


|
Alors que l'Egypte a accueilli Marie dès l'enfance de Jésus, à l'occasion de l'exil de la Sainte Famille, dans le reste du continent elle est venue par les missionnaires qui ont apporté l'Évangile du Christ aux Africaines et Africains.
Pas seulement, cependant, de manière officielle et indifférenciée.
Beaucoup d'évangélisateurs avaient eux-mêmes une dévotion personnelle envers la Mère de Dieu, marquée par leur origine régionale, par le charisme de leur famille religieuse - franciscaine, dominicaine, jésuite, scheutiste, carme... Ou celui des mouvements qu'ils cherchaient à implanter en Afrique, telle la Légion de Marie, les équipes du Rosaire, des fraternités diverses. |
|
Ou encore, par les formes de dévotion qu'eux-mêmes pratiquaient et prônaient: solennisation de certaines fêtes liturgiques - procession du 15 août, neuvaines, chapelet, scapulaire, médaille miraculeuse, grotte de Lourdes, consécration à Marie... Les missionnaires ont apporté en Afrique subsaharienne les premières statues et les premières images de Marie, conformes à leurs goûts occidentaux et aux 'modes' de leur temps; ils y ont chanté les premiers cantiques marials et les ont traduits dans les langues africaines. Sans doute que dès le début aussi les problèmes financiers ont joué leur rôle : les missionnaires ont apporté dans leurs malles ce qu'on leur avait donné ou ce qu'ils avaient pu acheter, même si ce n'était pas toujours parfaitement à leur goût. Aujourd'hui encore, beaucoup sont heureux de recevoir une statue mariale de Banneux, même s'ils n'ont pas de dévotion particulière envers "La Vierge des Pauvres" et dans bien des grottes on trouve des statues qui sont sans rapport avec Notre Dame de Lourdes. Après plus d'un siècle d'évangélisation moderne, il est difficile de retrouver dans nos centres de chrétienté les premières statues ou images de Marie qu'on y a apportées. Mais si on veut comprendre la dévotion mariale des chrétiens d'aujourd'hui en tel ou tel lieu, il est utile de revenir aux origines pour connaître qui y a introduit la dévotion mariale et sous quelles formes. Par étapes Au-delà des aspects matériels, cependant, il faut essayer de rechercher quelle place les missionnaires accordaient à la dévotion mariale dans leur méthode d'évangélisation, dans leur stratégie missionnaire. Quelles prières et quels chants ont-ils d'abord enseignés aux catéchumènes ? Quels objets de piété chrétienne leur ont-ils d'abord donnés ? Quels rites et quelles formes de dévotion ont-ils d'abord essayé de faire pratiquer? Comment justifiaient-ils tout cela, dans leurs lettres et les rapports à leurs Supérieurs ? Évidemment, Marie n'occupait pas la première place dans le cœur ni dans la pastorale de tous les missionnaires. Saint Antoine, Sainte Rita, le Sacré-Cœur, même Sainte Anne… se la disputaient souvent avec elle. Bref, ce n'est pas de manière unique et uniforme que Marie a fait son entrée dans les diverses régions de l'Afrique chrétienne. Beaucoup d'historiens des Eglises locales ont déjà raconté la première arrivée chez elles de la Mère du Christ et de l'Eglise. D'autres ont encore à le faire. Et qui rassemblera un jour tous ces récits passionnants? Dans l'Index de "2000 ans le christianisme en Afrique" de John Baur (éd. Paulines) le nom de Marie ne figure même pas. C'est dire qu'il reste beaucoup de recherches à faire pour raconter l'arrivée et la présence de Marie en Afrique… La deuxième étape de cette aventure c'est l'ensemble des formes plus ou moins institutionnalisées qu'a prise la présence de Marie en Afrique. Dans l'Eglise catholique, il revient au Magistère universel d'en fixer le contenu et les principales formes : le dogme, la liturgie, le programme d'enseignement… De ce fait on peut avoir l'impression, parfois, que partout dans le monde on connaît, aime et vénère Marie de la même façon. A la suite du concile Vatican II et de l'exhortation apostolique "Marialis cultus" de Paul VI (1974) a été composé un "Recueil de (46) messes en l'honneur de la Vierge Marie". C'est comme si on avait taillé un arbre aux branches devenues trop abondantes et ayant poussé dans tous les sens. Mais parmi les éléments accumulés pendant des siècles et remis en ordre dans ce recueil, il ne semble pas qu'il y ait beaucoup d'apports de l'Afrique. L'image chérie Et pourtant, Marie n'est plus une étrangère en Afrique, bien au contraire. Les chrétiens d'Afrique en ont fait leur maman. Nous lui avons composé mille chants sur des airs et des rythmes de chez nous, même si on