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Aujourd'hui, chaque famille au premier degré a au moins deux parents dans l'Hexagone. La France accueille la quasi-totalité de la diaspora camerounaise, suivie de l'Angleterre, l'Allemagne et la Suisse. Un matin, on décide de s'en aller. Il faut alors réunir les conditions de sortie: passeport, justifications de voyage, billet d'avion, moyens de substance… Certaines indiscrétions dans les services de la sûreté nationale soutiennent que depuis 3 ou 4 ans, les Camerounais se font établir plus de passeports que de cartes d'identité et que beaucoup de citoyens seraient détenteurs de 4 ou 5 passeports avec différentes identités.
Arnaques
Concrétiser un projet de voyage demande de grands sacrifices. Il faut mettre de côté suffisamment d'argent, se contenter de vieux habits et manger peu. Les candidats au départ perdent habituellement du poids. Ils sortent à l'aurore et rentrent tard le soir, tellement ils multiplient les petits boulots. Pour la couverture de leurs honoraires, les courtiers de voyage demandent entre 800 et 1.300 dollars. Malgré leur prétention de maîtriser les réseaux de délivrance de visas, on finit par découvrir leur vrai visage d'escroc. Dans les commissariats de police, les plaintes pour «filouterie de voyage» remplissent les tiroirs. Hamidou Njoya, 29 ans, est sculpteur sur bois. Avec son oncle Arouna Chouibou ils tiennent un atelier à Bonadibong, un vieux quartier situé dans le premier arrondissement de Douala, la capitale économique. Après 5 ans de labeur, Hamidou n'a qu'un rêve: partir! Grâce à des bricoles, il met de côté la somme de 650 U$. Sa tante Hadja Hazouma, employée de bureau, lui en ajoute 1.000, puisqu'en sa qualité d'aîné des neveux, Hamidou est l'espoir de toute la lignée Njoya. Une réunion de famille organisée à la hâte permet de collecter encore 800U$. Avec une bourse assez pleine, Hamidou Njoya s'offre les services d'un courtier de voyage, Gabriel Tchokonte, qui crie sur tous les toits de Douala être l'ami de M. Alain Briscard (ancien consul de France) avec qui il déjeune constamment. Les 2450 U$ lui seront remis. «Tu peux déjà dire au revoir à tes parents et à tes amis, ton visa est dans la poche», s'exclame Tchokonte. Nous sommes le 12 octobre 2002. Jusqu'à ce jour, Hamidou fait tellement de va-et-vient à New Belle, le quartier le plus populeux de Douala où vit son courtier, qu'il connaît désormais presque tous les gars du coin, lesquels n'hésitent pas à lui conseiller la méthode forte pour rentrer en possession de son argent. Il y a un mois, outré par l'avalanche de fausses promesses, le jeune sculpteur a fait une décente à New Belle en absence du courtier et a emporté appareils et meubles. Tchokonte a porté plainte. Comme il n'y a jamais eu d'acte écrit dans cette transaction, Hamidou, malgré ses explications, a séjourné deux semaines en tôle.
La bonne affaire
On obtient assez facilement un visa Schengen lorsqu'on exerce une bonne profession. Les candidats au départ savent tous pertinemment que le journalisme en est une. Le journaliste est toujours appelé à faire des sorties à l'extérieur. Aussi les «Mbenguites» (candidats à l'Europe) n'hésitent-ils pas à approcher les directeurs de publication (DP) pour se faire établir carte de presse, attestation d'emploi, ordre de mission, bulletins de paie, etc. Les DP qui ont du mal à écouler leurs journaux en kiosque, ont trouvé la bonne affaire. «Ils sont devenus les principaux demandeurs de visas. Seulement, la très grande fréquence de ces demandes a suscité la suspicion des services compétents. Environ 350 personnes sont sorties du Cameroun en usurpant la profession de journaliste, affirment les services de police. Mais les services consulaires des ambassades occidentales ont déjà compris le manège. Désormais, les demandes de visas des journalistes sont passées au scanner. Les ambassades interrogent les rédactions voisines pour s'assurer que le demandeur est bel et bien journaliste.
Le dernier salut
Lorsque les candidats au départ constatent que l'obtention du visa est un rêve irréalisable, ils décident alors de traverser le Nigeria pour passer ensuite par le Niger, puis par l'Algérie, le Maroc ou la Tunisie, en attendant de gagner l'Espagne ou l'Italie. Ils sont aujourd'hui des milliers en situation irrégulière au Maghreb. Moins nombreux sont ceux qui réussissent la traversée. Mais la honte ne leur permet pas de rentrer au pays. Chaque jour, d'autres candidats prennent la route. Et le pays ne fait que se vider de ses cerveaux et de ces bras valides.
Valence Doudane, Cameroun, BIA
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