Monique Mbega, 46 ans, mariée, mère de trois enfants, elle est entrée en politique en 1994. Sous-secrétaire du Ministre des finances de la Tanzanie en 1997, elle est une des 48 femmes présentes au Parlement.

Croyez-vous que la paix dont jouit la Tanzanie soit liée à l'héritage laissé par Nyerere, ou qu'elle dépende du tempérament des Tanzaniens et de leur choix d'éviter les conflits?

C'est un peu tout cela ensemble. Nyerere était une personne extrêmement bonne, simple et religieuse. Celui qui a une foi sait guider le peuple vers des idéaux de solidarité, de justice et de paix. Quoique pauvres, les gens travaillent dur, ils sont capables d'endurer fatigue et  difficultés. Dans certains endroits l'État intervient encore afin que chaque famille puisse avoir un lopin de terre. Dans le passé toute l'économie était contrôlée par l'État. Maintenant, comme dans tous les Pays du monde, nous sommes en train de nous ouvrir à une économie de marché, qui encourage la privatisation.

Qu'est-ce qu'il reste du socialisme de Nyerere?
Même si nous sommes en train de nous ouvrir au capitalisme, la mentalité des Tanzaniens demeure encore liée à la culture traditionnelle, au travail fait ensemble. Qui veut travailler seul, n'arrivera nulle part. Quand nous travaillons pour l'émancipation de la femme, nous ne formulons jamais de propositions qui regardent une personne, mais le groupe. Cinq femmes mises ensemble sont une puissance. C'est pour cela que nous favorisons la formation d'ONG: elles privilégient le travail communautaire, typique d'une mentalité socialiste.

Est-ce que vous travaillez avec une ONG ?
Oui. Les ONG sont nombreuses ici et travaillent dans plusieurs domaines, du secteur de l'économie à celui de l'agriculture. Moi-même je suis en train de travailler pour la formation, ici à Iringa, d'une ONG encourageant l'agriculture. Il suffit que la saison des pluies arrive avant ou en retard pour que les gens souffrent la faim. C'est pourquoi nous voulons nous organiser. Il faut prévoir les périodes de crise et aller au-delà de la simple économie de subsistance.

La globalisation, ne vous préoccupe pas?
En soi, elle n'est pas négative. Tout dépend de la façon de la gérer. Il est important d'entrer dans l'univers de l'information, pour savoir ce que les autres font. En effet, ce que nous estimons de bonne qualité, pourrait ne pas l'être. Si tu ne connais rien des autres, tu es content de ce que tu as. Si, au contraire, dans les autres tu découvres des choses meilleures, tu chercheras d'en profiter, en perfectionnant ton produit pour le rendre plus compétitif.

La Tanzanie, avec sa situation de stabilité politique, pourrait-elle être un modèle ?

Je crois que le plus grand rêve du Mwalimu Nyerere était exactement cela: répandre, au moins dans les États du Sud-Est africain, son modèle de socialisme comme voie pour une culture de paix. Les Tanzaniens ont assimilés cette philosophie de Nyerere, d'autres peuples pourraient aussi le faire. Malheureusement, nous avons au pouvoir des leaders qui se sont imposés sans élections régulières.

Est-ce qu'il y a eu des progrès dans le domaine de l'émancipation de la femme au cours des dernières années?

Les femmes de la ville ont plus de possibilités de recevoir une éducation. Celle qui veut continuer les études, cependant, se rend compte qu'elle ne peut pas se marier jeune, ni avoir beaucoup d'enfants. C'est une minorité, qui sait aussi que le planning familial est indispensable, si l'on veut assurer aux enfants une bonne préparation scolaire. Le problème ne se pose pas dans les villages, où personne ne veut entendre parler de contrôle de naissances et de contraception, car les enfants constituent encore la seule richesse de la famille. Nous devons souligner l'importance d'une paternité responsable. Le nombre d'orphelins est préoccupant. Il y a trop de couples irresponsables. Le SIDA se répand à un rythme impressionnant et les morts ne se comptent plus.

A propos d'orphelins: est-ce qu'ils ne sont plus intégrés dans la famille élargie?
Dans le passé il n'existait pas d'orphelins et l'hôte était sacré. Maintenant on est obligé de demander aux visiteurs combien de jours ils vont rester. Cela était inconcevable dans le passé. L'orphelin n'est pas intégré dans la famille élargie comme avant.  Il y a aussi le problème des enfants de la rue… 
Permettez-moi de parler de ma situation, à titre d'exemple: deux de mes frères sont morts, en me laissant dix enfants. Je les fais grandir ensemble avec mes trois enfants. Je m'occupe de leur nourriture, de leur éducation… Je vous assure, il n'y a pas de superflu pour mes treize enfants!

Marie Rose Lorini

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