|
Bruno Chenu dans son ouvrage "Le grand
livre des Negro Spirituals", Bayard Editions, affirme qu'il y a deux chants qui reflètent deux situations et deux visions de la vie et de Dieu.
Le Negro Spiritual, chant religieux populaire, né dans les campagnes au temps de l'esclavage, entre 1760 et 1875. On y trouve la souffrance de l'esclavage, une vision encore africaine de la vie et du monde, la prédilection pour l'Ancien Testament rappelant la libération de tout un peuple.
Et le
Gospel qui, par contre, est
un chant religieux du ghetto urbain, né au tournant du siècle passé, expression
de la détresse de gens en marge d'une société raciste. Il privilégie le Nouveau
Testament, source d'espoir qu'un jour les choses changeront. Le Dieu tout
Puissant qui libère son peuple a fait place au Jésus plus personnel et intimiste
qui libère «mon âme». Le monde qu'il faut changer est devenu le monde qu'il faut
supporter.
Les Negro Spirituals représentent un «des plus beaux exemples d'inculturation du christianisme". Ce sont des chants surgis des cœurs noirs américains et de nulle part ailleurs, et en même temps parfaitement universels puisque chantés et appréciés aux quatre coins du monde. Ils racontent l'odyssée des Noirs sur le sol des Etats-Unis, du XVIIè siècle au XIXè siècle, leur découverte de la foi chrétienne et leur manière de s'approprier ce credo. Le nombre des Spirituals est évalué à près de 6000. L'auteur en a sélectionné 210, parmi les plus chantés aujourd'hui et les plus originaux. Il a voulu donner la priorité à la parole des esclaves, ou des anciens esclaves, des «damnés de la terre» qui confient aux chants le récit de leur descente aux enfers.
Un livre qui voudrait faire entendre au lecteur, sans intermédiaire, la parole propre des esclaves africains américains, leur soif de liberté, leur désir de dignité. «Ceux qui ont été considérés comme les moindres d'entre les humains nous donnent une splendide leçon d'humanité et de foi. Cette musique ne passera pas».
Les Spirituals sont le produit d'une conscience communautaire plus que d'un talent individuel. Ils attestent une créativité collective que tel ou tel poète inconnu a pu mettre en forme à un moment donné. Ils peuvent naître à l'église, mais aussi surgir dans les champs, dans les bois, dans les baraques la nuit.
Quand je pourrai lire mon nom aux demeures des cieux, je dirai adieu à toute crainte, Et j'essuierai mes yeux mouillés. Tant pis si un déluge sauvage survient, Et si des orages de chagrin brûlent, Pourvu que j'atteigne sain et sauf ma maison, Mon Dieu, mon ciel, mon tout Là, je baignerai mon âme lasse, Dans les mers de repos divin, Pas une vague de souci Ne troublera ma poitrine apaisée.
Le langage vient de la Bible et il n'est plus question du Dieu créateur ou des esprits africains, mais du Dieu de Jésus Christ.
Seigneur, pourquoi suis-je ici? Je voudrais n'être jamais né. Ils me traitent de manière si sadique ici Je voudrais n'être jamais né. Ils ont vendu mes enfants au loin Je voudrais n'être jamais né.
L'esclave au bord du désespoir, qui sent tout le monde contre lui. Il est victime d'un mépris qui le met plus bas que la terre. Comme Daniel. La fosse aux lions où se retrouve Daniel a les honneurs de plusieurs chants: Oh Seigneur, Daniel est dans la fosse du lion, Viens vite l'aider. Oh Seigneur, Daniel ne s'est fait aucun ami, Deviens vite son ami. Oh Seigneur, pourrais-tu soulager mon esprit troublé, Viens vite le soulager Oh Seigneur, tu sais que je ne me suis fait aucun ami, Deviens vite mon ami Oh Seigneur, les trois enfants hébreux dans la fournaise,
Viens vite les aider.
De toutes les avanies, de toutes les humiliations, le Noirs va s'entretenir avec Dieu. «Je vais raconter à Dieu comment vous me traitez ». Le croyant est persuadé que Dieu a prononcé un jugement définitif sur la servitude: «Le temps qui a été ne sera plus jamais» Je suis à la recherche d'une cité D'une cité dans le ciel. Oh, frères, voyagez avec moi. Nous voyageons ensemble, Bataillant contre le diable, Jetant à terre le royaume de Satan, Edifiant les murs de Sion.
La vie est un voyage, constamment troublé par l'interférence de Satan, figure de l'exploitation.
Je veux Jésus pour marcher avec moi Tout au long de mon voyage de pèlerin, Seigneur, je veux Jésus pour marcher avec moi. Dans mes épreuves, Seigneur, marche avec moi Quand mon cœur est sur le point de se briser, Seigneur, je veux Jésus pour marcher avec moi.
Avec la guerre de Sécession l'espoir de libération se fait plus concret:
Les patates douces grossiront, le coton fleurira, Nous aurons le riz et maïs; Oh! n'aie pas peur si tu entends Le contremaître nous appeler aux champs! Nous avons prié le Seigneur et il nous a donné des signes Qu'un jour nous serons libres; Le vent du Nord l'a raconté aux pins, Le canard sauvage l'a dit à l'océan. Nous y pensons lorsque nous entendons la cloche de l'Eglise. Nous savons que la promesse sera ferme, Et que la parole ne meurt jamais; Comme les apôtres dans la prison, Nous avons entendu le Seigneur; Et maintenant il ouvre toutes les portes, Et jette au loin les clés Il pense que nous l'aimions beaucoup avant, Nous l'aimons mieux en étant libres.
Le chrétien sait qu'il ne peut rien faire tant que l'Esprit n'est pas là.
Je vais attendre jusqu'à ce que le Saint-Esprit vienne. Je vais chanter jusqu'à ce que le Saint-Esprit vienne. Je vais veiller jusqu'à ce que le Saint-Esprit vienne. Je vais prier jusqu'à ce que le Saint-Esprit vienne. Parfois je me sens découragé Et pense que mon labeur est vain, Mais alors l'Esprit saint Redonne de la vigueur à mon âme.
Il y a le mal, le malheur, Satan qui interfère constamment dans la vie des humains: Comme je descendais dans la vallée, Je rencontrai le vieux Satan sur mon chemin. Et que pensez-vous que le vieux Satan m'a dit? «Tu es trop jeune pour mourir et trop jeune pour prier». Le diable est un fabricant, Seigneur! Des chaussures d'airain, Seigneur! Et si vous ne faites pas attention, Seigneur! Les enfants, il vous les enfilera, Seigneur! Le vieux Satan porte une chaussure de pied bot. Si vous ne faites attention, il vous l'enfilera. Le vieux Satan a des vieux souliers glissants, Si vous ne faites attention, il vous les chaussera.
Le ciel est le terme d'une démarche pénible. Les opprimés vont enfin pouvoir vivre en paix, la fatigue sera inexistante.
Il n y a pas de menteurs là Dans la maison de mon Père; Oh, il y a la paix, la paix, partout. Il n'y a pas de joueurs de dés là Dans la maison de mon Père. Il n'y a pas de joueurs de cartes là.
L'auteur conclut en affirmant que le Spiritual a franchi toutes les frontières, porteur d'un grand souffle de dignité et de liberté pour tous les opprimés de la terre. Il a alimenté le langage de la prière, fourni le langage de la lutte aussi bien que le langage qui permet de relire et d'appréhender sa propre histoire.
Gabrielle Koni
|