N° 25  Janvier - Mars 2004

Aujourd'hui, dans le monde 960 millions d'adultes - soit 20%  de la population de plus de 15 ans - sont analphabètes. 98% vivent en Afrique subsaharienne et en Asie du sud. Ces deux régions accusent un déficit très prononcé dans le domaine de l'éducation. L'Afrique subsaharienne compte 45 millions d'enfants non scolarisés

de 6 à 11 ans. Ce nombre y est en hausse. L'Asie du sud en dénombre 56 millions. En 2015, 70% environ d'enfants non scolarisés, dans le monde, seront africains subsahariens. Les statistiques  concernant les filles sont encore plus inquiétantes: 56% sont tenues à l'écart de l'éducation scolaire.

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Une réalité qui vient de loin. En 1990, s'était tenue, en Thaïlande, la Conférence mondiale sur l'éducation pour tous. Les 155 gouvernements représentés avaient affirmé leur volonté d'assurer l'éducation de base pour tous les enfants en l'an 2000. En avril 2000, le Forum mondial de l'éducation a dressé à Dakar le bilan de cet engagement non tenu et a réaffirmé la volonté de parvenir à l'Éducation pour tous d'ici à l'an 2015. Le 3 décembre 2002, l'UNICEF a lancé une campagne - 25 d'ici à 2005 - en faveur de l'éducation des filles dans 25 pays, principalement d'Afrique sub-saharienne et d'Asie, afin d'y scolariser d'ici 2005 toutes les filles. "Plus il y a d'enfants privés aujourd'hui de la possibilité d'aller à l'école, plus il y aura d'adultes exclus d'ici quelques années" (Carol Bellamy, Directrice générale de l'UNICEF).

Un droit

Au lendemain des indépendances, les pays de l'Afrique subsaharienne accordèrent à l'éducation une priorité absolue. L'éducation, avait écrit Julius Nyerere, "n'est pas un moyen d'échapper à la pauvreté, mais de la combattre." La conviction était partagée par de nombreux dirigeants. Le droit à l'éducation figure dans les constitutions de tous les pays africains. A titre d'exemple, on peut en citer quelques-uns :
- Bénin: "
Toute personne a droit à l'éducation. L'enseignement primaire est obligatoire. L'État assure progressivement la gratuité de l'enseignement public" (Art. 13, 17).
- Centrafrique:
"Chacun a le droit d'accéder aux sources du savoir. La République garantit à l'enfant et à l'adulte l'accès à l'instruction, à la culture et à la formation professionnelle" (Art. 7). 
- Tchad: "
Tout citoyen a droit à l'instruction. L'enseignement public est laïc et gratuit. L'enseignement privé est reconnu et s'exerce dans les conditions définies par la loi. L'enseignement fondamental est obligatoire" (Art. 35).
-
Togo: "L'Etat reconnaît le droit à l'éducation des enfants et crée les conditions favorables à cette fin. L'école est obligatoire pour les enfants de deux sexes jusqu'à l'âge de 15 ans. L'Etat assure progressivement la gratuité de l'enseignement public" (Art. 35).
Selon les données de la Banque mondiale, le taux de scolarisation pour l'éducation primaire de l'Afrique subsaharienne avait progressivement atteint 85% en 1982.
Certains pays dont l'Angola, le Botswana, le Cap-Vert, le Kenya, le Mozambique, le Nigeria et la Tanzanie, étaient même presque parvenus au niveau de l'éducation primaire pour tous. Avec un taux officiel de près de 95%, le Congo Brazzaville était placé parmi les pays les plus scolarisés de la planète.
Aujourd'hui, après quatre décennies, de nombreux États africains constatent et admettent que les bonnes intentions ne suffisent pas et que les décisions prises n'ont pas été respectées. Les causes en sont certes multiples, comme l'est l'Afrique elle-même dans sa diversité des mentalités socio-culturelles et des réalités économiques.
Au Niger, un quart seulement d'enfants en âge scolaire a le privilège de bénéficier de l'éducation. En Côte d'Ivoire par contre le taux de scolarité est de 60%. Il en est de même au Sénégal. Il grimpe à 90% au Togo et au Zimbabwe. Arrivé presque au sommet, à 98% en 1980, ce taux a chuté à 57% aujourd'hui en Tanzanie. Plusieurs autres pays ont suivi la même trajectoire descendante.

