est très connue l'histoire du ministre qui invite chez lui un collègue: - Je t'attends dimanche, dans ma nouvelle résidence: ne manque pas. L'ami arrive. Il se frotte les yeux, devant la splendeur d'une superbe villa . - Mais tu t'es bâti un palais royal! Comment y es-tu arrivé? - Regarde. Tu vois le pont là-bas? - Quel pont? Où? Non, je ne vois rien. - Justement, c'est avec l'argent destiné au pont que j'ai fait cette villa! Hélas, on peut compter par centaines les projets prévus, pré-financés, inaugurés et jamais réalisés! Un des plus grands monuments à la gloire de la corruption est sans doute l'aciérie nigériane d'Ajaokuta. Elle a coûté des milliards de dollars et, au bout de vingt ans, n'a toujours pas produit une seule barre d'acier. Au lieu de 10.000 personnes qui devaient y trouver un emploi, aujourd'hui on n'y voit que des chèvres et des vaches errant parmi les machines rouillées. La corruption bloque le développement «parce qu'on aura mangé le blé en herbe, en amont et en aval», a écrit un journaliste de la Croix. La IX Conférence Anti-corruption (Durban, 1999) l'a confirmé sans détours: "A moins de réussir à combattre ce fléau de la corruption, la pauvreté, qui a déjà atteint un seuil inadmissible, s'aggravera dans le monde; la légitimité des gouvernements sera minée, les violations des Droits de l'homme se multiplieront et les progrès de la démocratie observés au cours des 50 dernières années seront annihilés". Avec la corruption, on assiste à une sorte de privatisation de l'Etat. Le trésor public se vide, les recettes disparaissent dans les poches privées. Santé, alimentation, éducation, habitat, transports deviennent un cauchemar quotidien. Dans son message à ladite conférence, le secrétaire général de l'Onu, Mr Kofi Annan, a dit: « Quand dans une société l'éhonté triomphe, quand celui qui abuse est admiré, quand les principes cessent et seul l'opportunisme prévaut, quand tout devient corrompu et la majorité des gens demeure silencieuse attendant sa part du gâteau… Lorsque tous ces quand s'unissent, il est peut-être temps de revoir nos activités, de réévaluer celles autour de nous, et retourner à nous-mêmes».
Les chemins à prendre
Comment couper les tentacules dont s'entoure cette pieuvre? Le feu empereur Bokassa - qui d'ailleurs n'était pas un modèle transparent de vertu - avait décrété que tout vol devait être puni de la manière suivante: 1er vol une oreille; 2è, l'autre oreille; 3è une main; 4è exécution. Dans le années 80 le Soudan avait introduit des peines semblables, faisant de dizaines d'estropiés. Un journal de la capitale s'était demandé: "Si on continue à couper les mains à tous les voleurs, qui restera pour applaudir le gouvernement?" D'abord, il faudrait dire non aux fausses justifications. Ainsi par exemple, l'argument selon lequel la corruption fait partie de la culture, qu'elle est une manière de vivre, n'a pas de fondement. En Sierra Leone, le pot-de-vin est si normal que 80% de la population pense que voler au gouvernement est une chose admissible. Tout le monde fait comme ça, donc… En Guinée la compagnie nationale d'électricité, la SOGEL, est victime d'une série de fraudes impressionnantes: raccordements clandestins sans nombre, manipulation des compteurs, manipulation des disjoncteurs, raccordement en direct sans compteur. Tout le monde le fait, ailleurs ce n'est pas mieux, donc… Au Malawi, le chef traditionnel Makanjira (Mangochi), accusé d'avoir accepté des pots-de-vin, a réagi en accusant, à son tour, le Bureau Anti-Corruption de ne pas respecter la culture du Malawi, qui prévoit que les sujets fassent des cadeaux à leurs chefs, comme signe d'appréciation du service que ces derniers rendent à la communauté! Une autre justification: on se laisse corrompre parce qu'on est pauvre. On sait bien, cependant, qu'il n'y a pas de relation entre malhonnêteté et pauvreté. Qui aurait le courage d'affirmer que dans les villages de l'intérieur, où les gens manquent d'eau courante, de produits pharmaceutiques, de savon, de pétrole ou de cahiers, on est plus corrompu qu'en ville? Mais il est vrai qu'une situation de misère peut pousser les gens à chercher des voies incorrectes. Un jour la police du Caire a arrêté 178 mendiants dont quatre étaient des fonctionnaires de l'État. Interrogés, ils ont expliqué que leur salaire mensuel ne permettait pas de subvenir aux besoins d'une famille de quatre. Des milliards d'hommes et de femmes se retrouvent dans cette situation: avec le taux d'inflation et le coût de la vie, aucun salarié ne peut survivre seulement avec son salaire. La corruption et la débrouillardise permettent alors d'arriver à la fin du mois. Il est vrai, mais le résultat de ce système ne sera qu'une misère encore plus grande.
