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Avec ses 360 000 habitants au 30 juin 1960, date de l'indépendance, Kinshasa ne comptait pas plus de cinq pharmacies publiques, dont les plus populaires étaient la Cophaco (Compagnie Pharmaceutique du Congo), la Socophar (Société Coloniale des Pharmacies) et les Grandes Pharmacies du Congo. Et tout le monde était bien servi.

Du moins les gens ne s'en plaignaient pas.

En 1978 à Alma Ata, en URSS, une conférence internationale des scientifiques invitait tous les gouvernements du monde de tout mettre en œuvre pour assurer l'accès à la santé pour tous en l'an 2000. Un niveau de santé qui permette à chaque homme et à chaque femme de mener une vie socialement et économiquement productive.

Y a-t-on réussi? Peut-être sous d'autres cieux. En tout cas pas en Afrique.

Aujourd'hui, la ville compte environ 6 millions d'habitants. Avec l'explosion démographique, on est vite passé d'un extrême à un autre et le foisonnement est tel que l'autorité n'arrive plus à s'y pencher de près. Les pharmacies ne sont plus en rien différentes des «ligablo», les petites boutiques ou simples étalages à même le sol qu'on retrouve sur toutes les routes et dans tous les coins.

Il est vrai qu'il existe des formalités administratives pour monter une pharmacie. Mais qui s'en occupe encore, puisqu'il y a toujours moyen de contourner la difficulté? Pour vendre des oranges, des beignets ou du pain au coin de la rue afin de faire face à la rigueur de la vie, a-t-on besoin de recourir à de longues et fastidieuses formalités? Trois, quatre, voire une dizaine de maisons pharmaceutiques peuvent se juxtaposer - surtout dans les alentours d'un centre de santé - cela ne fait du mal à personne. Seule compte la loi de l'offre et de la demande. Que 10 comprimés de quinine coûtent ici 150Fc et à côté 250Fc n'a aucune importance, c'est au client d'ouvrir les yeux.

L'objectif, nous a confié un pharmacien ou mieux un commis derrière le comptoir, est d'atteindre des recettes de plus de 100 dollars à la fin de la journée, ce qui représenterait un bénéfice brut de 25 à 30 dollars. Mais avec cette concurrence effrénée, atteindre 50 U$ par jour est déjà une gageure, avoue-t-il.


Le parcours

Quels sont les produits les plus demandés? On cherche surtout des remèdes contre la malaria, les vers intestinaux, la toux, la bronchite, les rhumatismes. Il y a aussi les seringues et les pansements, les vitamines, les antiallergiques qui s'achètent beaucoup. Et, naturellement, les cosmétiques.

L'homme (ou la femme) qui est derrière le comptoir est-il vraiment qualifié pour les vendre? "Les vrais pharmaciens sont rares", constate, main sur le cœur, Mabuala Kelly, chef d'une entreprise pharmaceutique, les Laboratoires K.M, qui ont bien pignon sur rue. Son entreprise n'est pas la seule sur le marché. On pourrait en citer quelques-unes: Polythera, le Centre de Recherche Pharmaceutique de Luozi, La Quinine, Pharmagros, New Labo Pharma… La production est régulièrement contrôlée par deux institutions qui en ont la qualité: les Laboratoires Congolais de Médicaments et Denrées Alimentaires (Lacomeda) et les Laboratoires pharmaceutiques de Kinshasa (Laphaki), dûment reconnus pour ce faire par le Ministère de la Santé.

Mais c'est au niveau de la commercialisation que les choses se dégradent. "Les vrais pharmaciens - renchérit Simon Kalenga Kambelembele, président de l'Apharco (Association des Pharmaciens du Congo) - sont atteints par le découragement car, chez nous, n'importe qui peut jouer au pharmacien". D'où la dévaluation du métier.

"Ceux qui ont réellement étudié la pharmacie - avoue le propriétaire d'une pharmacie du centre commercial de la capitale - sont très peu nombreux. On prend n'importe qui, et de préférence, ceux qui complètent leur formation en autodidactes. Mais le gros du personnel se recrute parmi les infirmiers".

Aux bords des rues, la situation est beaucoup plus sombre. Exposés sur une tablette de fortune, les produits défient toute règle de conditionnement, d'hygiène et de péremption. La posologie et le mode d'emploi sont parfois donnés par quelqu'un qui ne sait même pas lire.


Mes affaires

Si l'on doit croire aux enseignes de bien des bazars pharmaceutiques, il faut admettre que la plupart de leurs propriétaires confient leurs soucis à Dieu. La devanture d'une pharmacie dans la commune de Bumbu le dit carrément: Pharmacie Dieu est au centre de mes affaires. A Ngaliema/Delvaux il y a la Pharmacie Dieu guide mes affaires. Combien d'attributs ne colle-t-on pas à Dieu? Pharmacie Dieu fait tout, Dieu l'Eternel, La Sagesse de Dieu, Matthieu 7,7 (= Demandez, et l'on vous donnera…), Le réconfort de Dieu. Pourquoi pas ne pas renforcer l'efficacité promise de certains remèdes avec une injection de vérités mystiques ou de bons sentiments? Medi-phar (Merci à Dieu ou Merveilles de Dieu), Gradi-phar (Grâce à Dieu), Plamedi-Phar (Plan merveilleux de Dieu); Rinedi-Phar (Rien n'est impossible à Dieu). Et encore: Tout est possible à Dieu, Consolation, Sans problèmes, Victoire sur le Mal, Toutes les vertus, Confiance dans l'Eternel, Le Samaritain, Lève-toi et marche, Christ-Santé, Mont Horeb, Tabor, Calvaire, etc.

La foi à laquelle font appel ces pharmacies est la même qui pousse les gens dans les lieux de prière qui foisonnent à côté, promettant le bonheur aux esprits déprimés, la prospérité aux commerçants, un boulot  aux chômeurs, le mariage aux âmes solitaires, etc.

Une pharmacie le déclare ouvertement: elle s'appelle La Foi. Une autre, deux kilomètres plus loin, précise: Pharmacie La Foi abondante.

Patrick-R. Monzemu Moleli

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