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Ae21

Début septembre 2002. «Le spectre de la mort plane sur l'Ituri. A Mabanga-Gele, 40 km de Bunia, on a fait plus ou moins 500 morts et détruits des villages entiers. A Blukwa, 70 km au nord de Bunia, 66 morts et pillage.

Le 5 septembre c'est le tour de Nyankunde, 60 km au sud de Bunia: environ 300 morts, pillage, destruction de maisons, structures hospitalières et écoles. A 9 heures, début brusque d'une fusillade qui paralyse toutes les activités. Sœur Stella s'est déjà rendue au service à l'ISTM. Le soir, ne pouvant pas rejoindre sa communauté - on tire toujours -, elle se réfugie chez le Secrétaire Académique de l'ISTM, avec des étudiants et agents du même Institut. Elle sera rejointe par sa mère et sa sœur cadette, Lucie. Des hommes en uniforme cassent même la porte principale de la maison des Religieuses et s'adonnent au pillage. Ils affirment qu'ils n'ont rien contre les Nande, ils ne cherchent que les Hema et les Bira. Ils sont suivis de quatre groupes qui continuent le pillage. Les deux Sœurs Oblates, Régine et Anne-Marie, décident de se sauver à pied vers Butembo. Elles retrouveront leur maison complètement saccagée; même la petite chapelle profanée: le tabernacle cassé, les saintes espèces répandues par terre, la statue de la Vierge Marie fracassée.

Les attaquants arrivent plus tard au refuge de Sr. Stella. Celle-ci crie aux réfugiés: «Cachez-vous sous le lit!» On la contraint à sortir de sa cachette et on la soumet à un interrogatoire en swahili:

«De quelle tribu es-tu?»

«Je suis Nande».

«Tu mens, tu es Gegere. On va te tuer! Ou alors donne-nous 800 dollars».

«Je n'en ai pas!»

«Dans ce cas-là, on va te tuer. Ou bien tu nous donnes 500 dollars».

«Je n'ai pas cet argent-là. Je n'ai que 20 dollars, que voici».

Un assassin prend les 20 dollars. L'épouse du Secrétaire académique tente d'implorer pitié. Pour toute réponse les bandits pillent de fond en comble la maison. Puis ils s'en vont. Quelques instants après, six hommes en uniforme et armés font leur apparition, en tirant des coups de fusils en l'air. Ils entrent dans la maison et adressent des menaces à la Sœur: «Tu mens. Tu prétends être Nande, mais tu es Gegere».

L'épouse du Secrétaire académique s'époumone à prendre la défense de la Sœur. «Nous allons la tuer, parce que nous savons qu'elle est d'une tribu ennemie», crient-ils. La Sœur invoque miséricorde. En vain. C'est environ 18h30. Les assassins la poussent vers l'extérieur et lui tirent une balle. Le fémur broyé, Sr. Stella tombe au sol. Elle mourra le lendemain matin. Elle avait 34 ans. Les agents de la Croix Rouge ont enseveli son corps dans une tombe à côté d'un charnier, à Nyankunde». (Témoignage recueilli par l'Abbé Ngabu Lidja Chrysanthe).


«Tout haut»

Le meurtre de cette religieuse renvoie une fois encore à la grande question: est-ce que dans nos conflits on peut distinguer désormais entre un rebelle et un soldat sans idéaux ou sans salaire, un bandit crapuleux, un combattant rapace, un mercenaire? Plus rien ne les arrête, ni le respect des choses sacrées, ni des femmes enceintes, ni des enfants, pourtant si vif dans le cœur de beaucoup de gens. Le 1er octobre, lors de l'enterrement à Brazzaville du Père Jean Guth, missionnaire Spiritain kidnappé le 31 mars par des miliciens ninjas, décédé en captivité le 10 août, les évêques ont énergiquement dénoncé les violences subies par l'Eglise et les habitants du Congo. «Nous voulons crier tout haut, notre peine devant les agressions gratuites dont les serviteurs et servantes de Dieu sont victimes… Toutes ces violences et agressions sont l'œuvre de tous les groupes armés, miliciens cocoyes, miliciens cobras, miliciens ninjas-nsiloulou et même les membres de la Force publique…Depuis des décennies, il n'y a jamais eu de procès, pas même la moindre réprobation publique, pas de dédommagement pour les pertes que la population et l'Eglise ont subies».

