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Réponse d'un initié: «Les Congolais chantent dans la rumba et soukouss comme les occidentaux le font dans le slow et les Antillais dans le zouk». C'est-à-dire ils y parlent d'hommes et de femmes, de l'amour dans toutes ses déclinaisons: le mari et son épouse, les concubins, les copains, les cocufiés, les rivaux … Unanimement reconnu comme le père de la musique congolaise moderne, est-ce, peut-être, Wendo Kolosoy qui a contaminé sa descendance musicale, en chantant si fort sa conquête féminine? En vérité, publié entre 1947-48, Marie-Louise se révélera comme le tube (unique) de sa carrière. Jusqu'à ce jour, Wendo lui-même n'hésite pas à adapter des phrases de ce vieux morceau à des œuvres patriotiques collectives telles que Franc congolais, où le vénérable chanteur raconte à ses concitoyens nostalgiques de leur Zaïre des années soixante, lorsque sa valeur égalait le dollar, le parcours de la devise nationale: "Après Kinshasa, la monnaie a atterri au Katanga, à Kisangani, à Mbandaka, à Mbuji Maï. Oh! Les amis, réjouissez-vous pour votre propre monnaie nationale!" Dans Tokufa po na Congo (Mourrons pour le Congo), Wendo monte sur ses grands chevaux et apostrophe les agresseurs du pays (Rwandais, Ougandais et Burundais): "Ces vauriens-là nous ont privés de l'eau, de l'électricité et de la nourriture! Mais, n'aie pas peur, papa Kabila…" (ndr: Laurent-Désiré, le défunt). De son côté, une des rares chanteuses de cette première génération musicale, Lucie Eyenga, n'avait pas trouvé d'inspiration ailleurs, si ce n'est dans ses amours, pour créer une chanson qui a traversé les décennies, car reprise en partie par d'autres artistes, notamment Koffi Olomide dans la chanson Aspirine: "Chéri, entre toi et moi, c'est jusqu'à la mort/ A nous deux le bonheur, en dépit des injures et des médisances".
De quoi te mêles-tu?
La deuxième génération naîtra au début des années '50 avec Kabasele Tshamala dit grand Kallé. Certes, son œuvre la plus connue, Indépendance Cha Cha, n'a rien à voir avec l'amour. Mais le reste? La plupart de ses chansons se ressentaient de son tempérament chaud et sentimental. Dans son sillage, on découvrira plus tard Tabu Ley Rochereau, chanteur qui a mis son répertoire au service d'une poésie amoureuse n'ayant pas déplu aux femmes. Même lorsque c'est l'une d'entre elles, surnommée Mbilia Bel, qui s'était mise à interpréter les œuvres du maître. Mongali (histoire d'un jeune homme fier et capricieux, dans ses goûts alimentaires) , entretenu par une dame qui n'arrête pas de se lamenter à ce sujet, Sorozo (Annie, comme je t'admire, dans cette tenue de velours! Et, quand tu étais passée, la terre et l'herbe avaient bougé…). En amour, il n'y a pas de calcul (à sa bien-aimée Anana, une Camerounaise, le chanteur prédit qu'on n'arrivera jamais à fabriquer la machine à calculer les amours); Esui yo wapi? (De quoi te mêles-tu?): une femme déchue reprend sa liberté et sa revanche en même temps, contre son ex-compagnon désormais gagné par la jalousie. Des chansons dotées d'un lyrisme que ne renierait pas Lutumba Simaro, que d'aucuns appellent «le poète de la musique congolaise». Ce guitariste accompagnateur fut la deuxième personnalité du T.P.O.K. Jazz du temps de Franco. Bien que dans ses textes, il a su faire preuve d'un sens philosophique remarquable, les histoires sentimentales constituent incontestablement sa tasse de thé: Maya (désespoirs et pleurs de l'homme à la suite du départ de sa dulcinée), Faute ya commerçant (Si deux rivales portent un même modèle d'habit, la faute est au commerçant); Eau bénite (Tes mains sont pleines de sang que tu as fait verser