Activiste de la non-violence et défenseur des droits de l'homme, Olivier Sangi Lutondo est connu surtout comme poète de la paix et de la réconciliation.

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Sans malice et sans ruse

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  Que peut-elle la poésie devant la force et le fracas des armes, la violence et la misère rampante de nos sociétés ?

Dans mon Poème: La guerre de la Paix il y a quatre vers que j'aime beaucoup:
Allumons la flamme de la tolérance
Dans cette cendre de la violence
Assez le fumier de l'épée
Cultivons enfin la Paix
 …
La poésie est l'art qui permet à l'homme d'habiter cette terre malgré tout ce qu'il y a comme violence ou souffrance. Elle est cette parole qui lui permet de découvrir l'harmonie qui existe dans son cœur, dans la nature et en Dieu. Moi je dirais que la poésie a toujours travaillé pour la paix.

  Vous êtes très actif dans les campagnes pour la paix.
Oui, je collabore avec le Groupe Amos, la Commission Episcopale Justice et Paix, la pastorale des intellectuels catholiques, la commission nationale congolaise de l'Unesco et  les  Mennonites dans le cadre de la Paix. Ma passion  c'est de «parler au cœur de l'homme».

  Vous avez donc toujours confiance en l'homme, même s'il est criminel, massacreur, violeur?
Je ne suis ni  politicien ni  politologue. Je ne suis que celui qui parle au cœur  aussi bien du violeur que de la violée, de la  victime que de son bourreau.
La poésie peut aider l'homme à se réconcilier avec lui-même d'abord,  ensuite  avec ses frères ennemis , avec la nature, avec ses ancêtres et avec son Dieu.

  Vous associez la poésie à la danse, à la culture de la lecture et à la chanson traditionnelle .
Je danse au sein d'un ballet Cokwe nommé Mwana-Phwo d'Afrique. C'est une façon aussi de dire aux gens que la danse n'est pas le propre  de voyous, la danse est un art, elle est donc sacrée. Je me bats  pour  qu'on  puisse restituer à la danse et à la musique sa valeur réelle. On a tellement prostitué et désacralisé la danse qu'on imagine qu'il n'y a que des voyous qui dansent. Non! Par la danse et la musique traditionnelle je voudrais redonner une valeur pleine à la poésie, je danse ma poésie, je danse la paix, je danse la réconciliation..

  Justement, dans vos évocations il y a toujours ces deux éléments, la paix et la réconciliation.
En fait il ne peut pas y avoir la paix, là où il n' a pas une réconciliation véritable. En 1995 j'ai écrit un livre qui s'intitulait «Aujourd'hui le prochain Rwanda». Son message était ceci: si on ne se réconcilie pas, aussi bien au Rwanda qu'en RDC, il  nous arrivera pire que ce qui est arrivé au Rwanda en 1994. Ce qui est arrivé confirme, hélas, ces «prévisions», qui ne venaient pas d'un prophète de malheur.

  En évoquant la situation du Congo-Kinshasa et d'autres pays meurtris par des guerres et conflits, vous parlez de mort-vivant ou de vivant- mort, c'est quoi ?
Mais vous-vous rendez compte qu'aujourd'hui au Congo, nous parlons de près de trois millions et demi de morts. Si nous y ajoutons les morts du Congo Brazzaville, du Rwanda, du Burundi et de l'Angola on arrive facilement à 4 ou 5 millions. J'appelle les morts vivants ou vivants morts toutes ces filles violées par les militaires atteints du Sida. On envoie des militaires sidéens violer les femmes dans des villages et villes. Les personnes contaminées par cette nouvelle arme de guerre que sont les viols programmés, moi je les vois comme des morts vivants ou des vivants morts.

  On dirait que dans le cœur des poètes il y a toujours un coin triste.
Certainement. Je suis triste de constater que les gens voient la poésie comme un jeu, elle serait de la distraction. Cela me fait très mal. Je le sens surtout lorsque quelqu'un vous invite et quand il se rend compte que vous êtes  un poète, il pense tout de suite que vous êtes venu jouer et que vous n'apportez rien de  nécessaire à la vie.

  Peut-être, quelque part, a-t-on l'impression qu'on est saturé de paroles.
La poésie n'est pas une simple parole
Elle est cette faculté d'alerter sans cesse le monde émotionnel, pour le pousser non pas à la distraction, mais à la liberté engagée. Depuis que les événements malheureux de la guerre ont commencé au Congo, par exemple, plusieurs poètes se sont engagés pour qu'on n'oublie pas nos grands  hommes «
Muzirihiwa, la croix de paix», «Le Cri du Congo», où l'on fait mention de Mgr. Emmanuel Kataliko, etc. La poésie cultive ainsi la mémoire historique du Peuple

  D'autres aspects du message que vous portez non seulement au Congo, mais en Afrique et en Europe.
Les voici: aucun peuple au monde ne peut se développer harmonieusement si sa culture est aliénée. Dans nos traditions, nos chants, nos danses, nos proverbes nous avons des valeurs fondamentales: le respect et l'amour de la vie, la solidarité, la relation avec le passé, notamment les ancêtres, la palabre, la religion. Ce sont des richesses que nous devons  soigner et  valoriser. C'est peut-être par là que l'Afrique va apporter à l'humanité non seulement  les diamants, l'or, le pétrole et autres ressources naturelles qu'on vient déjà voler, mais la qualité éthique de notre cœur, qu'on n'a pas encore suffisamment explorée. Il est temps qu'avec cela nous puissions réveiller l'Afrique et la remettre debout.
Empêchez :
Sans malice
Sans ruse
Sans duplicité
Sans fausseté
Empêchez donc aujourd'hui la guerre
Ici et là, partout dans le monde Empêchez la guerre aujourd'hui

(Extrait de: Aujourd'hui ou l'hymne à l'arrêt de la guerre).

  Dans cette Afrique en marche comme dans une traversée du désert, meurtrie par tant de maux, quel message d'espoir pouvez-vous nous apporter?
Le poète est par nature une personne optimiste même au milieu des contradictions de l'histoire humaine. Il faut peut-être rappeler que l'Afrique n'est pas à sa première crise profonde. L'esclavage, le colonialisme sont seulement deux exemples de notre traversée du désert. Et comme toujours l'Afrique a su trouver dans ses fils et filles, les ressources humaines, spirituelles et culturelles pour ressusciter.
Il faut aussi souligner qu'en dehors du continent, l'Afrique ne manque pas d'amis sincères et sensibles, partenaires respectueux de nos valeurs- à côté d'autres opportunistes et maffieux - avec qui travailler.     

L. A. K.