Kinshasa - Brazzaville: les capitales
les plus rapprochées du monde.

L'on est au grand port fluvial de l'ATC, (Agence Transcongolaise des Communications), à Brazzaville. Un agent local d'immigration, très gentil, s'empresse de nous faciliter la traversée. Pour toute formalité à accomplir, il ne s'agit que des 1000 Fcfa (1 U.S = 700 Fcfa) pour le visa d'entrée, ou de sortie, cela dépend de la rive où l'on va. Un autre poste de contrôle vient après: encore 1000 Fcfa à débourser contre l'obtention d'un jeton de fouille ou déclaration de bagages. Il y aura un troisième service: encore 1000 Fcfa à débourser à titre de redevance portuaire.
Dans ses navires, la police de l'ATC se montre très sévère, particulièrement à l'égard des zaïrois. (comme ils continuent de les appeler souvent là-bas). Au port de l'Onatra (Office National de Transports), à Kinshasa, les citoyens du Congo-Brazza ont souvent la même impression. La police des migrations fait son devoir, contrôle soucieusement les papiers comme si les milliers de passagers qui chaque jour traversent le fleuve venaient de l'autre côté de l'Atlantique. On se demande où a disparu le traité signé dans le passé, selon lequel la RDC est en principe membre de la Communauté Economique et Monétaire de l'Afrique Centrale (Cemac), qui suppose la libre circulation des personnes et de leurs biens. En chiffre rond, pour ce voyage de 2 km, en bateau, aller-retour, un individu arrive à débourser même 25$.

Autrefois

Combien de choses ce majestueux fleuve n'a-t-il déjà vues! Dans Histoire du Congo, Isidore Ndaywel écrit que dans les années '50 on parlait avec fierté de l'écart existant entre Brazzaville et Léopoldville (le nom colonial de Kinshasa), entre le sort matériel de l'indigène du Congo français et celui de l'indigène du Congo belge.
Alors que les groupes musicaux d'un côté comme de l'autre évoluaient en étroite symbiose, pour les groupes politiques les choses allaient d'un train différent. A Brazzaville, on parlait d'émancipation de la tutelle coloniale avant Kinshasa et y trouvaient un abri ceux qui craignaient pour leur vie à Kinshasa. Ce fut le cas de Paul Lomami Tshibamba, initiateur de la littérature 'zaïroise'; des membres de l'Abako; de la famille de Kasa-Vubu; des opposants au gouvernement en place à Kinshasa.
Autrefois, les nouveaux riches brazzavillois passaient les nuits dans les hôtels de luxe de Kinshasa. Dans le temps, la gué-guerre des ondes médiatiques faisait rage entre les deux capitales: Kinshasa sous l'influence occidentale (les capitalistes), et Brazzaville sous la mainmise soviétique (les communistes). Mais ici, il n'y avait pas de mur de Berlin. Depuis des lustres, des artistes ont toujours chanté: «Le fleuve Congo n'est point une parcelle (close), mais c'est plutôt une voie (libre)».

No man's land

Le mouvement des voyageurs entre les deux villes reflète leurs réalités. Puisque Kinshasa est une ville très peuplée (environ 6 millions d'habitants), elle offre à Brazzaville (un million) le plus important nombre de voyageurs. Parmi les gens qui se déplacent, important est le nombre des jeunes brazzavillois se rendant à Kinshasa pour des raisons d'études.
Les commerçants kinois se rendent à Brazzaville surtout pour vendre des pagnes (Utex, Sotexki etc.) imprimés en RDC, du ciment, des produits cosmétiques, de l'essence et des pneus. Les brazzavillois proposent des pagnes «super soso» très recherchés par les kinois et une grande variété d'articles vestimentaires. Les marchandises dédouanées à Pointe Noire sont moins chères que celles qui entrent par Matadi. Un grand marché informel, rendu possible par «
les romains», spécialistes capables de déjouer les services de contrôle et qui, en cas de danger, se jettent simplement dans le fleuve. Outre l'argent pour les formalités officielles il faut en effet prévoir le kanyaka (pot de vin) pour des contrôleurs riches en imagination. 
A bord, les voyageurs, peu importe la nationalité, découvrent une espèce d'intégration économique et monétaire spontanée. Des vendeurs (euses), résidants dans les deux villes, mais souvent originaires de la RDC, proposent aux passagers des prêt-à-manger, boissons, yaourts, charcuteries, pâtisseries, friandises venant des deux rives. Les tractations se font soit en fcfa, soit en francs congolais, soit les deux à la fois, pour chaque achat. C'est au voyageur de décider de la monnaie qu'il veut «lâcher». Alors que sur la terre ferme le client a presque toujours tort, sur l'eau il devient roi.

