En Rép. Dém. du Congo c'est la ville de Mbuji-Mayi, chef-lieu du Kasaï-Oriental, qui est l'une des capitales mondiales de diamants. Située à une heure et demie de vol de Kinshasa, la ville et ses environs présentent, vus de l'avion, un spectacle de désolation. On la dirait une terre ayant servi de champ de bataille à quelque guerre, parsemée de grands trous, de profonds ravins, de routes en état très délabré, de maisons en argile rouge inachevées. C'est précisément dans ces trous, dans ces ravins, dans cette argile rougeâtre qu'il y a la vie ou la mort. C'est ici que se trouve depuis l'époque coloniale, la gigantesque société Minière de Bakwanga (MIBA), disposant d'une main d'œuvre d'environ 30.000 travailleurs. Une haute clôture, appelée "polygone", gardée par des surveillants armés et les yeux ouverts jour et nuit, décourage les curieux et les malintentionnés de s'infiltrer clandestinement.
Une succession de montagnes et de marais, où des milliers de creuseurs, du matin au soir, perforent le sol, extraient les rochers et les tamisent dans l'eau. Ces mêmes creuseurs se présentent aux bureaux d'achat appelés comptoirs.
Mais avant de se décider à entrer, la plupart des creuseurs hésitent devant les portails des comptoirs. Mains dans les poches pour sécuriser leur petit probable trésor, le vendeur scrute, fasciné, les écriteaux: "Nous sommes les seuls", "Le baron", "Le patron des patrons ", "Le frappeur de moko moko", "Spécialiste en pierres blanches", "Le grand acheteur du moment". Finalement, il entre. L'accueil est toujours chaleureux.
Après avoir ouvert le colis et s'être assuré qu'il entre dans la ligne de sa spécialité; le négociant le pèse, dit le nombre de carats (un carat équivalant 0,2 grammes). Suit l'étape du triage des pierres. A l'aide d'une loupe, le négociant détecte les imperfections dans chaque pièce. La valeur d'un diamant est liée à quatre facteurs: la taille, le poids, la couleur et la transparence. Dès qu'il est persuadé que la marchandise répond aux critères, le négociant discute le prix et paye.

Le coup qui fait rêver

Didier, orphelin, a 31 ans et possède une compagnie de transport. "Trois ans après la mort de papa, nous n'avions comme ressource qu'un petit champ situé dans un endroit marécageux, le long de la rivière Lubilanji, à côté du pont, raconte-t-il.
Un jour, maman et moi travaillions dans le champ lorsqu'un groupe de huit personnes se présenta. Ils proposèrent à maman de leur louer un espace "à exploiter" (= creuser le diamant). Maman donna son accord. Au bout d'une semaine une nouvelle inouïe retentit: les creuseurs venaient de découvrir une pierre de 38 carats et des centaines d'autres petites pièces. Une fortune, qui nous permit d'acheter plusieurs moyens de transport et mettre débout une société. Nous qui étions misérables, aujourd'hui engageons même des licenciés".
Des histoires semblables foisonnent dans la région de Mbuji-Mayi. Un retraité de la MIBA raconte qu'un soir il voulut enlever la boue collée à ses bottes. Il découvrit dans cette argile, un diamant de 2,5 carats. L'équivalent de 4 ans de salaire à la MIBA. "Ce matin-là je nettoyais les bottes après le travail de la nuit. Dans la boue il y avait un diamant de 1,5 et un de 5 carats. Je me suis acheté beaucoup de choses et je me suis marié", dit Euloge Z. Fils d'un briquetier, 17 ans, Antoine A. Mpundo dit qu'un jour dans les graviers qu'il transportait, il vit quelque chose d'éclatant collé à la bêche. Il le montra à son père: "Mon enfant, a crié mon père presqu'en larmes, c'est un vrai diamant. C'est la fortune!"