dans mon cœur/Va te purifier avec l'eau bénite chez le prêtre). Les histoires d'amour regorgeant d'intrigues, ont-elles été rejetées par Luambo Makiadi Franco, un autre père de la deuxième génération musicale au Congo? C'est le cas de le dire. Contrairement à tous les autres, Franco ne s'intéressait pas beaucoup aux thèmes sentimentaux. Les Congolais s'habitueront à le voir comme un peintre de la société, un moralisateur. Ses sujets de prédilection étaient les mœurs congolaises: il les observait, les transformait en chansons et les rendait, assaisonnées d'humour, à leur destinataire, leur «propriétaire», le public même. Résultats? Cela a donné de gros succès commerciaux et d'écoute sur tout le continent africain avec des «peintures sociétales», que sont les Mamou (amitié trahie entre deux femmes liées par plusieurs secrets communs), Mario (ras-le bol d'une dame pour son gigolo); Très impoli (véritable leçon de bonnes manières dispensée par l'artiste), etc. Dans bon nombre de ses œuvres, feu Franco n'évoquait les sentiments amoureux qu'en toile de fond, comme un prétexte, un tremplin, pour mieux faire passer son message d'éducation.
Même longueur d'onde
Et vint la troisième génération, avec le groupe Zaiko Langa Langa comme tête de pont, créé en décembre 1969. En ses 32 ans et demi d'existence, très peu sont ses chansons qui traitent d'autres problèmes que la bagatelle. Et le public congolais, fêtard par nature, ne pouvait que vibrer à travers des morceaux qu'accompagnent des danses pleines de déhanchements. Bien plus qu'auparavant, les chansons d'amour ont fini par prévaloir. Koffi Olomide, feu Monza 1er, Félix Wazekwa et autres moins illustres, appartiennent à cette vague musicale saisie au bond, par ailleurs, par les jeunes artistes du clan Wenge, notamment J-B Mpiana, Werrason, Blaise Bula… Leurs aînés, et pionniers de cette troisième génération, tout en développant, par moments, d'autres sujets plus utiles à la société (exemples: L'esclave de Papa Wemba, où l'artiste évoque la traite des Noirs, le colonialisme, l'apartheid, les grands leaders négro-africaines; Bana Luunda, du clan Wenge, histoire d'émigration, de travail dur et de rêves de succès), ne crachent pas dans la soupe de ce nouveau courant. De temps en temps, ils viennent y puiser leurs inspirations. Cela peut donner des merveilles comme Reine de Saba, où Bozi Boziana compare son épouse Faty à cet historique personnage biblique; Baby de Emeneya Kester (L'homme s'en prend aux ambiguïtés sentimentales d'une compagne volage); Mi amor de Papa Wemba (l'amoureux implore du Bon Dieu de reculer la date de sa mort éventuelle, dans le seul but de garder l'être aimé, cette femme en or). Lokwa Kanza, artiste de la diaspora, est sur la même longueur d'onde que ses collègues du pays, ses créations telles que Wapi yo? (Où es-tu?) ou Sallé constituant de belles galettes amoureuses prêtes à être croquées par tout mélomane. En somme, la «folie d'amour», mise en chanson, chez les artistes musiciens congolais (y compris ceux du Congo-Brazzaville), est loin d'être guérie. Les autres thèmes ne semblent pas les intéresser outre mesure. La succession-aggravation des crises socio-politiques qui s'abattent sur le pays aurait pu réorienter leur inspiration. Rien de cela. Tout laisse donc croire que les accents langoureux de la rumba, les déhanchements et coups de reins plus ou moins décents du soukouss demeureront. Quitte, alors, aux insatisfaits et aux gens sérieux, de trouver un autre genre de musique. Le rap peut-être? Sinon la musique classique, la traditionnelle, la religieuse du groupe Makoma…
Firmin Luemba
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