Ont pesé

Les causes de cette dégradation décevante sont nombreuses. Les finances publiques ont souvent été accaparées par des conflits d'origine interne et externe. Les intervenants connus ou occultes ont dû en absorber une part considérable qui aurait pu servir à l'amélioration ou, tout au moins, au maintien des résultats acquis. Parlant de la crise de l'enseignement, le Président du Burundi, Pierre Buyoya, a déclaré en mai 2002: "Nous sommes un pays en guerre et en difficultés économiques. Un gouvernement ne peut offrir que ce qu'il a".
La dette extérieure et la corruption ont pesé sur le budget des États amenuisant fortement celui de l'éducation. En Zambie, 500.000 enfants sont hors du circuit scolaire. Le pays investit un dollar dans l'éducation et en dépense six pour le remboursement de la dette.
La croissance démographique n'a pas été accompagnée de celle de l'éducation pour tous. Au cours des années '90, le nombre d'enfants en âge de scolarisation a augmenté plus vite que celui du nombre d'enseignants et de salles de classe. Une étude récente effectuée dans 10 pays a révélé que, faute de moyens, un tiers d'élèves reçoit des leçons dans les salles surpeuplées de 100 élèves, sans même disposer d'un simple tableau noir.

Dans le sens contraire

Le nombre d'élèves par enseignant reste trois fois plus élevé dans les pays en voie de développement que dans les pays développés. Le Bénin, le Congo, le Gabon, le Malawi, le Mali, le Mozambique, la République centrafricaine, le Sénégal et le Tchad, par exemple, comptent, en moyenne, 50 à 70 élèves par enseignant. De telles moyennes signifient que des classes de cent élèves ne sont pas rares. A titre de comparaison, les pays industrialisés de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), présentent une moyenne de 16 élèves par enseignant. Dans d'autres pays les moyennes encore plus basses: le Danemark compte 10,6 élèves par enseignant, la Hongrie 10,9, l'Italie 11,3, le Luxembourg 12,5 et la Norvège 12,6 (B-I).
Les pays industrialisés investissent 3.500 dollars par élève du primaire et les classes de 20 élèves sont assurées par un enseignant qualifié. En Afrique subsaharienne, l'Etat n'investit que 10 dollars.
   Le nombre total d'enseignants dans le monde en 1997, s'élevait à environ 59 millions. Mais dans tous les pays se produit le même phénomène: des exodes massifs d'enseignants créés par les restrictions budgétaires dans le service public, les conditions de travail aberrantes, l'approche de la retraite pour certains, le stress et l'usure extrême. Il en résulte une pénurie critique d'enseignants, au point qu'à l'échelle mondiale, il manquera d'environ 35 millions de maîtres d'écoles d'ici à 2015, soit pratiquement autant que le nombre actuel d'enseignants du primaire
(BIT-UNESCO).
Les enseignants des pays en développement sont souvent jeunes et inexpérimentés. En Indonésie, par exemple, 52% des instituteurs ont moins de 30 ans. Bien que la plupart des enseignants aient les qualifications requises pour exercer leur métier, leur niveau d'instruction est très variable. Dans de nombreux pays, la majorité des enseignants du primaire ont, au mieux, bouclé le secondaire. C'est le cas de près de 50% des instituteurs en Ouganda, 40% au Togo et près de 35% au Cap-Vert.

