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Je voudrais commencer ces lignes par une histoire que j'ai vécue personnellement en 1984, durant mon stage de psychologue clinicien dans la Clinique Moussa Diop à Dakar. Lors d'un tour de salle des malades, je me suis retrouvé face à un monsieur respectable qui s'est présenté comme inspecteur de l'enseignement. Au détour de notre entretien, il me demanda: «Quelle est votre religion?». Je lui ai répondu en disant que j'étais chrétien catholique et j'exerçais la fonction de prêtre au sein de mon Eglise. Il s'exclama: «Comment un homme comme toi peut-il être chrétien? Il faut pratiquer la vraie religion, l'islam»! A ses yeux je faisais donc fausse route. Cette petite histoire m'amène à me poser la question suivante: jusqu'à quel point un musulman peut-il considérer un chrétien comme son frère? L'histoire nous montre que beaucoup de divisions et de guerres ont exploité les sentiments religieux des gens et continuent à le faire. Dans sa lecture de ce qui est en train d'arriver au Nigéria, Mgr Olorunfeni Onaiyekan, archevêque de Abuja, a affirmé que "Ce sont les politiciens qui exploitent les sentiments religieux pour leurs intérêts".
Elle peut diviser
Une première chose qu'il faut dire c'est qu'aucune religion n'est tombée du ciel telle quelle. Elle fait partie de l'histoire et de la culture des peuples. Partout la religion donne un sens à l'existence humaine, offre une réponse à certaines questions fondamentales de la vie. Dans les religions nous retrouvons des caractéristiques révélant qu'elles appartiennent à un peuple déterminé. Ainsi, par exemple, l'expression «judéo-chrétien» utilisée pour désigner la religion chrétienne montre bien que celle-ci est d'origine juive. Dans la Bible nous découvrons des us et des coutumes des juifs. L'islam aussi partage avec le judéo-christianisme des éléments importants (monothéisme, refus de l'idolâtrie, Abraham, la circoncision etc.). Du milieu juif où il a pris naissance, le christianisme s'est répandu à travers le monde. Mais il a connu des divisions suivant l'appartenance tribale, politique, culturelle des peuples. Le schisme d'Orient en 1054 a donné naissance à une Eglise séparée différente de celle de l'Occident. La grande crise qui a secoué l'Eglise catholique au XVIè siècle et qui a donné lieu à la Réforme, au Protestantisme, suivit aussi des frontières historiques et politiques. On est arrivé à parler de «frères ennemis», de «frères séparés». Cela est encore actuel dans certains endroits, par exemple dans le conflit entre protestants et catholiques en Irlande. Au sein même du catholicisme romain, différentes tendances s'affrontent, qu'on peut appeler traditionalistes et progressistes. Ce qui n'est pas de nature à favoriser la fraternité universelle. Aussi dans nos pays, on peut constater que la répartition des groupes religieux se fait parfois sur des bases ethniques ou géographiques. Ainsi, par exemple, on retrouve le Kimbanguisme fort répandu dans le Bas-Congo. La prolifération des sectes religieuses s'inscrit souvent dans la même logique du tribalisme. Selon que le fondateur est de tel groupe ethnique, la majorité des adeptes seront aussi de cette même tribu. La langue utilisée pour le culte sera celle de la tribu. Ainsi, dans telle Eglise, c'est le kikongo, parce que le chef spirituel est Mukongo. Dans telle autre, c'est le tshiluba parce que le chef spirituel est Muluba…
Les risques
A tout cela nous pouvons ajouter un autre élément. La religion devient un facteur de division lorsqu'un fondateur ou un adepte d'une religion croit détenir le monopole de la vérité ou la clé du salut éternel. Chaque religion, d'ailleurs, se présente comme détentrice de la vérité. D'où le risque de dogmatisme, de rigorisme et d'exclusivisme: des attitudes qui, en matière de religion, engendrent des passions et ne favorisent d'aucune manière la fraternité. On peut arriver à justifier l'exclusion de tous ceux qui n'appartiennent pas à la même confession religieuse et à prôner la violence. "En tuant l'infidèle - affirmait à la radio en octobre 1983 l'ayatollah Khomeyni - on l'empêche de continuer sur la route du mal. Sa mort est une chose bonne soit pour lui soit pour l'humanité".
Le message
La question qui se pose alors est celle de savoir s'il est possible que les religions deviennent source de fraternité. A cette question j'ose répondre par l'affirmative, car il y a un homme qui a réussi à le vivre et qui a rendu cela possible: c'est Jésus de Nazareth.
Jésus de Nazareth était né d'une famille juive pratiquante. Il fut élevé dans la religion juive officielle, le judaïsme. Il allait à la synagogue comme tout bon juif et récitait ses prières et respectait les fêtes religieuses fixées dans la tradition. Jésus de Nazareth était préparé à vivre une religion tribale et d'exclusion. En effet, les juifs qui pratiquaient la vraie religion de leurs pères, n'avaient rien à voir avec les samaritains qui étaient considérés comme des hérétiques. C'est dans ce contexte socio-religieux que Jésus de Nazareth va surprendre. Son message se résume en un mot: considérer tout être humain comme mon frère, comme ma sœur et l'aimer comme je m'aime moi-même. Il apprend aux hommes et aux femmes à aimer sans frontières. Il fait de cet amour universel la condition sine qua non pour entrer dans le Royaume de Dieu, pour avoir la vie éternelle. Pour illustrer cet enseignement, il donna l'exemple du «Bon Samaritain». Nous connaissons l'histoire de cet homme juif attaqué par les bandits, pillé et laissé à demi mort au bord de la route. Un prêtre, un lévite, ses frères de tribu passent par là mais ne s'occupent pas de lui. Et voilà qu'un samaritain, de la tribu des exclus, un païen, un hérétique, vient lui aussi à passer par là. Il le voit. Touché par la souffrance de cet homme, il s'arrête, se penche vers lui et prend soin de lui. Ce bon samaritain, en fait, c'est Jésus lui-même, qui dans sa pratique existentielle brise les frontières entre les hommes. La meilleure illustration de cette nouvelle pratique religieuse, on la trouve dans la rencontre de Jésus avec la Samaritaine, au puits de Jacob. La personne qu'il rencontre au bord de ce puits est une femme, une samaritaine, une personne de mauvaise vie. En lui adressant la parole, en lui demandant de l'eau à boire, Jésus brise les frontières qui, dans la religion et la société juive, séparaient les hommes des femmes, les samaritains des juifs, les pécheurs des vertueux. Jésus fait fi de toutes ces considérations séparatistes et engage une conversation avec cette femme qui sera la première à être indignée: «Comment toi, un juif, tu oses me demander de l'eau à boire, à moi, une samaritaine?», s'exclame-t-elle. Quant à ses disciples, ils n'étaient pas moins indignés. En scrutant les évangiles, on voit que la raison fondamentale qui a poussé Jésus à adopter cette attitude est très simple: pour lui, tout être humain est image de Dieu, créé à la ressemblance de Dieu. La fraternité universelle qu'il recommande aux hommes de tous les temps - et non seulement à ses disciples comme on le croit souvent - se fonde sur le fait que tous les hommes sont égaux de par leur nature divine. Et c'est cette passion pour l'homme image de Dieu qui a conduit Jésus à la mort sur la croix. On ne lui a pas pardonné ses attitudes critiques par rapport aux deux grands facteurs de divisions sur la terre: l'avoir et le pouvoir. Il refusait qu'on les adore et qu'on les exploite au nom de Dieu.
José Mpundu
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