Tolérance zéro
Ensuite, la meilleure arme contre la corruption est une information libre. Cela ne fait aucun doute. Il n'y a pas d'hommes ou d'entreprises intouchables si les médias peuvent donner voix aux gens. Naturellement, les médias auront aussi à cœur de se protéger des pots-de-vin et des silences payés. A l'accusation que le Kenya est parmi les plus corrompus, le procureur général a répondu que c'est une corruption entretenue par les multinationales des pays riches qui se sont perfectionnées dans l'art de corrompre les leaders des pays pauvres pour obtenir des faveurs et aussi dans l'art de contrôler les médias. Les dizaines de journalistes africains tués au cours de la dernière décennie témoignent qu'il y a des plumes non "vendues". La corruption "n'est pas une fatalité", ont déclaré les évêques camerounais dans une lettre pastorale en octobre 2000. On doit croire à la démocratie et au rôle de la société civile. Quoique imparfaite, une démocratie sera toujours moins corrompue que tout autre régime politique. Elle peut assurer la bonne gouvernance dont on parle tant et qui ne se contente pas d'une administration intelligente de la criminalité financière désormais intégrée à la mondialisation des marchés. Enfin, la lutte à la corruption doit être sincère. Lors de la conférence internationale anti-corruption a Durban, le Ministre de la justice d'Afrique du Sud, Penuell Maduna, a observé "qu'au cours des dernières années, de nombreuses stratégies de lutte contre la corruption ont été annoncées, mais ont été, pour la plupart, victimes d'un manque de volonté politique. Les dirigeants eux-mêmes doivent se prêter à des enquêtes". Sans quoi, se perpétue le spectacle habituel: les gros poissons ne sont jamais mis en question.
"Prix intégrité"
Au Togo, le Conseil des ministres a adopté le 7 février 2001 un décret constituant une Commission nationale contre la corruption et le sabotage économique. Depuis que la Commission s'est mise au travail, on a pu arrêter des fonctionnaires et des opérateurs économiques, des directeurs de sociétés, des administrateurs soupçonnés de détournement de deniers publics et de corruption. Tous ou presque tous plutôt dans les rangs du pouvoir que dans ceux de l'opposition souvent accusée par le régime en place de tricheries de tout genre. La télévision nationale a donné des chiffres: le maire de la capitale, par exemple, aurait détourné un milliard et demi de CFA rien que pour l'exercice de l'année 2001. Feu de paille qui dure seul un instant? Les gens se demandent maintenant si tous ceux qui ont pillé le pays et fait de son économie une propriété personnelle, se verront dans l'obligation de rendre ce qu'ils ont volé. Quelques gouvernements ont entamé des reformes efficaces. On cite, en particulier, l'exemple du Botswana, qui a déclaré "tolérance zéro" envers les pratiques corrompues. Cela a permis de renvoyer, d'arrêter et de contraindre au remboursement les responsables impliqués dans des affaires frauduleuses. En 1997, même l'ancien président de la Bourse du Botswana a été reconnu coupable de corruption et incarcéré. En Ouganda, on a inventé le "Prix intégrité". Le mois d'août passé il a été décerné à Agnès Katama, une jeune femme qui, grâce à son honnêteté, a permis à l'entreprise dans laquelle elle travaille d'épargner 26 millions de dollars dans de différentes opérations. Voilà, enfin, de bons exemples.
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