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Qui dit aujourd'hui mode, pense à ces idoles, à ces vedettes qui sont les grands noms du cinéma, du sport ou de la chanson. Leur accoutrement fait la loi. Et pourtant, rien n'est aussi transitoire que la mode: "Il n'y a qu'une chose qui se démode: la mode, et c'est la mode qui emporte le succès", disait le poète français Pierre Reverdy.

Lorsque j'entends parler de la mode, la pensée va tout de suite à Brazzaville et à Kinshasa, capitales des deux pays différents, mais aux mentalités pratiquement identiques dans la plupart des cas, dont celui de la mode notamment.
Fortes de l'adage qui veut que "les femmes suivent la mode pour que les hommes les suivent", les élégantes jeunes dames, à la rive gauche ou droite du fleuve Congo, avaient créé, dans les années '55-'60, des associations dites d'élégance, dont l'une d'entre elles et la plus célèbre s'appelait justement
La Mode. Celle-ci existait en double version, dans les deux capitales. Leurs membres étaient en quelque sorte des mannequins attitrés par qui la mode féminine devait nécessairement passer.

Ofélé

Ne pas les imiter voulait tout simplement dire qu'on n'était pas branché. On se moquait des vieilles modes et on suivait religieusement les nouvelles. Nouer le pagne à gauche ou à droite, c'est la mode qui dictait la loi. Quel genre de sandales porter avec tel coloris de tissu ou comment arranger sa chevelure, c'était toujours la mode qui l'apprenait aux autres.
Depuis lors, l'eau a beaucoup coulé sous le pont (qui n'existe pas!) Qui dit aujourd'hui mode, pense à ces idoles, à ces vedettes qui sont les grands noms du cinéma, du sport ou de la chanson. Par l'effet d'un mimétisme cédant à la fascination exercée par les médias, les gens empruntent mots et comportements à ce que les stars disent ou font. Les premiers facteurs de transmission sont les jeunes, qui sont à l'affût de ce qu'ils n'ont pas encore vu ou entendu. Ce sont eux qui transforment et enrichissent la langue en adoptant des expressions parfois farfelues mais destinées à entrer dans le dictionnaire. Un vieux monsieur, semi-lettré, venait de mal prononcer l'expression "aux frais de", voilà que les élèves des alentours, comme pour s'en moquer, ont aussitôt fabriqué le terme en lingala d'
ofélé, qui aujourd'hui dans la langue la plus parlée dans les deux Congo veut dire "gratuit". Le mot anglais "school" est devenu tchikoul, ou en plus court tchik: et tout cela pour dire "école". Le "dongo-dongo" (le gombo) garde-t-il encore son sens premier depuis qu'un musicien en vogue l'a chanté pour signifier "un malefice"? Les fans crient: "Dongo Dongo: odongoli Werra, badongoli yo", si tu jettes le maléfice sur Werra, on t'ensorcellera! Inutile de se poser des questions, puisque c'est la mode.