Sans enthousiasme

Le manque de volonté politique dans le domaine de l'éducation est manifeste en ce qui concerne le salaire des enseignants. Un salaire de misère qui a fait dire à un enseignant béninois au cours d'un entretien avec un agent de l'Unesco: «L'enseignement est devenu pire que le sacerdoce». Alors que dans les pays industrialisés, un enseignant avec quinze ans d'expérience gagne en moyenne 21.000 dollars par an, aux Philippines un enseignant gagne environ 10.600 dollars, au Pérou 4.700 et en Indonésie 2.900.
A Madagascar, le salaire mensuel de l'enseignant est, en moyenne, de 55 dollars. Mal payés, mal formés, les enseignants dont les conditions de vie se sont terriblement dégradées, sont démotivés.
Dans plusieurs pays, le ratio maître/élève est passé de 40 à 100 ou 120 élèves par maître. Le salaire, lui, est bloqué et perçu d'une façon irrégulière, sans rapport avec l'augmentation du nombre d'élèves. Les maîtres se voient contraints, pour faire face au pouvoir d'achat, à marchander leurs besoins vitaux.
Une étude de l'Université de Cape Coast au Ghana révèle que, faute de mieux, beaucoup de nouveaux enseignants embrassent la carrière sans enthousiasme. Aussi, la plupart cherchent-ils à la quitter pour une occupation plus rémunératrice.
On peut donc affirmer que l'État n'investit plus dans l'éducation et que les frais de scolarité incombent aux parents. Ce sont ces derniers qui supportent les salaires des enseignants impayés ou mal payés pour les motiver.
Quant aux élèves dont les parents ne peuvent contribuer ni à la motivation des enseignants, ni aux frais de scolarité, ni au coût des uniformes, ni à celui du matériel didactique, ils sont purement et simplement priés de quitter les locaux scolaires.
Au niveau secondaire, les choses ne se présentent pas sous un meilleur jour. Les dédoublements atteignent parfois les chiffres effarants de 30 à 40 %.
Au niveau de l'enseignement supérieur les plus talentueux des étudiants s'évadent, quand ils le peuvent, vers l'étranger, en Europe, aux États-Unis ou en Asie. Dans les années '90, les États-Unis ont accueilli 125.799 Africains, dont 12.504 venaient du Ghana. Ainsi les pays africains perdent-ils des éléments formés dont ils ont besoin pour lutter contre la pauvreté et promouvoir le développement.

Ecole gratuite

De louables efforts ont été déployés dans certains pays, en dépit de leurs contraintes économiques, pour assurer l'alphabétisation de tous les enfants en âge d'école, par l'éducation primaire gratuite.
Le Bénin, la Gambie, la Guinée, le Mali, la Mauritanie, l'Ouganda le Sénégal, le Swaziland et le Togo ont engrangé de notables améliorations des inscriptions des enfants, filles et garçons, à l'école primaire.
Au Cameroun, de 1986 à 1996, le nombre d'élèves du primaire est passé de 2,2 à 5,3 millions pour atteindre, par l'introduction de la gratuité scolaire, les 5,8 millions en 2003-2004.
En Ouganda, le programme d'Enseignement Primaire Universel (EPU) initié en 1997 et visant à donner une éducation gratuite à 4 enfants par famille, aux orphelins et aux handicapés, a permis une spectaculaire augmentation des effectifs scolaires passant de 2,5 millions en 1997 à 6,5 millions d'élèves en 2003.
La réponse enthousiaste à cette offre d'éducation soulève néanmoins des problèmes de niveau de formation des enseignants, de fournitures scolaires et de matériel didactique.
Au Malawi, 58% de la population est analphabète. La politique de l'éducation primaire gratuite adoptée par le gouvernement démocratique élu en 1994, fit grimper en flèche, en une année, le nombre d'élèves de 1,9 à 3,2 millions. Comme pour l'Ouganda, cette politique généreuse laisse sans solution le problème de l'insuffisance des infrastructures. Récemment l'opinion publique a été secouée par la nouvelle qu'un arbre abritant une classe est tombé tuant deux élèves à Nkomaschi (Lilongwe), où pour 3200 élèves il y a 46 classes, dont 19 sous les arbres. En plus, du rang clairsemé des maîtres, 600 enseignants malawiens sont emportés chaque année par le sida.
Au Ghana, 4,2% du budget est destiné à l'éducation pour en assurer la gratuité. Néanmoins, les abandons estimés à 40% sont importants. Les enfants désertent l'école pour aider leurs parents. On craint que la population ne redevienne largement illettrée en 2020. Au secondaire les frais de scolarité sont exorbitants. Ceux qui ont le bonheur de terminer le secondaire ne trouvent pas de place dans les universités parce qu'ils n'ont pas de moyens pour payer leurs études.
Au Kenya, où la plupart des gens gagnent moins d'un dollar par jour, les parents devaient payer 130 dollars de frais de scolarité. En 2002, le gouvernement a supprimé tout minerval, soulageant ainsi les foyers. Ceux-ci ne supportent plus que le coût de 25 dollars pour l'achat de l'uniforme. Grâce à ces mesures le nombre des élèves est aujourd'hui de 7 millions, en 18.000 écoles.