Un bout de ficelle

Des histoires qui enlèvent le sommeil aux jeunes et qui les poussent à tenter… le diable. Un groupe de creuseurs était à sa troisième semaine de recherche acharnée et infructueuse. Leur sponsor s'exclama énervé: "Ici on gaspille de l'argent. Il faut chercher de bons fétiches!" Deux jours plus tard il ramena un coq qu'on immola sur les graviers et une boîte de sardines que nous consommions en oignant de son huile toutes les bêches. Il remit un bout de ficelle noire que chacun noua aux hanches, en prononçant une formule. Ils mangèrent ensemble une boite de sardines et puis ils oignirent de son huile les bêches, les barres de mine ainsi que les pioches. Le prodige arriva, inouï, fabuleux, chaque creuseur reçut 200.000 dollars. Le plus jeune d'entre eux avait 19 ans.
Mais les fétiches ne sont pas toujours au rendez-vous. Un groupe de creuseurs, après avoir appliqué toutes les prescriptions indiquées par le magicien, se mirent à extraire les graviers. Des dizaines de sacs, des centaines. Alors qu'on remontait les deux derniers sacs, une paroi se détacha et ensevelit trois creuseurs. Dans l'effort pour retrouver les disparus, bêchant ici, bêchant-là, un diamant de 25 carats rebondit, venant de nulle part. L'enfer - la chaleur au fond des puits est toujours infernale - avait exigé ses victimes.
D'ailleurs, presque chaque jour dans les mines il y a des accidents graves. Les puits creusés ont généralement une forme ronde, d'un diamètre d'environ 90 cm et d'une profondeur qui va jusqu'à 30 mètres. Une corde tient lieu d'ascenseur. Mais il arrive que cette corde se casse, cédant sous le poids de l'homme ou des graviers qu'on monte. En plus, au fond on creuse des tunnels de 7 à 10 m de longueur. C'est à ce moment que le puits cède et engloutit les creuseurs.
Pour un grain de diamant, les familles se maudissent, les amis ne se reconnaissent plus, les couples se disloquent, le gendre agresse son beau-père, on se fait la guerre, il n'y a plus de loi. On le sait depuis, on ne descend pas dans une mine de diamants pour voir si l'on y pratique l'amour du prochain. Il est vrai que, dans le langage des pierres, le diamant est symbole de la pureté et de la fidélité. Mais il n'est écrit aucune part que le propriétaire d'un diamant saura gérer sagement sa chance. "L'argent du diamant pousse toujours au mal", disent certains devant le show des nouveaux chançards étalant leurs conquêtes féminines ou lavant une nouvelle voiture avec des casiers de bière.
Un groupe de jeunes raconte: "Nous travaillions dans la mine appelée 10 zaïres. Nous étions au tamisage, à la rivière. Brusquement, un groupe de gens du village voisin, armé de machettes, pierres et haches fait irruption sur nous. Ils prennent les graviers et le peu de diamant qu'on a déjà ramassés. Quand nous fûmes nous plaindre auprès du chef coutumier, il nous dit que quand on se fait creuseur, on doit se faire soldat"

Pourquoi ce retard?

Nombreux sont les jeunes étudiants qui prennent le chemin des mines. "Nous y allons chercher de quoi payer nos études", expliquent-ils. En effet, au Kasaï-Oriental, les établissements scolaires, particulièrement ceux érigés là où il y a des mines, assistent à l'exode des élèves.
L'heure sonnée, les enseignants se retrouvent devant dix ou quinze élèves, généralement des filles qui n'ont pas suivi l'exemple des panako (filles qui transportent des sacs de graviers vers les lieux de tamisage), au profit des études.
L'élève creuser arrive à l'école quand il veut ou il peut. Cheveux non peignés, babouches aux pieds, uniforme sale, l'air fatigué, il déteste des questions telles que: "Pourquoi ce retard?", "Tu ne t'es pas lavé aujourd'hui?" Les professeurs ferment un œil, dans l'espoir qu'il ne perdra pas le peu d'intérêt qu'il a pour l'école. Parfois ils ferment aussi l'autre, surtout si l'élève se déclare disposé à partager le fruit de son travail pour sauter dans la classe suivante malgré ses mauvaises notes.
D'anciens creuseurs qui regrettent d'avoir préféré la mine à l'instruction on en trouve partout.
Au centre d'alphabétisation de Pakuta vient de s'inscrire Papa Mbuya. "Je suis de ceux qui disaient: Mfualansa mfualanga anyi? (est-ce de l'argent?) Je comprends maintenant que l'argent ne remplace pas l'instruction".
Il a raison, il faut arriver à 62 ans pour l'admettre.

Bertrand Kasonga

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