Le port fluvial de chaque rive se présente comme un concentré des deux capitales, et comme un tableau en miniature des rapports existant entre les congolais des deux nations. Sur la rive gauche (Kinshasa), la présence brazzavilloise est timide, alors que sur la rive droite (Brazzaville), les kinois évoluent pratiquement en terrain conquis. Jusque dans la ville, la tendance est respectée. Naturellement cela ne plaît pas toujours aux brazzavillois. D'où, de temps en temps, quelques ras-le-bol. Comme la chasse à l'homme du milieu des années '80 lorsqu'à Brazza on disait: «Boma Zaïrois, tika nyoka» (A bas le Zaïrois, libère le serpent), mieux ce-dernier que le premier. Ainsi, beaucoup de compatriotes du feu le président Mobutu rentrèrent dans leur pays, de gré ou de force. Le conflit fut vite réglé: Brazza vit largement de la main-d'œuvre, ainsi que de l'importation de quelques articles de première nécessité venant de Kin. Tout comme aujourd'hui, le public brazzavillois va s'abreuver dans la musique et l'audiovisuel kinois: si Kin-la-Belle compte à ce jour plus d'une trentaine de chaînes de T.V et radios, Brazza-la-verte n'en totalise qu'une demi douzaine.
Quasi mensuellement, des orchestres kinois livrent leurs concerts sur l'autre rive, avec sponsors et producteurs locaux, au grand dam de divers milieux culturels de la place. La RDC, si hospitalière pourtant, n'a pas de place pour d'autres musiciens venus d'ailleurs.

Le pont

Aux environs des années '80, les deux villes, par leurs maires respectifs, avaient conclu un jumelage. Une initiative qui n'a pas évolué, et l'on n'entend plus parler d'un pont à jeter sur le fleuve Congo, afin de rapprocher économiquement, culturellement et politiquement, ces capitales les plus rapprochées au monde. Car, malgré leur proximité géographique, «nos deux villes» ne vont pas toujours à la même vitesse. Par exemple, les guerres qu'ont connues ces dernières années les deux Congo, ont provoqué un mouvement massif des congolais d'une rive vers l'autre, et vice versa. Dans la foule il y a eu aussi plusieurs ennemis des régimes en place. La fin du règne de Mobutu a vu un certain nombre de ses proches et dignitaires traverser le fleuve à la sauvette. Qui par canot rapide, qui par pirogue… Bon nombre d'entre eux sont toujours à Brazzaville. Surtout les militaires de la garde républicaine.
Suite à un accord intervenu entre les respectifs gouvernements et le HCR, plusieurs milliers de Brazza-congolais qui s'étaient exilés en RDC, ont regagné leur pays. Après la cérémonie d'accueil de la part des autorités, 400 d'entre eux furent embarqués dans des camions et acheminés vers une destination inconnue. Depuis lors, «l'affaire des disparus du beach» se trouve entre les mains de la justice… française entre autres.
Grâce à l'Union Africaine, initiatrice du Festival Panafricain de musique inauguré en 1996 à Brazzaville, son siège, la 4è édition de cette biennale s'est tenue simultanément à Brazzaville et Kinshasa du 02 au 09 août 2003. Un évènement qui souligne le caractère géographique particulier de ces deux capitales. Est-ce le début du processus mental en vue de l'édification de ce fameux pont avant la fin du troisième millénaire?

Firmin Luemba

Home page

Point de vue

Fidèle jusqu'au bout: 

Au-delà des frontières:

J'attends votre réponse:

Le bras droit:

Un changement:

Journée Mondiale de la Mission:

De l'autre côté:

Les deux rives:


Sans malice et sans ruse

Radar. Pouvoir: