Alors que la guerre semblait autrefois la solution la plus tranchante, de nos jours c'est au dialogue et termes apparentés - pourparlers, concertation, négociation, tables rondes, conférences de réconciliation - que l'on confie la mission de résoudre les dizaines de conflits que la planète connaît. Mais rarement il voyage seul. En effet, il est souvent accompagné d'autres adjectifs chargés de l'embellir et de le renforcer.

Les Tchadiens sont divisés à cause du pétrole? Prêts à tout faire "sauf la guerre civile", une douzaine de mouvements réclament du gouvernement un dialogue franc sur l'avenir du pays. Pour résoudre son contentieux, le Congo-Brazzaville a demandé au Président gabonais, Omar Bongo, d'organiser un dialogue sans exclusive. Les 32.000 fonctionnaires béninois exigent une amélioration de vie et de travail? Le 2 mars dernier l'archevêque de Cotonou, Mgr Nestor Assogba, a appelé le gouvernement et les responsables syndicaux à un dialogue dans la vérité.

On invoque la présence de l'ONU, on propose la médiation de sages internationaux qui, grâce à leur expérience et à leur prestige, pourraient mettre fin à une situation devenue intolérable.

Un mot fragile

La conclusion d'un dialogue réussi ce sont les résolutions signées par des gens finalement réconciliés. L'expérience montre que le dialogue peut aussi devenir un prétexte pour des accusations et des ruptures sans fin. Il peut être démenti ou interrompu à tout moment, pour les raisons les plus variées: mécontentement de groupes qui se considèrent mal représentés, manque d'argent pour héberger les délégués dans les hôtels, reprise des combats quelque part, peu de clarté à propos de la transition politique, de la composition de la future armée ou du rapatriement des réfugiés, accusations de non-respect des conditions préalables, etc.

Le dialogue sera repris. Dans l'attente, la liste des victimes s'allongera. En Angola le mot dialogue a fait surface à plusieurs reprises au cours d'une guerre qui a duré 27 ans, le temps suffisant pour faire un demi-million de morts et placer 10 millions de mines antipersonnelles (une pour chaque angolais). Des accords ont été signés: Alvor, '75; Lusaka, '84; Genève, '88; New York, '88; Gbadolite, '89; Evora, '90, Estoril ou Bicesse, '91, Lusaka, '94... Dans un pathétique message lancé de Luanda le 18 janvier 2001, Alvaro Holden Roberto, Président du FNLA, affirmait: "Nous devons dialoguer, discuter de tous nos problèmes, nos différences et désaccords. Nous devons discuter sous l'arbre à palabre".

Au cours des dernières dix années, le dialogue au Libéria a été interrompu et renoué continuellement. Six cessez-le-feu et six accords de paix ont été signés. Entre-temps il y a eu 200.000 morts. On l'a cité comme modèle de dialogue de sourds. Sept coups d'État réussis et trois échoués ponctuent l'histoire contemporaine de la Sierra Leone: là, on parle de dialogue intermittent.

Qui pourrait résumer les trente ans de dialogue et d'accords des cessez-le-feu signés dans l'espoir d'arrêter le conflit soudanais? Addis Abeba, 1972; Abuja, '92, Nairobi, '95, '97, '98, '99. Qui pourrait compter les initiatives de paix promues surtout par les sept pays de l'IGAD (Autorité Intergouvernementale pour le développement)? Après l'avoir suspendu pendant neuf ans, en 1999 l'Union Européenne a renouvelé avec Khartoum un dialogue critique, destiné à encourager des changements au sein du régime. Entre temps on met à jour la liste des victimes du conflit entre Nord et Sud: 1.900.000 morts.

Depuis la chute du régime de Siad Barré en 1991, la Somalie a vécu dans l'anarchie et les luttes entre clans rivaux. Que de peace-talks et de Conférences inter-somaliennes! La communauté internationale a parrainé la signature d'une quinzaine d'accords pour la paix, régulièrement non respectés. En mars 2000, le Parlement d'une partie du pays, le Somaliland, a même voté une motion disant que quiconque s'associerait à l'initiative de paix de l'IGAD serait considéré comme un "traître et ennemi de la nation"! Face à de si maigres résultats, le Secrétaire général de l'O.N.U a dit aux parties en litige que "seulement les dirigeants somaliens pourront arriver à un règlement au conflit somalien" (10 janvier 2002). Kofi Annan répétera ce même principe aux Burundais, en dialogue depuis huit ans et las d'une guerre civile qui a déjà fait 250.000 morts: "Il n'y a aucune alternative à un règlement négocié au conflit du Burundi", a-t-il dit.

La République Arabe Sahraouie Démocratique a formé en 1976 un gouvernement en exil reconnu par 72 pays africains et asiatiques. Elle est entrée à l'OUA en 1985. Entre temps le Maroc y a construit une muraille qui s'étend sur quelque 2000 km, doublée de barbelés et truffée de mines. Un désert de caillasse ocre, dont le sous-sol recèle deux milliards de tonnes de phosphates. Dans ce cas-là on parle, justement, de dialogue ensablé.