Des termes qui correspondent à des situations présentes au Soudan, en Colombie, au Pakistan… L'évêque auxiliaire de Torit (Soudan du Sud), Mgr Akio Johnson, a été victime de neuf attentats dans sa vie. En Ouganda, entre 1986 et 2002, ont été tués 66 catéchistes de l'archidiocèse de Gulu. L'Armée de la Résistance du Seigneur en septembre dernier a brûlé quatre églises, saccagé et puis brûlé la Radio catholique du diocèse de Lira. Le mois d'octobre ces prétendus "resistants" ont tué à coups de bâton Wilfred Kalama, pasteur de l'Eglise anglicane de Lalogi. En Colombie le 2 mai 2002, 119 personnes, dont plus de 45 enfants, ont été brûlées à l'intérieur de l'église de Bojaya, par les Forces armées révolutionnaires colombiennes. Quarante-neuf prêtres et religieux ont été assassinés au cours des derniers dix-huit ans. «Tuer un prêtre en Colombie, a écrit un journal, n'est plus une nouvelle extraordinaire». En Algérie le 16 octobre les fondamentalistes islamiques ont tué treize jeunes élèves d'une école coranique…


Les mots d'ordre

Revenons à la RDCongo, côté Province Orientale. Des gens armés pénètrent dans la maison des religieuses, à Mungbere. Après avoir tiré des dizaines de coups contre les portes et les murs - on doit bien montrer qu'on est tout-puissant -, ils mettent à sac la demeure. Parmi eux, un ancien-séminariste. Une heure plus tard arrive le Commandant. «Je suis catholique», dit-il pour rassurer les religieuses effrayées. Mais il s'en va avec le reste des choses que ses pairs n'avaient pas emportées.

«Argent, ration, boisson, femmes», ce sont les mots d'ordre que les soi-disant combattants parfois encore adolescents prononcent, crient, hurlent. Ils sont polyglottes, ils les répètent en français, anglais, kiswahili et quatre ou cinq langues locales. Ils sont à l'affût de postes de radio, de portables, de montres, de voitures. Si ces-dernières ont été emportées par les ennemis précédents, ils ne font pas la moue aux vélos. A Ndedu, au mois d'août, ils ont vidé le village, raconte un témoin, «porte à porte», matelas, habits, casseroles, tout a disparu. A Mungbere ils ont déshabillé même les enfants et à l'hôpital, ils ont arraché une centaine de matelas des lits occupés par les malades. Le 12 octobre, à Mambasa, après avoir pillé toutes les maisons, l'école et la paroisse, ils ont ravi plusieurs femmes: tout cela - a raconté un témoin - avec une férocité dépassant celle des tragiques événements de 1964. A Kisangani, des gens en uniforme se sont introduits en pleine nuit dans la maison des religieuses de la Jamaa Ntakatifu, et après avoir dit: "Nous cherchons l'archevêque", ils ont frappé et torturé deux Sœurs. Deux jours avant, évidemment dans l'espoir de trouver le Prélat derrière les boîtes de comprimés, ils avaient saccagé le dispensaire tenu par les mêmes religieuses. Après avoir arraché la bague et la montre au nouvel évêque d'Uvira, Mgr Pierre Tafunga, des miliciens prétendaient aussi à sa croix pectorale. "Vous ne l'aurez pas. Plutôt, tirez sur moi!", a été la réponse courageuse de l'évêque.

Que d'histoires semblables ne pourraient raconter les Provinces de l'Equateur, du Kasai, du Kivu! Inutile de savoir si nos braves appartiennent à un groupe de défense, de libération, d'opposition armée ou à leurs bras dissidents, les gestes d'intimidation et le mépris de la vie d'autrui sont les mêmes. Beaucoup d'entre eux vivent du racket des populations. "Leur passe-temps favori: les exactions contre des civils désarmés", a écrit le quotidien de Kinshasa Le Potentiel (5.11.2002). Pas même la moindre apparence de ce qu'on s'attend d'un soldat: la défense du pays et de ses habitants. La leur "est une culture d'intolérance, d'oppression et de violence", ont écrit les évêques du Kivu le 7 octobre. Du même avis est l'évêque de l'Eglise anglicane de Bunia, Patrice Byankya Njojo, "ils sont des malfaiteurs lourdement armés, des rebelles se tiraillant et versant abondamment du sang innocent"

Sr. Stella Matutina Buma Bori, des Sœurs de Marie (Ingelmunster), a été assassinée le 7 septembre dernier à Nyankunde/Bunia, province de l'Ituri, en RDCongo. Un fait isolé ou la partie visible d'un iceberg d'intolérance et de mépris des valeurs considérées sacrées?













Sr. Stella Matutina Buma

Par Gaétan N. Yawo


"En Colombie le 2 mai 2002,  119 personnes, dont plus de 45 enfants, ont été brûlées à l'intérieur de l'église de Bojaya (photo ci-contre), par les Forces armées révolutionnaires colombiennes."