Les détenteurs

Qui dit mode dit surtout habillement. Les tenues de scène attirent irrésistiblement la jeunesse qui les adopte comme tenues de ville. Surtout à cette heure où le village planétaire n'a plus aucun secret à cacher. L'accoutrement le plus excentrique ne doit être pris pour de l'exagération, c'est toujours la mode qui le dicte. C'est elle qui propose les produits qui éclaircissent la peau, crèmes, huiles, laits, savons moussants ou le dernier tube, le tatouage, les oreilles ornées de pendeloques. Des tenues unisexe, des chemises et des pantalons destinés indifféremment aux hommes et aux femmes. Le nombre de filles s'habillant en pantalon dépasse aujourd'hui de loin les femmes habillées avec le traditionnel pagne, jupe ou robe. "Question de sécurité - avoue une adepte du pantalon - il est en effet plus difficile d'être violée par des bandits".
Des jeans délavés, apparemment sales, très collants, faits exprès pour scandaliser les gens modérés et défier quelque gardien de l'ordre. «Une journée sans jean, répète une grande marque, c'est comme une journée sans soleil».
Des tenues coquettes,, des blouses transparentes ou des tee-shirts troués, que les kinois appellent "climatiseurs" et suffisamment courtes pour souligner l'importance du nombril.
S'habiller au goût du jour, avec élégance et au moindre prix est le défi  que la plupart des gens relèvent quotidiennement. Mais l'habillement, on peut bien s'en rendre compte, n'est encore rien par rapport aux soins que les filles accordent à leur chevelure. Aujourd'hui, c'est à peine si une fille sur cinq, croisée sur le chemin, se fait encore tresser ses cheveux naturels, hormis les élèves pour qui c'est une obligation scolaire. La mode est plutôt aux mèches synthétiques, aux cheveux postiches, aux crinières rendues flamboyantes et soyeuses grâce à l'action de défrisants, relaxants ou tonifiants.
Dans tous les coloris. Coiffures qu'on voit sur les têtes des stars de la chanson J. B. Mpiana, Werrason, la sudafricaine Brenda Fassie, l'américain R. Kelly. Au grand bonheur des distributeurs des produits et des tenanciers des salons de coiffure, qui sont à leur âge d'or.
Le
piercing (quatre trous à l'oreille, trois au nez), le blingbling (une boucle au nombril) ou les escarpins à talons très hauts sont les sacrifices à offrir sur l'autel de "tout le monde le fait".
Les garçons ne sont pas en reste. Si les grands musiciens et footballeurs s'arrangent pour se présenter dans des coiffures extravagantes, pourquoi alors ne pas les émuler? On force la nature pour avoir une barbiche ou des favoris et, sur la tête, une mèche très féminine ou des cheveux nattés en petites tresses. Ou tout simplement, le crâne chauve comme un œuf. Cela peut aller très bien avec des lunettes fumées, ténébreuses comme celles des Mamba ou des Cobra, les services de sécurité de la place, et le chapeau
monyere ou mazopo, habituel sur la tête des vacanciers américains ou d'un artiste en vogue. 

Le portable et les haricots

Dans un car. Un monsieur, entre la vingtaine et la trentaine, les pantalons à pattes d'éléphant. Le portable est bien attaché à la ceinture. L'appareil résonne: "Allo!" répond son propriétaire à haute voix, insouciant de la présence des autres passagers. "Oui, je rentre des facultés, quand-est-ce qu'on se voit?… Nous pouvons aller au cybercafé devant ma maison… On va faire du chat avec Virginie qui est actuellement en Allemagne… Mais comment, tu ne te souviens pas de Virginie, la philosophe?…"
Vivre sans portable est devenu impossible à l'heure actuelle pour tout humain dans le vent. Il faut l'avoir et, surtout, le tenir en mains. Il y en a de toutes sortes et de tous les prix, de la pacotille aux plus sophistiqués et modernes.
La course vers le portable a engendré une autre mode: le vol des appareils a atteint des proportions inquiétantes. Il est même une race de voleurs de portables, appelée "les italiens". On les trouve dans toutes les couches sociales, même là où on les attend le moins. Ainsi, en septembre dernier, un groupe de huit policiers a été arrêté en possession de… 150 portables!
On boit ce qu'on aime boire, on mange ce qu'on veut ou ce qu'on a. Jusqu'au jour où quelqu'un nous apprend qu'une bière "is good for you", que l'autre "est une affaire d'hommes", qu'une troisième fait "ambiance" et la quatrième "éteint toute soif". Gare à celui qui n'arrose pas un évènement, même le plus insignifiant, avec ces boissons offertes par des individus musclés ou des filles séduisantes!
Certaines marques de lait, pain, biscuits, bonbons, ont le vent en poupe. Le génie marketing fait la loi et arrive à imposer des choses impensables et à créer la "tendance". Le
fumbwa, plat de feuilles et pâte d'arachides, typique du Bas-Congo, est aujourd'hui très prisé dans la capitale. Ou les haricots kaki, autrefois réservés à la cuisine militaire et de nos jours appréciés par les jeunes. Est-ce de l'excentricité? Que non! C'est la mode plutôt.

Patrick-R. Monzemu Moleli L