|
Page précédente
Directions Les mouvements migratoires se structurent autour et convergent vers des régions développées ou riches. Michaël Singleton, professeur à la Grégorienne (Rome) et à Oxford, affirme qu'un nombre significatif de pays ne sont que des pays de transit, par lesquels passent des fleuves d'hommes et de femmes à la recherche d'un moyen d'atteindre les pôles riches et les pays sûrs. Ce sont, par exemple, le Cameroun, le Maroc, la Tunisie qui accueillent des Africains subsahariens qui, ensuite, tentent de passer en Espagne par le détroit de Gibraltar ou par Fuerteventura, aux Canaries. La Russie, la Pologne et l'Ukraine voient passer ceux qui viennent des multiples républiques de l'ex-URSS ou du sud de l'Asie. La Turquie est aussi devenue plaque tournante de toutes ces mobilités, surtout de ceux qui viennent de l'Extrême-Orient. C'est encore le nord du Mexique et le sud des États-Unis où se pressent les pauvres du Mexique et de bien d'autres pays d'Amérique Centrale et du Sud. Le but du déplacement est représenté par l'Amérique du Nord (les États-Unis avec 26 millions d'immigrés et le Canada avec 5 millions); l'Europe occidentale avec 18 millions; les nouveaux pays industrialisés d'Asie avec 20 millions; le Japon et les pays du Golfe. Il faut cependant remarquer que ces pôles développés, ne sont pas les seuls recherchés par les migrants demandeurs de travail, ou d'asile. La grande majorité des migrants (67 millions) va dans les pays voisins des leurs, essentiellement dans le Sud. En effet, ce sont les pays en voie de développement qui opposent le moins de barrières à leur entrée. Mais non sans difficultés. Il suffit de penser aux tensions en Côte d'Ivoire entre les autochtones et les quatre millions de travailleurs immigrés ou entre les 5 millions de libyens et les 2 millions d'immigrés africains du Sud - Sahara installés dans cet eldorado pétrolier; ou à l'expulsion d'environ un million de ghanéens du Nigeria (février 1983).
Aspects économiques Les migrations provoquent de remarquables déplacements d'argent et de biens. Selon la Banque mondiale, les transferts effectués dans leur pays par les travailleurs expatriés atteignent 73 milliards de dollars chaque année, chiffre dépassé seulement par les exportations mondiales de pétrole. Les envois de fonds de l'étranger, en provenance plus particulièrement des ressortissants qualifiés qui gagnent un salaire élevé, constituent une source majeure de ressources pour le développement de leur pays d'origine. Dans toute l'Afrique, des familles vivent grâce aux envois d'argent des proches travaillant à l'étranger tandis que des bâtiments sont construits et des projets à petite échelle réalisés dans les villes et villages grâce à cette même source. Selon l'OCDE, en 1983, les sommes envoyées par les travailleurs maliens de France représentaient deux fois et demie le budget annuel de la République du Mali. Des fonds qui ne provenaient pas de sources mafieuses diverses mais bien du travail et des économies de milliers de résidents. Malgré ce qu'on entend souvent dire, les plus grands bénéficiaires de l'immigration sont les pays d'accueil, même s'ils font semblant de l'ignorer. «Aucun grand pays industrialisé ne peut, de bonne foi, nier la contribution des travailleurs immigrés à sa prospérité» (Courrier de l'Unesco). Les accusations faites aux travailleurs étrangers de «voler le pain» des locaux, souvent ne correspondent pas à la réalité. Ils rapportent à l'économie du pays d'accueil plus qu'ils ne lui coûtent. Alors qu'ils occupent souvent les emplois les plus ingrats, paient leurs taxes, cotisent à la sécurité sociale et constituent un réservoir de main-d'œuvre bon marché. Des recherches faites, il résulte qu'un ménage d'étrangers établis en Suisse rapporte annuellement l'équivalent de 3.900 francs suisses nets aux caisses de prévoyance sociale et que dans un pays comme les États-Unis les travailleurs et travailleuses immigrés rapportent en impôts dix-huit fois le montant qu'ils reçoivent en prestations sociales. Pour décourager l'immigration des pauvres (en majorité clandestins) certains pays - l'Europe, l'Amérique du Nord, les Pays du Golfe - tentent d'ériger des murs légaux et de multiplier des moyens sophistiqués de contrôle. Le gouvernement australien a récemment distribué à plusieurs chaînes de télévision (notamment en Iran, Jordanie, Syrie, Turquie et au Pakistan) un spot «informant» les aspirants migrants des dangers qui les attendent: crocodiles et requins la gueule ouverte…, déserts inhospitaliers... scorpions…