En dépit des accords signés au cours des derniers vingt ans, la crise casamançaise (Sénégal) ne pourra être résolue par la force - disent les experts - mais par un dialogue sérieux.

Les divisions religieuses réclament aussi le dialogue. "La prolifération dans toute l'Afrique occidentale de sectes d'origine chrétienne et de nouveaux mouvements religieux, rend la situation de dialogue très complexe", ont écrit récemment les évêques de la région.

Pour les évêques du Nigeria le dialogue entre chrétiens et musulmans s'avère difficile mais nécessaire. A propos du dialogue œcuménique, Jean Paul II a affirmé, l'année dernière, qu'il est irréversible.

Un modèle

Étant donc le lieu par excellence où mener des négociations, le dialogue en connaît toutes les sinuosités. Personne n'y participe disposé à perdre la face. Tous proclament qu'ils sont prêts pour que tout se termine dans la paix, mais sans vainqueurs ni vaincus.

Tous  tentés d'attribuer un éventuel insuccès à l'individu appelé médiateur ou facilitateur.

Omar Bongo a été désigné pour le règlement du conflit Congo-Brazza? Très bien, mais puisqu'il a épousé la fille de Sassou Nguesso, saura-t-il être suffisamment indépendant?, se demandaient certains. Mandela a été "largement" accueilli comme médiateur au Burundi. On était sûr que l'œuvre de l'ancien président sud-africain, aurait "revigoré" le processus de paix. Mais puisque "l'Afrique du Sud vend des armes au Rwanda et à l'Ouganda", est-ce qu'il sera suffisamment neutre? se demandaient les groupes refusant de signer l'accord d'Arusha.

Le dialogue inter-congolais a été un modèle, en cela. Selon l'article 19 de l'accord de Lusaka ('99) il devait être un dialogue national ouvert, chargé de mener à "un nouvel ordre politique et à la réconciliation nationale". Organisé pour mettre finalement le pays sur les rails de la bonne gouvernance, après presque quatre ans de guerre insensée et d'occupation étrangère, il a subi des entraves inimaginables: tractations interminables sur la représentation, manque de fonds, accusation de non-respect des conditions préalables. Sa préparation a été promenée un peu partout: Victoria Falls, Prétoria, Durban Port-Louis, Windhoek, Dodoma, Lusaka, Addis Abeba, Abuja, Nairobi, Syrte, Libreville, Bruxelles, Genève, Gaborone (où les signataires ont souhaité un dialogue vrai).

Et finalement Sun City, en Afrique du Sud. Aux 350 délégués environ du gouvernement de Kinshasa, des groupes rebelles, des partis politiques, des groupes religieux et de la société civile, le Conseil de Sécurité avait demandé un dialogue constructif. Le choix de l'ancien président du Botswana, Ketumile Masire, semblait répondre aux critères indiqués par les signataires de l'accord de Lusaka, demandant "un facilitateur neutre, choisi en vertu de son autorité morale, de sa crédibilité internationale et de son expérience". Il fut préféré à la Communauté de Sant'Egidio, qui pourtant avait accompagné le dialogue mozambicain jusqu'à une conclusion heureuse.

Les participants ont eu 45 jours à disposition pour négocier. Un temps précieux. "Chaque jour à Sun City, on dépense 120.000 U$, même lorsqu'on ne se réunit pas", rappelait la presse.

Au fur et à mesure que la fin s'approchait, les grands médias parlaient de dialogue bloqué, raté, bafoué, menacé, improductif, la montagne accouchant la souris. Il fut prolongé de six jours.

Le médiateur avait fait de son mieux pour trancher avec fair-play les différends: "Tout le monde doit ici comprendre que personne ne quittera (les assises) avec tout ce qu'il veut. Il faudra donner et recevoir", avait-il rappelé aux délégués, le 21 mars. Mais puisque aucun représentant ne voulait sortir les mains vides, l'accord final n'a été que "partiel". Un peu mieux qu'au Togo, où une équipe de quatre facilitateurs n'est pas parvenue à faire sortir le dialogue de l'impasse. Mieux qu'en Algérie, où le Groupe Islamique Armé ne veut "ni trêve, ni dialogue, ni réconciliation".

Gaétan N. Yawo

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Le mot dialogue est toujours plus en honneur. Dans le livre qui vient de paraître à Kinshasa Dialogue intercongolais, de Gaborone à Addis Abeba (Ed. RODHECIC), il est écrit que "dans l'opinion publique comme dans l'imaginaire des gens, le dialogue apparaît comme la solution miracle à la crise". Dialogue entre les sexes, les générations, les cultures. Un remède agissant sur nos maladies sociales. Mais fragile, ô combien!

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