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«L'enfer, c'est aussi moi»! Telle serait la nouvelle grille de lecture de nos relations sociales - la plus honnête peut-être - , par rapport à la célèbre boutade du philosophe français Jean-Paul Sartre «L'enfer, c'est l'autre».

Cette nouvelle formule engageante qui pousse à s'exposer ouvertement en «coupable serein et responsable» des maux des autres devant le Peuple, nous la devons ces derniers jours à des dirigeants centrafricains. «J'assume, comme chef, la responsabilité des souffrances subies par quelque catégorie que ce soit de mes compatriotes, par quelque catégorie que ce soit des expatriés, diplomates, religieux, hommes d'affaires» déclarait le 14 octobre passé, le président autoproclamé François Bozizé à la tribune du «Dialogue national» de son pays. Sa prise sanglante du pouvoir s'est accompagnée de ce qu'il appelle «de graves dérapages» qui ont pour noms propres: tueries, viols, vols, destructions de biens publics et privés … d'où la demande de pardon: "Du fond de mon cœur, je fais des excuses aux filles et fils de ce pays". D'autres hommes politico-militaires lui ont emboîté le pas dans cet aveu public de l'enfer imposé aux autres, aux innocents, aux pauvres, aux citoyens et dont les terribles conséquences continuent encore.

En Afrique (et ailleurs dans le monde) il est rarissime aux chefs de reconnaître leurs fautes et d'en demander pardon. Sur notre continent meurtri et appauvri par des nationaux et expatriés, de tels aveux de la bouche de nos bourreaux et meurtriers seraient une belle consolation psychologique et le prélude d'une ère que nous espérons nouvelle. Pourrait-on assister à un tel avènement un jour, dans des pays comme le Togo, les deux Congo, le Tchad, la Côte d'Ivoire, le Rwanda, le Liberia, la Sierra Leone, etc.? Charles Taylor, Hissene Habré, Mengistu Hailé Mariam… pour qui les milliers de victimes de leur politique de matadors ne sont que des fictions, ne se gêneront nullement à demander un jour pardon à leurs concitoyens.

La Paix sociale et la Réconciliation véritable exigent, certes, qu'on aille au-delà d'une demande, même solennelle, de pardon. Il serait trop simpliste et scandaleux de s'octroyer l'absolution de ses péchés. Ce serait comme un voleur de chèvre d'une veuve qui, après avoir bien fêté avec l'animal volé, présente ses excuses à la pauvre maman et se limite là. Passer tout de go une éponge sur de tels crimes n'est ni sérieux ni recommandable nulle part en Afrique ou ailleurs. Nos amis centrafricains le savent bien. N'est-ce pas la raison d'être de leur commission vérité et réconciliation qui doit continuer un travail engageant non seulement les «demandeurs de pardon» mais aussi les victimes?
La demande et l'obtention de pardon vont ainsi de paire avec la justice qui établit la vérité des faits dans leur contexte souvent très complexe. C'est la sagesse et l'expérience des faits humains (plus que la simple connaissance des lois de la République) qui aideront à trouver comment «réparer le mal» et guérir les plaies dont aucun médecin au monde ne trouvera la formule scientifique pour faire disparaître les cicatrices les plus dures.
Mais quand on aura accompli tout cela, le défi le plus grand restera encore devant nous. Il s'agit de prendre toutes les précautions, de mettre tous les gardes-fous possibles pour éviter une triste réédition des maux qui ont endeuillé ou brisé familles, couples, sociétés, communautés et largement détruit les bases de notre vivre collectif et parfois endommagé les infrastructures de notre développement économique. Il en va de la responsabilité de nous tous (autorités politico-administratives, sociétés civiles, médias, Églises, associations de femmes et de jeunes…) pour éviter demain, une Sierra Leone II, un Centrafrique bis etc.

L'Afrique a les ressources humaines, spirituelles et morales pour une vraie réconciliation et pardon entre peuples et ses dirigeants, entre les citoyens eux-mêmes. La sagesse de nos ancêtres - l'arbre à palabre - n'a pas déserté totalement nos mémoires et nos relations et constitue aussi un bel héritage dans cette tache de pardon et réconciliation. Les déchirures que nous vivons actuellement sur notre continent (et pas seulement sur notre continent) ne sont pas si mystérieuses qu'on le pense. Les ambitions politico-économiques, la soif du pouvoir à acquérir ou à conserver à tout prix en exploitant si nécessaire des rivalités ethniques ajoutées à des profiteurs externes, expliquent beaucoup ces drames humains.

P. Kouévi Adjétey Louis