Demain Il est important de préciser que le problème migratoire n'est pas d'abord un problème d'ouverture de frontières. "Quand on dit qu'il faut accepter une plus grande circulation des personnes, on ne doit pas faire abstraction des questions importantes de justice sociale soulevées par la mondialisation. Il y a de bonnes raisons pour douter que la mondialisation diminue la migration internationale - ont affirmé les participants au 4è Congrès Mondiale de la pastorale des Migrants et réfugiés (Rome, octobre 1998). Jusqu'à maintenant, les données disponibles montrent que les pays sous-développés ne bénéficient pas beaucoup du processus de la mondialisation. Les disparités immenses et grandissantes entre pays contribueront sans doute à susciter de nouveaux flux de migrants et de réfugiés. La déstabilisation des sociétés, parfois même l'implosion de certains États, pourraient créer de nouveaux flux migratoires". Il est clair que la politique menée par certains responsables de nos États crée la migration. Le soutien actif des grandes puissances aux régimes dictatoriaux où la situation de guerre, d'insécurité, de violation systématique des droits de la personne, favorisent l'exode des populations. Les décisions des géants de l'industrie ou du commerce peuvent créer, d'un jour à l'autre, des foules de sans-emploi. Au Costa Rica, par exemple, des milliers de Nicaraguayens, parmi les 500.000 qui y vivent, ont été mis au chômage du jour au lendemain par la multinationale qui ne veut plus acheter la banane produite dans ce pays parce qu'il faut faire monter les prix. "Il n'est pas facile d'admettre que notre richesse collective - a écrit le Groupe de travail sur les réfugiés du Centre Justice et Foi, (Canada) - n'a été possible que grâce à l'accaparement d'une proportion indue des ressources planétaires, et souvent à l'exploitation plus ou moins voilée du travail et des richesses des autres (depuis la traite des esclaves jusqu'aux règles du commerce mondial, en passant par la colonisation politique et économique, l'endettement infernal du tiers-monde, etc.). Pourtant, il n'y a aucune raison pour qu'un enfant né au Soudan, au Pakistan et au Honduras soit condamné à l'avance à n'avoir pas un accès raisonnable à la nourriture, à l'éducation, à la santé et au travail. C'est pourquoi pour les pays nantis il deviendra toujours plus difficile, pratiquement, et inacceptable, moralement, de s'enfermer de plus en plus afin de tenter de protéger le plus longtemps possible, contre le partage avec l'autre, les acquis socio-économiques". Le monde étant ce qu'il est, à savoir en mouvement et en voie de globalisation rapide, on va à grands pas vers de plus forts déplacements de populations. La migration est un droit de l'homme. Si les guerres, les dictatures, l'exploitation incontrôlée des ressources sont les causes principales des migrations, c'est à ces causes qu'il faut s'attaquer sérieusement.
"Chose sûre" Une plus grande ouverture des frontières et une plus libre circulation des personnes ne sont pas encore pour demain. Mais cela est sans doute bien plus proche qu'on ne le croit. Entre 1990 et 2010 la main d'œuvre des pays en voie de développement sera de 773 millions d'individus. La demande d'emploi est le problème le plus grave de notre époque. L'augmentation des contrôles et de la répression s'avère plutôt futile et souvent teintée de xénophobie et motivée par la peur de partager la tarte. Elle fait temporairement baisser le nombre d'entrées, avant que la créativité et le besoin des migrants ne les poussent à trouver de nouvelles façons de contourner les obstacles. Plus les obstacles augmentent, plus les migrants potentiels sont poussés vers la clandestinité, avec ses risques et ses coûts humains et économiques. On n'arrivera pas à gérer la masse des non-invités, c'est à dire des personnes qui ne sont ni demandeurs de protection, ni acceptées en raison de leurs capacités, mais qui se déplacent parce qu'on leur a dit que dans tel pays c'est mieux qu'à la maison. "Nos sociétés de demain seront forcément plus perméables, davantage pluralistes et, espérons-le, plus ouvertes au partage, dit encore le Groupe de travail cité. Ce sera la condition d'une mondialisation harmonieuse. Rien n'est pourtant acquis d'avance. Nos choix actuels contribueront à cette mondialisation pour ou contre les humains. Chose sûre, les frontières ne seront plus jamais ce qu'elles étaient".
Ae
|
|