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Etudes Universitaires à l'IPN, agrégé en histoire, spécialisation à l'Université de Montréal, auteur de plusieurs livres et de centaines d'articles, le prof. Kambayi Bwatshia dirige le Centre de Recherche Eugemonia et enseigne 'Histoire contemporaine européenne' et les 'thèmes majeurs des grands problèmes du monde contemporain'. Il est spécialiste de l'Histoire des mentalités à l'Institut Pédagogique National Kinshasa.

«C'est l'homme qui n'est plus au centre - affirme le Prof. Kambayi B. - En face de la machine, en face de l'argent et de la réussite sociale, l'homme moderne vit avec une mentalité d'emprunt».

Prof. Kambayi Bwatshia

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aQuand vous dites «Histoire des mentalités»…

J'étudie la façon qu'un groupe humain donné a de comprendre la vie, d'interpréter les phénomènes et les événements, sa philosophie. C'est cela qui m'intéresse. Prenons, par exemple, le groupe des creuseurs de diamants. Leur activité est souvent exposée à des dangers sérieux. S'ils ont de la "chance", ils adoptent un comportement étrange. Ils deviennent vantards, arrogants, impressionnistes. Ils se moquent des autres et se considèrent comme des gens partis très loin, inutile de leur donner des conseils. Voilà un groupe avec une mentalité typique.


aLorsqu'on parle de mentalité d'un groupe, cela pourrait aussi être de tout un peuple.

Oui, ça peut être une nation. Je ne suis pas le premier à le faire. Lévi-Strauss et Mircea Eliade, par exemple, ont étudié la mentalité des primitifs. On peut étudier la mentalité de l'Europe du Moyen-Age etc. Moi je m'intéresse aux mentalités qui sortent de l'ordinaire. Par exemple, à ceux que j'appelle Citancistes, un néologisme que nous avons fabriqué. Du verbe chiluba kutanta, grandir, grossir en désordre. Citanci c'est un individu qui après avoir trouvé de l'argent a grandi en désordre, dans toutes les directions. Il croit qu'il est arrivé au sommet.


aOn entend parfois dire: ces gens-là ont une mentalité fermée; ou violente; ou fataliste.

La mentalité d'un groupe est fermée quand elle est contraire à des valeurs acceptées par le reste de la société. Il y a la norme, par exemple, qu'on ne doit pas voler. Or vous trouvez un groupe où voler c'est bien. Nous disons: cette mentalité-là est anormale. On ne peut pas l'accepter. Nous devons la combattre. C'est comme avec la mafia. En tshiluba nous avons transformé le mot mafia en "mafi", qui signifie "gros mensonge". Les gens de la mafia utilisent de gros mensonges. Ce n'est pas normal.


aEst-ce qu'aujourd'hui, grâce aux moyens de communication, de la mondialisation, les  mentalités définies "traditionnelles" seraient en crise?

C'est vrai, aujourd'hui toute société humaine, toute personne est soumise à la marchandisation. Les sociétés sont en train de perdre la vision d'autrefois: l'homme n'est plus au centre, ce n'est plus l'homme spirituel, ce n'est plus l'homme avec des normes en référence à la nature et à Dieu. C'est l'homme en face de la machine, en face de l'argent, de la réussite sociale. C'est l'homme qui a brisé son intimité, son archéologie, sa vraie identité, il vit avec une mentalité d'emprunt. Plongé dans les grandes villes, dans des méga-sociétés, où il n'y a plus de solidarité clanique ou tribale, il acquiert une mentalité diluée, une mentalité de grande ville, de jungle, une mentalité de sauve qui peut. Dans la jungle tout le monde devient loup, tout le monde est disposé à tuer, tout le monde veut avoir, tout le monde veut faire n'importe quoi. Il y a une mentalité de désordre. L'homme devient un naufragé du destin.


aQu'est-ce qu'on peut alors proposer?

