Ce ne sont pas les noms qui manquent à notre guerre: elle n'est pas une guerre civile mais fait des victimes surtout parmi les civils; elle est une guerre dite de libération, mais selon la stratégie habituelle de tuer, incendier maisons et villages, torturer des paysans tranquilles, violer les femmes, raser l'économie du pays; une guerre où le combattant pour les grands idéaux devient pilleur ou voleur, et le soldat régulier est remplacé par le bandit. Au terme de sa visite au cours du mois de février dans le nord du pays, le représentant spécial de Kofi Annan, Amos Namanga Ngongi, l'a définie "une féroce et absurde guerre dans la guerre".
Les quelques rares cas épinglés ci-dessous ne sont que la partie visible de l'iceberg des souffrances de tout un peuple.

En février

On n'insistera pas sur l'identité de ces patriotes du troisième millénaire. D'ailleurs, pour qu'il n'y ait pas de confusion possible, parfois ils se présentent masqués. Ils se ressemblent tous, même si leurs patrons ou commanditaires annoncent des programmes qui semblent l'emporter sur les programmes de leurs adversaires. Le résultat est identique: l'exploitation des ressources du pays autant que de la peur des gens. Surtout les ressources. Surtout la peur.
Mgr Marcel Utempi Tapa, évêque de Mahagi-Nioka (le long de la frontière avec le Soudan et l'Ouganda) assure que "tous veulent les richesses de notre pays. C'est pourquoi il y a des armées d'invasion qui occupent les régions riches en diamant, en or, en bois et autres matières premières". Naturellement, la version des "libérateurs" en question est différente: ils seraient là pour un but sacré, celui de protéger les frontières ou le peuple.
Voilà quelques échantillons. Après avoir pillé des boutiques à Isiro, les troupes d'un mouvement font repli face à un autre mouvement. Ensuite, en route pour le centre aurifère de Watsa, les "glorieuses" troupes en question ont "visité" la paroisse de Maboma. Même sort pour Mambasa, pillé par des guerriers fuyards à la recherche de voitures, pressés d'aller défendre le pays ou d'arriver les premiers au dialogue intercongolais. A Mungbere, pas une maison n'a été épargnée. L'hôpital, petit joyau de la région, non plus. "Comme des fourmis ou des sauterelles, a dit un témoin, 400 combattants ont visité systématiquement, pendant trois jours, toutes les maisons de Mungbere". A Bafwasende il y a eu un grand va-et-vient de troupes. La population s'en demandait, inquiète, la raison. La voilà: depuis toujours on sait que le sous-sol de la région est riche en diamants et en or. En février, on peut recommencer l'exploitation, rendue difficile auparavant par des pluies antipatriotiques...
A 500 km vers le sud-est, c'est la même musique d'ambiance. "Je porte à votre connaissance que la paroisse de Mbingi a été saccagée. Tout a été saccagé: le presbytère, le couvent des religieuses, la maternité, ainsi que les maisons des habitants de Mbingi - écrit l'évêque de Butembo-Beni, Mgr Melchisédech Sikuli Paluku. Ils ont abattu le petit bétail et une partie du gros bétail appartenant au diocèse. Les soldats n'ont pas épargné l'église, où ils ont accompli des actes de vandalisme et de profanation: ils ont défoncé la porte de la sacristie, emporté ou déchiré les habits liturgiques et les vases sacrés, calices et ciboires, et sont même allés à l'autel et au chœur, où ils ont détruit le tabernacle, versé, dispersé et écrasé sur le pavé le Très Saint Sacrement. Ils ont défoncé et pillé une à une toutes les maisons du village, et poursuivi la population dans la brousse. Tous ceux qu'ils ont trouvés ont été torturés et dépouillés de tout. Des jeunes filles et une maman enceinte ont été violées. Un catéchiste qui a sonné la cloche pour appeler les fidèles à la célébration de la Parole le jour de Noël, a été roué de coups.
Cinq jours avant d'assiéger Mbingi, un autre groupe avait incendié 151 maisons de pailles, défoncé et pillé toutes celles en tôles de trois villages dépendant de la paroisse de Mbingi, et situés à une quinzaine de kilomètres de l'axe routier Lubero-Goma. Des centaines de personnes se trouvent sans abri et sans secours depuis ces actes barbares qui, malheureusement, ont été perpétrés aussi ailleurs, comme à Kivugha, à une dizaine de kilomètres à l'ouest de Butembo; sans parler des pillages répétés opérés par des hommes en uniforme sur l'axe routier Butembo-Beni-Eringeti, et Beni-Kasindi. Une forme de criminalité jusque là inexistante a vu le jour: hold-up, kidnapping (l'anglais progresse dans notre pays!
n.d.r.), piraterie sur les voies routières, multiplication des milices armées, phénomène enfants-soldats… Insécurité totale, exode rural, renforcement de l'analphabétisme, pillage systématique des ressources, paupérisation de la population".