a été moins inspiré pour les paroles. Nous avons imprimé l'image de Marie sur des dizaines de pagnes différents, selon les goûts locaux, selon les titres vénérés par les paroisses, les groupes ou les individus qui les ont commandés, selon les événements à commémorer… Nous construisons des grottes de Lourdes partout, dans les paroisses, dans les écoles, et même dans les propriétés privées. Les radios catholiques diffusent le chapelet, parfois l'Angélus, des émissions sur Marie, des chants marials… On fait des neuvaines, des triduums, des pèlerinages marials. Les plus riches prennent l'avion pour se rendre à Lourdes, Fatima ou Nazareth… Nombreux sont les groupes de prière et d'apostolat d'inspiration mariale. Vraiment, les chrétiens d'Afrique aiment Marie et ils le lui montrent bien. Au-delà des expressions bien codifiées de cette dévotion il y a place pour beaucoup de spontanéité et de créativité. Un tel introduira les "Je vous salue Marie" de son chapelet par des invocations/titres les plus variés: "Je vous salue, Marie, Mère de la Paix, pleine de grâce…" "Je vous salue, Marie, Reine des familles, pleine de grâce…", etc. C'est une façon d'entrelacer chapelet et litanie de la Ste Vierge - litanie 'officielle' ou inventée. Telle autre ira habiller de dentelles ou d'étoffes brillantes la statue mariale de son église. Tel autre écrira son petit livre sur Marie pour partager avec d'autres ce qu'il a découvert de merveilleux dans la figure de Marie. L'image chérie de Marie sera plus souvent une image de femme blanche que noire - et les artistes qui ont besoin de vendre pour vivre en tiennent compte - mais les sentiments, les louanges et les demandes exprimés et adressés à Marie seront bien africains. On peut dire à son sujet qu'elle s'est faite "africaine avec les Africains en toutes choses… excepté leurs péchés" ! "Comme le pagne" Le mot qui résume certainement le mieux l'"africanité" de Marie c'est "maman". Marie est devenue la maman des Africains. Une maman est bien sûr avant tout une femme qui donne vie à de nombreux enfants. Femme féconde, femme heureuse! Du coup, quelque chose dérange les fidèles: Marie n'a qu'un enfant. Sans cesse revient la question: et si, malgré toutes les déclarations contraires du Magistère de l'Eglise, Jésus avait eu des frères et des sœurs nés de Marie ? Dans la famille africaine pourtant, la femme est souvent entourée d'enfants qu'elle n'a pas mis au monde et qui l'appellent "maman" sans hésiter. C'est que la "maman" est celle qui ne met pas seulement la vie en route mais qui la nourrit, l'élève, l'éduque. "Eduquer, écrit Vital Mbadu Kwalu, c'est comme donner une naissance nouvelle à l'enfant. Sa mère lui transmet les richesses du cœur, lui fait découvrir les prodiges de la terre, le visage divin caché dans les choses, afin qu'il vive normalement bien, en harmonie avec les traditions ancestrales" (Cahiers Marials, 1983). En retour, elles sont considérées comme "la fierté du groupe parce qu'elles sont porteuses de vie, sève d'amour et d'unité. Elles ont inscrit leur nom dans le cœur de leurs enfants, dont dépendra en grande partie l'avenir de la culture africaine. Leur maternité est un service pour la communauté; c'est pour Dieu aussi qu'elles accomplissent leur mission de mères". Ainsi donc: "la maternité physique et spirituelle est le dénominateur commun qui permet de rapprocher la Vierge Marie de la mère de famille africaine". Face à cette mère, source de vie et éducatrice, il va de soi que "l'attitude fondamentale de l'enfant à élever, à éduquer, doit être l'obéissance, la docilité". Quand la situation des enfants et de la famille est "souffrante", vers qui se tourne-t-on ? - vers la maman, bien sûr. "La mère est comme le pagne qui couvre les gales de l'enfant, les gales de la société"… Marie a été la Mère des douleurs en face de son Fils, "l'Homme des douleurs" (Is 53,3) La mère qui aime vraiment doit se livrer, donner ce qu'elle a de meilleur. Malgré les justes revendications des femmes qui veulent être reconnues, elles acceptent le plus souvent d'agir sans faire trop de bruit. Comme Marie… L'auteur que nous venons de citer conclut ainsi ses réflexions: "La figure de Marie, bien comprise et mieux appréciée, deviendra du même coup, pour l'Africain converti à la foi chrétienne, un chemin plus court, "un sentier raccourci" pour atteindre la source d'eau, la fontaine qui étanche la soif, Jésus-Christ, Fils de Dieu, frère et rédempteur de tous les hommes et de tous les peuples". Robert Witwicki SM |