On doit construire des nouvelles unités, de nouveaux points de référence. C'est ainsi que par exemple pour l'église catholique à Kinshasa, une ville de six millions d'habitants, le Cardinal Malula et d'autres personnes avaient imaginé une nouvelle société, les CEVB, les Communautés Ecclésiales Vivantes de Bases où, à partir du quartier ou de la paroisse on peut recréer la solidarité, une nouvelle identité non sur base ethnique mais grâce aux liens de la même foi en Christ et en l'Eglise. On crée le scoutisme, les foyers sociaux, les mamans catholiques, les Bilenge ya Mwinda, les Kizito Anuarite, etc. De nouveaux clans. Les gens s'organisent. Tout le monde connaît les "Moziki", ces groupes qui s'entre-aident, s'organisent autour d'une tontine, pour une fête etc. Devant la perte de l'identité, on crée de nouveaux regroupements.


aIl y a aussi des regroupements spirituels.

Le phénomène des sectes est là. Les consciences sont en crise, le risque du retour à la magie, à l'irréel, à la légende, est grand. Quand une personne, quand une communauté perd l'identité par la crise de démocratie, la crise politique, la crise de la religion et de normes, elle est tentée de revenir à la magie, à l'irréel, à la légende. La personne cherche à se saisir dans un monde devenu cyberespace. Le flou identitaire pousse les gens vers des regroupements où, dans un syncrétisme extraordinaire, on retrouve un peu de coutumes, un peu d'Ancien et de Nouveau Testament et beaucoup d'imagination. On invente même l'évangile de la prospérité, l'évangile du bonheur, l'évangile du succès, on va jusqu'à dire que Jésus n'était pas pauvre. C'est le Dieu de l'abondance, on choisit dans la Bible les versets qui parlent de richesse, on traduit autrement le jardin de l'Eden. "Ce prophète nous donne la confiance d'être au monde", dit-on. Alors que sa femme va accoucher en Europe et que lui se déplace en Mercedes, les gens se laissent manipuler par l'irrationnel.


aY a-t-il un grand écart entre la mentalité traditionnelle et l'actuelle?

La rupture est grande parce que et les vieux et les jeunes, tous, nous sommes envahis par la «crise de sens». Les jeunes attaquent les vieux parce que les vieux ne font rien pour eux, les vieux attaquent les jeunes en disant: «A notre époque on ne faisait pas ça!». Nous sommes tous en crise. Partout. Mais ça frappe plus les pays sous-développés parce que c'est dans l'analphabétisme, donc «l'annulation du sens», du jugement et du raisonnement que cette crise provoquée par la mondialisation marchande, frappe plus. Les gens, en plus d'être envahis par le «non sens de la vie», sont à la recherche de la satisfaction des besoins primaires. Je ne parle pas du besoin de foufou quotidien, je parle du besoin de la parole, qu'on parle de démocratie, qu'on parle de droit à la vie. Il n'y a pas d'espace pour un débat. Jadis, nous avions la «palabre». Elle n'existe plus. Nous n'avons plus l'espace où mettre notre silence en commun, où mettre nos angoisses en commun pour chercher des solutions à la crise identitaire.

En Europe, par exemple, il y a des gens qui se lèvent pour dire «non!». Il y a des pétitions qui sont signées, des tracts, les gens critiquent le comportement de la Banque Mondiale, la fermeture aux immigrations, les armements, etc. Des gens qui disent: "on ne peut pas se laisser envahir par l'envoûtement de la mondialisation". Ils réfléchissent non pas seulement pour leur propre société, mais aussi pour la société globale, s'ils sont intelligents, s'ils sont ouverts. On a vu cela en Afrique du Sud l'année dernière, lors du sommet sur le Développement Durable. On a vu cela en Afrique du sud l'année passée. Nous sommes tous sur un même bateau, Blancs et Noirs, développés ou sous-développés. Là il n'y a pas de «neutres».

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