Au quotidien

Le bilan de deux ans d'occupation dans la partie nord de l'archidiocèse de Kananga?
"Des tués, à ne plus compter! Des orphelins, à la merci de la Providence! Humiliation publique des hommes d'Eglise, monnaie courante! Bastonnades contre les creuseurs de diamants qui refusent de remettre leur butin aux libérateurs, scènes de vie courante". A Kindu (chef-lieu de la province du Maniema) "les cas d'enlèvements, d'égorgements, de fusillades, de discours agressifs contre la population, d'incitation à la haine tribale" ne se comptent pas.
Du km 9 jusqu'à km 26 de la route entre Kindu et Kalima, toutes les maisons ont été incendiées. A Kalima, magasins pillés…" Dans une lettre de protestation (12 février), les religieux de Kisangani affirment que "chaque jour les droits fondamentaux de chaque individu sont violés par le parti armé en place"
(Source: DIA).
Conclusion. "Désormais, les 60 millions de Congolais… sont tous des victimes réelles ou potentielles des violations graves et répétées du droit à la vie, du droit à ne pas être soumis à la torture ou aux peines ou traitements cruels inhumains ou dégradants, du droit à la liberté d'opinion, du droit à la santé, à l'éducation…"
(La torture en R.D. Congo, UN CAUCHEMAR VÉCU AU QUOTIDIEN, Observatoire Congolais des Droits Humains, Rapport 2001).
Entre-temps des maladies réapparaissent. Dans le Maniema, la maladie du sommeil a pris de l'ampleur dans les zones de Lusangi, Kibombo et Kasongo, ainsi que dans les contrées frontalières avec le Kasaï. Dans la province Orientale, le problème de l'onchocercose est particulièrement inquiétant dans les districts du Haut et du Bas-Uele. Concernant la peste, c'est le district de l'Ituri, et particulièrement la zone d'Ereti, qui est le plus touché…

Le mécanisme

Une guerre impliquant une dizaine d'Etats et une nébuleuse de milices "aurait-elle pu faire, en trente mois, 2,5 millions de morts - soit, chaque jour, l'équivalent de l'hécatombe du World Trade Center - sans que le monde soit troublé dans sa marche ordinaire?" s'est demandé le prof. Stephen Smith (Le Monde, 21 janvier 2002).
Il y a un mystère là-dessous, mais moins compliqué que celui de la Sainte Trinité. "Prolonger la guerre pour piller. Entretenir une sorte de guerre par forces interposées. Ce mécanisme permet à plusieurs parties de respecter en façade le cessez-le-feu tout en maintenant une insécurité qui prolonge le maintien des troupes étrangères et laisse certains hauts fonctionnaires congolais continuer à exploiter illicitement les richesses de leur pays" (
Rapport additionnel rédigé par le Groupe d'experts de l'Onu, novembre 2001). C'est tout.

Patrick- R. Monzemu Moleli

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